Initiateur du rachat du club, le président de l’Olympique de Marseille est aujourd’hui devenu un frein à son développement. Entre mauvaises décisions, crises d’égo et méconnaissance footballistique, Jacques-Henri Eyraud paye aujourd’hui certains choix.

« Dire c’est faire rire, faire c’est faire taire ». C’est avec cette phrase que JHE résumait son début de mandat en tant que président de l’OM. Avec le recul, force est de constater qu’il ne respecte pas vraiment son adage. Oui, il a su faire rire, à plusieurs reprises même : en dédicaçant ses powerpoints aux twittos Hervelodrome et Pof28 ; en proposant aux supporters mécontents de boire de la tisane ; en déclarant sur Twitter que l’OM, “c’est le sang de la veine” ; en citant des paroles de rappeurs marseillais sur un plateau télé. Et on en oublie probablement. Pour ce qui est des actes, on repassera.

Six mois pour annoncer la couleur

L’histoire avait pourtant bien commencé. En débarquant à la Commanderie, fin 2016, l’ancien patron de Paris Turf affiche ses ambitions : le trophée de la Ligue des Champions est présenté aux employés comme l’objectif des nouveaux dirigeants. Excès d’optimisme, légère méconnaissance de l’investissement nécessaire pour atteindre le niveau requis pour gagner la Coupe d’Europe ou simple foutage de gueule ? Les avis divergeront.

Quoi qu’il en soit, la nouvelle direction frappe fort d’entrée. Franck Passi est remercié, et Rudi Garcia arrive en tant que fer de lance du projet. L’OM, qui se dirigeait vers une saison sans saveur, retrouve déjà des couleurs. Et le mercato de janvier confirme cette impression : Morgan Sanson débarque dans un premier temps pour incarner le renouveau marseillais. Puis arrive la bombe : le retour de Dimitri Payet, tout juste classé 17e du dernier Ballon d’or. Le message est passé : l’OM a retrouvé de l’ambition et met les moyens. La fin de saison permet même aux Phocéens de s’offrir une qualification presque imprévue pour l’Europa League. Après six mois, l’OM semble alors en avance sur son projet.

Avec le recul, ces six premiers seront un bon résumé du passage de Rudi Garcia sur le banc de l’OM. Sur le terrain tout d’abord, car que l’on ne s’y trompe pas : le champion de France 2011 aura largement contribué au renouveau olympien, en permettant au club de retrouver un niveau de compétitivité qui lui correspond, après un an et demi de galère. Malheureusement, ses lacunes ont vite été remarquées, et les humiliations à répétition face aux cadors du championnat auront été une constante : à Lyon (3-1), ou face à Monaco (1-4) et surtout Paris (1-5). Des échecs que les supporters ont eu du mal à oublier. En dehors du terrain ensuite, avec des erreurs de casting caractérisées par deux joueurs aux trajectoires différentes : Patrice Evra et Gregory Sertic. Le premier sera libéré de son contrat suite à une altercation avec des supporters. Le second alterne toujours entre le banc de touche et les tribunes du vélodrome. Le joueur, qui possède le même agent que Garcia, était mystérieusement arrivé à la fin du mois de janvier pour la modique somme de 2 millions d’euros, alors qu’il aurait pu arriver libre six mois plus tard.

Eté 2017, tournant du projet

Vient donc le fatidique mercato d’été. À Marseille, où l’on vient de dépenser plus de 40 millions d’euros en janvier, l’attente est légitimement élevée. D’autant plus que Jacques-Henri Eyraud affiche régulièrement son ambition, rappelant que le mercato d’hiver s’apparente plus à un mercato d’appoint, et que le gros du boulot sera fait en été. Le projet est pour le moment une réussite, le club va disputer l’Europa League, et les premières rumeurs laissent présager un été agité et ambitieux du côté de la Canabière, avec en point d’orgue la recherche du grand attaquant tant attendu.

Comment l’OM a-t-il donc pu à ce point passer à côté de son mercato ? Tout simplement en contredisant tout ce qui fait l’essence du projet annoncé à la base : la vision à long terme. En annonçant un investissement de 200 millions d’euros, Frank McCourt et JHE parlaient alors d’une stratégie visant à porter ses fruits sur plusieurs années. Pourtant, en cet été 2017, Marseille mise sur un retour de Mandanda (33 ans). Un échec. Le club rapatrie Adil Rami (33 ans). Si sa première saison, auréolée d’un titre de champion du monde, fut une réussite, le joueur accuse le coup depuis la reprise du championnat. Pire, les Phocéens attendent le dernier jour du mercato pour trouver en panique son nouvel attaquant : Kostas Mitroglou (30 ans), dont les 50% des droits n’auront coûté “que” 15 millions d’euros. Seul Luiz Gustavo (30 ans également) aura été un véritable succès pour la direction.

Cette vision à très court terme aura certes permis à l’OM de vivre une saison exceptionnelle avec une finale d’Europa League à la clé. Mais elle aura surtout entaché une énorme partie de son budget. Car si les joueurs arrivés au club ont apporté leur expérience et une plus value sportive rapide à l’équipe, ils ne permettront pas au club d’avoir un retour sur investissement. Et dans ces conditions, il va devenir compliqué d’envisager l’avenir sans des ventes qui affaibliraient considérablement l’OM sportivement.

Ce mercato marque le tournant du projet marseillais. À ce moment-là, l’OM avait l’occasion de prendre ses distances avec certains concurrents, et notamment l’Olympique Lyonnais : 4e du dernier championnat, l’OL dispute donc, comme l’OM, l’Europa League. À projet et niveau européen égaux, les deux clubs ont donc opté pour deux stratégies différentes. D’un côté, malgré les rentrées importantes d’argent suite aux départs de Lacazette et Tolisso, l’OL a misé sur la jeunesse en tentant les paris Ferland Mendy et Tanguy Ndombélé. Le club de Jean-Michel Aulas n’a pas hésité à faire confiance à Mariano Diaz, bien qu’il n’ait évolué qu’en 3e division espagnole. De l’autre, l’OM a préféré misé sur des trentenaires expérimentés, qui connaissent bien le club ou la L1.

Le bilan est sans équivoque : un an plus tard, Mendy et Ndombélé figurent parmi les tout meilleurs jeunes mondiaux à leur poste et ont fêté leur première sélection avec l’équipe de France championne du monde. Mariano a été revendu pour quasiment le triple de son prix d’achat et l’OL s’est directement qualifié pour la Ligue des Champions… grâce à l’OM. Pendant ce temps, Evra a été libéré en cours de saison, Mandanda et Rami ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, on ne sait plus quoi faire de Mitroglou, et l’on traine les boulets Sertic & Abdennour ainsi que leurs énormes salaires.

Sur le terrain, le parcours en Europa League a agit comme un trompe l’oeil, permettant à Rudi Garcia d’asseoir sa crédibilité malgré les mêmes problèmes récurrents, qui ont fini par venir à bout des espoirs de qualification en Ligue des Champions de l’OM : ses résultats face aux gros clubs. En fin de saison, la défaite contre l’OL au vélodrome avait été le tournant du sprint final, alors que Marseille possédait 5 points d’avance sur son adversaire direct. Un échec qui a fait reculer le projet olympien.

Jacques-Henri Ego

Aujourd’hui, l’OM paye la conséquence des nombreuses erreurs de son président. La première d’entre elles, il l’a faite dès son arrivée au club : donner les pleins pouvoirs à Rudi Garcia. À l’époque, l’entraineur avait rencontré les trois choix du club pour le poste de directeur sportif : Zubizarreta, Monchi et Campos. Des “entretiens d’embauche” qui avaient débouché sur la nomination du Basque. C’est pourtant bien la première fois que l’on voit un employé recruter son supérieur hiérarchique. Ce rapport de force est à l’origine de plusieurs problèmes rencontrés par l’OM par la suite. Malgré un des plus beaux carnets d’adresse du monde du football, “Zubi” est constamment confronté au veto de son entraineur, qui possède le dernier mot sur le mercato.

À son arrivée, Jacques-Henri Eyraud avait d’ailleurs été clair sur la hiérarchie au sein du club. Zubizarreta et Garcia s’occuperaient du sportif, lui de l’administratif. Il n’aurait aucune vocation à se mêler du côté sportif. On constate pourtant aujourd’hui que c’est de moins en moins le cas. Le dossier Balotelli a été érigé au rang de priorité par le professeur de Sciences-Po, qui en a fait une affaire personnelle. Même Rudi Garcia semble plus réticent à l’idée de recruter l’attaquant italien, auteur d’une piètre première partie de saison. Après l’échec de l’été 2018, le président olympien avait pourtant effectué une pirouette pour expliquer qu’il ne pouvait pas mettre le club dans le rouge pour payer le salaire du joueur et les demandes de son agent. Que s’est-il passé en six mois pour que cela ait changé ? La cote du joueur et les exigences de Mino Raïola ont-elles baissé au point que son arrivée devienne raisonnable ?

La position du président de l’OM a également été considérablement fragilisée par sa communication pour le moins surprenante. Outre ses powerpoints et ses dédicaces fréquentes envers des supporters de Twitter, JHE s’est souvent fendu de commentaires qui ont laissé un goût amer aux fans du club. Comme ce jour où il a proposé aux supporters sceptiques de “boire de la tisane”. Ou celui où il a déclaré, en direct à la télévision, que “Diego Costa se marierait très bien avec l’OM”. Il ne fallait pourtant pas sortir de Harvard pour savoir que ce transfert serait impossible à réaliser.

Dernière erreur en date, la prolongation de Rudi Garcia. Là encore, le timing de cette décision semble extrêmement douteux. Il est évident que les réactions auraient été différentes si cette annonce était apparue à la fin de la saison, alors que l’OM sortait d’une finale européenne. Si les négociations ont pu être longues, cette annonce fin octobre, alors que l’OM effectuait jusque-là un début de saison moyen, en a surpris plus d’un. Elle parait même aujourd’hui comme un élément déclencheur. Depuis son officialisation, l’OM a enchainé pas moins de neuf défaites en 13 rencontres. Coïncidence ? Quoi qu’il en soit, cette erreur a mis l’OM dans une position bien inconfortable : un licenciement de Rudi Garcia couterait aujourd’hui entre 10 et 15 millions d’euros. Un prix qu’Eyraud ne semble pas prêt à payer, préférant laisser pourrir la situation. Jusqu’à quand ?

Tirer les leçons du passé

Il faut dire que la situation est difficile. Rudi Garcia est LE choix d’Eyraud. C’est lui qui l’a nommé il y a deux ans, et c’est lui qui a décidé de le prolonger en octobre. Le virer serait un aveu d’échec évident. Et puis comment justifier auprès de son propriétaire le besoin de licencier un entraineur prolongé deux mois auparavant ? Elle aurait pourtant pu facilement être anticipée. D’abord parce que Garcia avait connu la même mésaventure lors de son passage à Rome, où il a avait d’ailleurs été limogé à la même époque… après une élimination en coupe contre une équipe de division inférieure. Ensuite parce qu’il y avait déjà eu une alerte la saison dernière, début septembre. À l’époque, le coach avait réussi à redresser la barre. Cette fois-ci, la fracture semble trop grosse pour que la situation s’améliore.

Jacques-Henri tirera-t-il les leçons du passé ? On en doute. D’abord parce que malgré le mercato 2017 catastrophique, l’OM est reparti sur les mêmes bases cet été, avec les mêmes difficultés dans sa recherche du grand attaquant. Les boulets de l’effectif n’ont pas été vendus, à l’exception d’Henri Bedimo, licencié pour faute grave. Le mercato a été complètement raté et l’OM a pris du retard sur ses concurrents.

Autre exemple, en janvier 2018. L’année dernière à la même époque, l’OM pointait à la 4e place du classement, à seulement 3 points de Lyon et Monaco. Le club avait alors décidé de ne pas recruter, afin de ne pas chambouler un effectif certes limité en quantité mais dont la hiérarchie était parfaitement établie. Résultat, les joueurs ont fini la saison en bouillie suite à l’accumulation des matchs. Bouna Sarr y a laissé une épaule, Rolando son tendon d’achille, Dimitri Payet sa finale d’Europa League et sa place à la Coupe du monde. Cette saison, l’OM n’a pas encore dit son dernier mot en championnat, et aura tout le temps de préparer ses matchs puisque c’est la dernière compétition qu’il dispute. Mais malgré cela, il ne faudra pas être frileux et faire les mêmes erreurs. La saison catastrophique de Monaco offre une ouverture inestimable dans la course à la Ligue des Champions. Il est nécessaire de créer dès maintenant un électrochoc afin de relancer l’équipe pour cette deuxième partie de saison.

La défaite à Andrézieux a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour de nombreux supporters. Alors que l’OM se prépare à une semaine décisive après la réception de Monaco en attendant le déplacement à Saint-Etienne, qu’attendra de plus Jacques-Henri Eyraud pour prendre ses responsabilités ? Continuera-t-il à mettre le club en danger et faire passer ses combats personnels avant l’intérêt du club ?

Photo crédits : Boris HORVAT / AFP

Fervent supporter du champion du monde 2017 du Kikadi