On le voyait comme une nouvelle idole, comme un messie dont les capacités surpassaient celles des hommes. Yoann Gourcuff était en fait un surdoué à qui le destin faisait croire qu’il deviendrait un jour le meilleur. La réalité fut dure mais il reste pourtant de lui l’image d’un très grand, l’image de celui qui émouvait les enfants par son talent, qui nous faisait frissonner à chaque prise de balle, qui renversait nos attentes par sa luminosité. Yoann Gourcuff était à l’aube une promesse. Il est aujourd’hui un regret.

Il est difficile d’écrire sur Yoann Gourcuff car c’est un joueur qui appartient déjà au passé. L’on pourrait refaire sa biographie, parler de sa Bretagne natale, de son aventure milanaise, de son explosion à Bordeaux et du cauchemar qui suivit son départ de Gironde. Mais ce ne serait qu’une écriture bien futile face à la profondeur de son destin.

Le mieux est semble-t-il d’en parler tel qu’il nous vient à l’esprit, tel qu’il est réellement aujourd’hui : un souvenir, une réminiscence. Ce qui est assez amusant avec Yoann Gourcuff, c’est que l’on s’aperçoit que c’est un joueur qui n’a jamais vécu dans le présent. Aujourd’hui, il ne vit que dans nos mémoires, il ne vit que dans le passé, on parle de lui comme d’un mort, de quelqu’un dont on aimerait qu’il soit là, auprès de nous. Et hier, alors même qu’il était justement là auprès de nous, Yoann Gourcuff vivait dans le futur.

Quand il avait 23 ans, Yoann Gourcuff était déjà le leader de son club, bientôt le leader espéré de son équipe nationale. Très rapidement, il devint le nouveau Zidane ; on attendait de lui qu’il porte son équipe, qu’il inscrive des doublés, des coups-francs, qu’il fasse des roulettes. On attendait de lui qu’il fasse à 23 ans ce que Zidane fit à 26 ans. Il était le nouveau Zidane, à la fois dans le passé et dans le futur : il était un nouvel ancien joueur, un futur meilleur joueur. Il serait bientôt un ancien espoir, une ex-future star.

Partout mais jamais dans le présent. Il y a pourtant, dans nos esprits, bien des exemples d’instants pendant lesquels il ne semblait pas être ailleurs que là où il était. Il y eut notamment ce but de génie contre Toulouse et puis bien sûr, celui contre le Paris Saint-Germain : « Avec Chalmé, avec Gourcuff… Oh deux fois ! Exceptionnel, exceptionnel ! Yoann Gourcuff ! ». Le son de la voix de Grégoire Margotton est toujours là, vibrant dans nos oreilles.

Nous étions le 11 janvier 2009. Yoann Gourcuff, toujours 23 ans, était au sommet de sa carrière. Peut-être pour une fois dans le présent. Sûrement plutôt hors du temps, car de son premier contrôle jusqu’à ce que le ballon vienne se lover dans les filets, les secondes ne défilaient plus, Yoann Gourcuff, maître des horloges, les avait arrêtées.

Ces petits moments sont comme des bestioles que l’on enferme entre les deux paumes de nos mains pour ne pas qu’elles s’échappent. On veut à tout prix les conserver, on veut pouvoir les convoquer à tout instant car ils étaient des trêves où tout le monde s’accordait sur un point : que nous étions en présence d’un génie.

Ces choses-là ne s’expliquent pas, elles se sentent. Il y a parfois, chez tous les amoureux du football, une unanimité qui s’impose autour de certains joueurs et que les spectateurs matérialisent par un respect orné d’applaudissements, d’éloges et de soutiens. C’est exactement ce qui arriva en octobre 2008 au Stade Gheorghe Hagi en Roumanie où, pour son quatrième match sous les couleurs bleues de l’Equipe de France, Yoann Gourcuff flanqua une claque à tout ceux qui regardaient le match derrière leur télévision et qui voyaient, bouche bée, le prodige de 23 ans (à croire qu’il n’a vécu qu’à cet âge-là) s’offrir un but extraordinaire après une frappe de près de 35 mètres.

Ce qu’a réussi Yoann Gourcuff avec son talent et son air débonnaire, c’est à créer l’idolâtrie sans le culte. Yoann Gourcuff était quelqu’un que l’on aimait mais qu’on ne vénérait pas, il était trop simple pour cela. Il mettait certes des larmes dans les yeux des enfants mais ce n’était que les larmes de reconnaissance : ces larmes disaient toute l’impression que faisait le talent de Yoann Gourcuff.

Yoann Gourcuff était le p’tit gars de Bretagne, il était le beau gosse, le gendre idéal. Yoann Gourcuff était un membre de notre famille, quelqu’un avec qui nous n’avions aucune distance alors que c’est justement là, dans la distance, que se fondent les grandes fascinations. Les meilleurs joueurs de l’histoire du football n’étaient pas faits pour recevoir les surnoms qu’on donne à son cousin pour lui faire plaisir, ils étaient des durs à cuire, des travailleurs, des égocentriques. Ils étaient des monstres que le talent a rendu géniaux.

A ce jeu-là, Yoann Gourcuff a perdu parce qu’en même temps qu’il devenait le joueur le plus talentueux de sa génération, il restait quelqu’un de démesurément humain. Il n’était pas un génie, seulement un surdoué. Il flirtait avec la puissance des dieux mais il ne l’atteignait jamais. Il vivait à la lisière entre le monde des mortels et celui des divinités mais son destin (preuve qu’il était soumis à quelque chose de plus divin que lui) l’obligeait à rester du côté des mortels.

Et au fond, cela n’aurait pas pu être autrement. Yoann Gourcuff sans l’échec de sa deuxième partie de carrière n’aurait pas été Yoann Gourcuff. Yoann Gourcuff était fait pour être un espoir vendangé, une lueur étouffée. S’il avait réussi, Yoann Gourcuff aurait été un très bon joueur mais aurait-il vraiment été le nouveau Zidane ? Aurait-il vraiment sauvé la France des mascarades de 2010 et 2012 ?

Yoann Gourcuff devait échouer car c’était pour lui le meilleur moyen de réussir. Il est ici, dans nos esprits, comme celui qui aurait dû être le plus fort. Là, sur le terrain, il patauge, il est lourd et maladroit, fragile et limité. Mais ici, dans nos têtes, dans nos souvenirs comme dans nos rêves, il nous apparait comme ce que l’on gardera de lui : l’image d’un immense talent, d’un surdoué dont on ne savait pas où se bornaient ses capacités.

« Ce qui me plaît chez vous, ce sont mes souvenirs » disait Alain Fournier dans Le Grand Meaulnes. C’est aussi ce à quoi l’on songe lorsque l’on pense à Yoann Gourcuff. On se complait dans les souvenirs d’un joueur hors du commun, que nous aimions de tout notre cœur et qu’il est temps, à l’heure où sa carrière vient à connaître son crépuscule, de saluer pour sa promesse de l’aube.

CREDITS PHOTO : FRANCK FIFE / AFP

Quand les gens sont d'accords avec moi, j'ai toujours le sentiment que je dois me tromper.