L’Atlético à la croisée des chemins

« La saison ? Je ne suis pas pour le fait de mettre des notes. Nous avons gagné la Supercoupe d’Europe, on a bien joué en Coupe, et en Liga on a fini deuxième pour la deuxième année consécutive. Griezmann ? Il faudra le remplacer par… beaucoup de buts. » Au sortir d’un amical fade (et une défaite) sur la pelouse du Beitar Jerusalem mardi dernier marquant la fin de la saison de son Atlético, Diego Simeone s’est montré plutôt cynique face caméra. Car si une nouvelle place de 2e de Liga durant cet exercice n’a rien d’offensant sur le papier, les Rojiblancos auront en revanche dans le même temps exposé la plupart de leurs failles sur le terrain et en dehors. De quoi mettre fin à l’âge d’or madrilène ?

12 mars dernier, la bande du Cholo est balayée, fauchée en plein vol par la Juventus et l’ouragan Cristiano. Défaite 3-0 qui acte pratiquement une fin de saison anticipée, après un succès 2-0 à l’aller des 8e qui devait lancer l’Atléti sur la route de la Ligue des champions, sa Ligue des champions. Celle dont la finale se jouerait dans son nouveau Metropolitano. Celle qui justifiait l’onéreuse « decisión » de rester de Griezmann et sa réalisation audiovisuelle douteuse. Celle qui justifiait le plus gros transfert de l’histoire du club et l’arrivée de Lemar pour 70M€ durant l’été. Tant pis, rabattons-nous sur les compétitions nationales. La Copa ? Déjà terminée, le désormais relégué Girona et ses 6 tirs cadrés pour 4 buts en 2 matches ayant suffi à alléger le calendrier dès les 8es. La Liga ? Expliquez ça à Leo Messi. Il n’y aura donc «que» la Supercoupe d’Europe acquise il y a plus de 9 mois pour aller garnir les étagères.

«Le Cholismo a perdu»

Sans doute pour la première fois depuis sa prise de fonction, Simeone s’est heurté à un mur. Le style de jeu de son équipe, pierre angulaire de tous ses succès et loué de beaucoup, aura finalement été le frein des ambitions madrilènes. En championnat, de petites pertes de points préjudiciables face à des mal classés sans complexe face au manque d’allant offensif adverse, mais également une seule victoire face aux équipes du top 4 (3-2 contre Valence, 34e journée) contre qui la recette n’a plus fonctionné.

Constat encore plus exacerbé en Ligue des champions : devancés en poule par un Dortmund flamboyant (lourd revers 4-0 puis victoire 2-0 au retour), scénario qui aura mis la Juventus sur la route des matelassiers. Une victoire à l’aller allègrement célébrée par son artisan argentin en bord de terrain ; puis un revers qui aura démoli les idées Cholistes. Approche mentale de l’évènement ratée, ailes de la défense torturées, possession défensive à défaut de vouloir vraiment attaquer, aucun tir cadré et punition au final sans doute méritée. Plus largement, l’édition 2018/2019 de cette Champion’s semble avoir décidé de mettre au placard toutes les philosophies de jeu s’appuyant sur le contrôle du match et la gestion des évènements, mettant à l’honneur les formations au style complètement débridé comme l’Ajax, Liverpool et Tottenham. En ce sens, la gifle fait mal. Et nécessitera pour la toute première fois une sérieuse remise en question, qui va laisser des traces.

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Seulement, le temps de la remise en question, certains joueurs ne l’ont plus. Ou n’ont pas envie d’en partager le fardeau avec un coach déjà critiqué au cours de la saison par une partie du vestiaire qui lui reproche d’oublier de jouer au ballon à l’entraînement. Ainsi, les départs des historiques Godín et Juanfran ainsi que des champions du monde Hernandez et Griezmann sont déjà actés. Et ils devraient voir Filipe Luís, Diego Costa ou encore Rodri, révélation de la saison, suivre le même chemin.

Une dette de plus de 500 millions d’euros

Si la seule vente des Français devrait permettre de réinjecter 200M€ dans les caisses, il semblerait en revanche que tous les profits liés aux ventes de joueurs cet été ne servent pas au renforcement direct de l’équipe. «Nous ne pouvons pas nous permettre comme d’autres d’acheter des joueurs à 150M€. C’est à nous de les façonner», expliquait le technicien argentin en réponse aux attentes de clinquant de certains aficionados après l’annonce du départ de Griezmann. En effet, si l’idée est tentante, l’Atlético doit aujourd’hui composer avec une dette colossale de plus de 500M€ bruts, qui devrait cependant se voir être réduite avec la vente des terrains de feu l’Estadio Vicente Calderón pour 200M€. La faute au souvenir encore vivace de la crise économique que le football espagnol a pris de plein fouet, mais également à une politique d’investissement extrêmement ambitieuse enclenchée grâce aux excellents résultats de l’ère Simeone.

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Le club a, sur les 6 dernières années, investi massivement dans ses infrastructures, avec en tête de liste le nouveau stade livré en septembre dernier. Un dossier épineux et complexe sur le plan juridique qui pourrait bien encore coûter plusieurs dizaines de millions imprévus, mais qui porte déjà ses fruits puisque les bénéfices liés aux socios (billetterie principalement) ont doublé depuis la mise en service du formidable outil avec wi-fi intégré (50M€ cette saison contre 25 auparavant). À cela s’ajoutent divers investissements dans des domaines plus ou moins surprenants, jusqu’à la création d’une compagnie d’énergie propre au club, afin d’assurer de futurs revenus. Dernière dépense du calendrier qui devrait arriver prochainement : 30M€ pour la modernisation du centre de formation.

En clair, malgré un énorme boulet financier à traîner depuis l’aube des années 2010, les Colchoneros ne se sont pas privés pour capitaliser sur la réussite sportive du Cholo et préparer l’avenir. Alors après ses 7 titres en 8 saisons, à quoi peut désormais prétendre l’Atlético ? Malgré les pioches dans le porte-monnaie évoquées plus haut, nul doute qu’une belle enveloppe sera consacrée au prochain mercato estival, et que le précédent vainqueur de la Ligue Europa garde une belle côte sur le marché. Pour preuve, les arrivées plus que probables de Felipe, défenseur brésilien du FC Porto pour près d’une cinquantaine de millions d’euros et de son coéquipier mexicain Hector Herrera, en fin de contrat. De beaux noms et de multiples rumeurs sont actuellement associées aux rouge-et-blanc, avec parmi les plus souhaités Giovani Lo Celso ou Alexandre Lacazette, cible de longue date.

Rester fidèle à soi-même

Quoi qu’il en soit, au-delà des arrivées et de l’effectif à l’issue de l’été, l’équipe repartira de loin. Une approche et des méthodes à adapter pour mieux convaincre le groupe, une animation à moderniser, des cadres à faire émerger. L’Atléti a du travail devant lui, et devra surtout faire face, sur le plan national, à un Real Madrid affamé de grands noms et de titres aux moyens démesurés et à un Barça en quête de rachat auprès des siens et de sa Pulga après deux campagnes européennes conclues piteusement. En Europe justement, la réforme de la Ligue des champions à venir pourrait aussi fermer des portes à court terme.

Mais les solutions, le club les a peut-être déjà trouvées. La fidélisation des cadres enfants du club comme Koke et Saúl, l’investissement dans un centre de formation déjà performant, les équipes de jeunes obtenant de bons résultats et l’équipe réserve s’installant sur le podium de son groupe de Tercera División devant la Castilla du voisin Merengue, et commençant à fournir de bons éléments à l’équipe première (Montero, Mollejo, Camello). Étrangement, l’Atlético aura besoin d’être fidèle à lui-même dès la prochaine saison. Être patient, se montrer efficace. Se retrouver en difficulté, finalement une nécessité pour que le club jouisse enfin de son potentiel ? La philosophie de Don Diego tendrait à l’accepter. «Ici, on vous en voudra […] pour votre manque d’ambition, jamais pour une défaite.»

@T_Cotrel

Crédit photo : GABRIEL BOUYS / AFP

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