[Interview] Arnaud, 33 ans : «J’habite en Lorraine et supporte la Lazio, voici pourquoi»

Le sujet revient souvent parmi les problématiques modernes du football : est-il possible de se revendiquer supporter d’un club étranger, lorsqu’on habite à des milliers de kilomètres du stade de son équipe fétiche ? Afin de tenter d’apporter un élément de réponse, Ultimo Diez est parti à la rencontre d’Arnaud, 33 ans. Habitant de la région Grand Est, il vit pleinement son rôle de supporter de… la Lazio Rome. Car supporter un club, ce n’est pas qu’une question de légitimité territoriale, mais une véritable histoire d’amour et de passion.

Ultimo Diez – Bonjour Arnaud, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Arnaud : Bonjour à tous. Je m’appelle Arnaud, j’ai 33 ans. J’habite en Lorraine, dans une petite commune située à une cinquantaine de kilomètres de Nancy et Metz, et pas très loin de la frontière allemande. Je suis un supporter français de la Lazio depuis 2004. Aujourd’hui, j’essaie de me rendre à Rome à chaque fois que c’est possible.

Pourquoi avoir choisi de supporter la Lazio ?

Tout a commencé en 2004, plus précisément le 21 août. J’avais 15 ans et, avec un ami italien qui supportait déjà le club, nous avons regardé la finale de la Supercoupe entre l’AC Milan et la Lazio. Milan l’avait emporté 3-0 grâce à un triplé de Shevchenko. Normalement, j’aurais dû supporter Milan, c’était une des meilleures équipes du monde à cette époque. Mais quelque chose m’a tapé dans l’œil quand j’ai vu la Lazio jouer. Ce n’était pas les joueurs : les stars des années précédentes étaient déjà toutes parties suite aux problèmes financiers du club.

Peut-être que c’était ce maillot bleu ciel, ou des joueurs qui se battaient comme des dingues sur un terrain. C’est dur à expliquer, je pense que je suis tombé amoureux de la Lazio comme on tombe amoureux d’une personne. J’ai fini par y retrouver tout ce que je recherchais : une ville magnifique, des supporters d’une générosité incroyable, une histoire, des valeurs. Et aujourd’hui, je prends énormément de plaisir à aller à Rome tous les deux ou trois mois.

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Comment as-tu fait pour suivre la Lazio durant tes jeunes années ?

Quand tu es jeune, et que tu habites au fin fond de la Lorraine, c’est dur de suivre ton club à l’étranger. Et à cette époque, Internet était loin d’être aussi démocratisé que maintenant. J’ai donc commencé à suivre la Lazio dans les journaux de football spécialisés que je lisais, et je suivais les matches sur le télétexte de la Rai (radio-télévision italienne, ndlr). Puis Internet a commencé à évoluer, et j’ai pu suivre le club par l’intermédiaire du seul site de supporters français consacré à la Lazio, Francia Biancoceleste. C’est grâce à eux que j’ai su que je n’étais pas le seul supporter de la Lazio en France. Ils mettaient régulièrement des photos et des vidéos de leurs déplacements en ligne, des informations sur le club… Je les suivais tous les jours à l’époque, et c’est ce qui m’a vraiment donné envie d’aller au stade.

« Quelle joie de voir son ennemi de toujours en larmes… »

Quand as-tu eu la chance de te rendre à l’Olimpico pour la première fois ?

C’était le 9 février 2013. La Lazio recevait le Napoli de Cavani, Hamsik, Inler. J’étais parti vraiment sur un coup de tête, avec un ami. On a passé l’après-midi à visiter Rome, puis le soir venu, on s’est rendu vers le Stadio Olimpico. Je ne m’attendais pas à voir quelque chose d’aussi beau en arrivant devant le stade pour la première fois. Plus on se rapprochait, plus on pouvait entendre les tifosi donner de la voix. C’est à ce moment que j’ai senti l’adrénaline monter, suivie par des frissons parcourant mon corps alors que je montais les marches du stade. Arrivé en haut, j’ai rarement connu une telle émotion. Et encore aujourd’hui, quand je rentre dans ce stade, j’ai toujours ces mêmes frissons.

Quels sont tes meilleurs et pires souvenirs de ces matches à domicile ?

En bon tifoso de la Lazio, j’en ai vécu, des mauvais moments. Des défaites dans les derbies, des éliminations en Europe, des finales de Coupe d’Italie perdues… Mais heureusement, j’ai aussi vécu de très beaux moments. Celui qui m’a le plus marqué, c’est la victoire en Coupe d’Italie contre la Roma le 26 mai 2013. J’ai pleuré de joie ce jour-là… Quelle joie ce fut de voir son ennemi de toujours en larmes après une bataille (sourire). C’est un jour qui restera à jamais dans la mémoire des tifosi laziales, car pour bon nombre d’entre nous, une petite partie de la Roma est morte ce jour-là. Les supporters avaient même organisé un enterrement de la Roma en pleine ville quelques jours après la victoire. Mais c’est normal, la rivalité entre les deux clubs est très forte.

Se déplacer à Rome lorsqu’on habite le Nord-Est de la France n’est pas une chose facile. Quel type de match privilégies-tu lors de tes voyages ?

Je vais souvent voir les derbies car il y a une atmosphère vraiment particulière, même une semaine avant. Tu peux sentir en ville que ce n’est pas un match comme les autres. Pour le moment, je n’ai jamais vu la Lazio perdre un derby quand j’ai pu y assister ! Notre groupe de supporters français essaie de se rendre au stade pour voir les matches les plus importants, car c’est dans ce genre de matches que l’ambiance est toujours la plus folle. Mais chaque rendez-vous au stade est un véritable rituel.

« Ils nous ont fait marcher pendant presque 2 heures en pleine forêt pendant la nuit »

 Comment est-ce que tu t’organises pour gérer ces déplacements ?

 J’essaie d’aller à Rome régulièrement, quand mon emploi du temps me le permet. À chaque fois que je suis là-bas, j’essaie de profiter un maximum de mon séjour. En général c’est assez court. Mais je pense que même pour 12 heures je ferais le déplacement. Je trouve ça tellement agréable comme sensation, d’être dans l’une des plus belles villes du monde.

Tu nous as parlé d’un groupe de supporters français de la Lazio. Comment ce groupe s’est-il organisé ?

Au début, il y a eu Lazio France, le nom de la communauté qui a commencé à nous suivre sur Facebook. C’était le premier nom que nous avions décidé de prendre pour nous rassembler au stade. Ensuite, c’est devenu Legio V, en référence à une légion levée par César et uniquement composée de Gaulois au service de Rome. Au début, on voulait rassembler tous les supporters français de la Lazio. Puis au fur et à mesure, on a vu qui était vraiment prêt à effectuer les déplacements en groupe. Aujourd’hui, on accueille tout le monde, mais nous restons un petit noyau de quelques personnes et une quinzaine de sympathisants.

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Pour notre groupe, on a également fait faire des t-shirts, écharpes, stickers à l’effigie de Legio V. Ce sont des articles réservés aux membres du groupe. Le but n’est pas d’en faire une marque ou de favoriser l’entre-soi, au contraire, mais c’est une manière de nous identifier comme supporters français actifs et d’être reconnu comme tel par les autres supporters qui vont au stade. D’ailleurs, on s’échange souvent des stickers ou des écharpes avec les autres groupes de supporters laziales.

Est-ce que tu as des anecdotes particulières de tes déplacements avec votre groupe de supporters, que ce soit à l’Olimpico ou à l’extérieur ?

Des anecdotes, il y en a à chaque déplacement. Les 3 dernières années, nous avons assisté au total à 28 matches, que ce soit à domicile ou à l’extérieur, en Italie ou en Europe. Si je devais citer une ou deux anecdotes, ce serait d’abord ma rencontre avec les joueurs à l’aéroport de Rennes, pour le match de Ligue Europa en décembre 2019. J’étais vraiment comme un gosse à Noël, attendant les cadeaux sous le sapin. J’ai eu la chance de prendre des photos avec Immobile, Luis Alberto et notre coach, Simone Inzaghi. Ce fut un moment magique, même si cela a seulement duré quelques minutes.

Je me souviens également d’un déplacement difficile à Francfort. J’étais arrivé en milieu d’après-midi avec mon ami supporter. On a profité l’après-midi avant de nous diriger vers le stade. On a pris une belle fessée ce soir-là(4-1). Une fois le match terminé, les CRS locaux nous ont alors invités -pour rester poli- à les suivre, mais pas par le chemin que nous avions emprunté à l’aller. Ils nous ont fait marcher pendant presque 2 heures en pleine forêt pendant la nuit, avec de simples projecteurs disposés tous les 200 mètres pour nous éclairer. On devait être environ 200 supporters laziales à marcher dans le noir, perdus et sans repères.

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Au final, malgré un petit comité d’accueil qui nous attendait à la sortie de la forêt, on a pu rejoindre notre hôtel sans trop de soucis. Mais c’était un moment assez particulier à vivre. Sinon, le simple fait de se retrouver entre supporters avant chaque match, de boire un coup entre amis, chanter ensemble, faire la fête, monter au stade en brandissant son écharpe, ce sont des moments qui pourraient aussi être qualifiés d’anecdotes tant j’apprécie les vivre.

« Des gens me demandent si je suis fasciste »

Quel est ton ressenti par rapport à la réputation de la Lazio en France ?

 Il est vrai qu’en France la Lazio est un club plutôt mal perçu. J’estime que nous sommes, pour beaucoup de médias et de journalistes, un parfait bouc-émissaire quand il s’agit de parler de racisme. Forcément, quand vos initiales commencent par « SS » et que vous avez un aigle comme logo, le rapprochement est vite fait. Après, il faut être clair : la Lazio est plutôt un club de droite, et une bonne partie des supporters également. Mais il y a une vraie différence à faire entre les vrais supporters de la Lazio et la minorité raciste qui pourrit littéralement l’image mondiale du club. Eux, ce ne sont pas des supporters de la Lazio. Mais c’est vrai que l’image négative, c’est quelque chose que je ressens beaucoup en France, quand je discute avec des gens qui me demandent si je suis fasciste à cause de mon statut de supporter laziale… J’ai appris à calmement leur répondre en les invitant à voir un match en tribunes, pour voir qui sont les vrais supporters de la Lazio.

 Qui sont, pour toi, ces « vrais » supporters de la Lazio ?

Je vais plutôt employer le mot « peuple » : le peuple biancocelesti est une parfaite représentation du mot famille en Italie. Pour beaucoup de supporters laziales, la Lazio est une véritable famille. C’est quelque chose qui se transmet de père en fils. Les gens viennent au stade en famille, entre amis. Votre voisin peut être aussi bien un gamin de 10 ans qu’une nonna (une grande mère, ndlr) de 80 ans venue avec ses petits-enfants. Je ne compte pas le nombre de fois où, après un but, j’ai été enlacé par de parfaits inconnus pour célébrer. Et ce peuple biancocelesti, c’est un peuple qui vit pour son équipe. Peu importe les épreuves à surmonter, ce peuple peut souffrir mais n’abandonne jamais.

Comment est-ce que votre statut de supporters français est perçu par les supporters locaux de la Lazio ?

Lorsqu’on va au stade, on se rassemble en tribune Nord-Est avec d’autres étrangers venus supporter la Lazio. Les supporters locaux ont été exceptionnels dès nos débuts, ça va du simple sourire à la pinte offerte et partagée. Les Romains sont conscients de l’effort fourni pour venir jusqu’ici et nous respectent comme nous les respectons. En général, tous les groupes de supporters étrangers sont toujours très bien accueillis par les locaux. Cela a été le cas pour le nôtre et pour d’autres groupes français comme celui de  Francia Biancoceleste, qui en est à 22 ans d’activité.

Ce qui éveille la curiosité des locaux, c’est comment est-ce que des français sont devenus des supporters de la Lazio. Ils n’hésitent pas à venir discuter avec toi, à t’offrir une bière pour faire connaissance. Il m’est déjà arrivé de passer une après-midi entière à discuter sans débourser le moindre centime. En général, je profite de ces occasions pour leur offrir des stickers ou des écharpes de notre groupe. Il y a un véritable échange qui s’opère, et c’est quelque chose que j’aime énormément.

 Que peut-on te souhaiter pour la reprise du championnat, alors que la Lazio vit une saison historique à 1 point de la Juventus après 26 journées ?

C’est vrai que la Lazio vit une saison historique. Le club a fêté en janvier dernier ses 120 ans, et ça fait tout juste 20 ans que la Lazio a gagné son dernier Scudetto. Ce serait magnifique de fêter un nouveau titre de champion en 2020. En plus, cette année, Inzaghi a fait de la Lazio une machine à gagner, avec des joueurs comme Immobile, Luis Alberto ou Milinkovic-Savic qui réalisent des saisons exceptionnelles. Ce n’est pas pour rien qu’on a réussi à battre la Juve deux fois cette année, en championnat (3-1) et Supercoupe d’Italie (3-1), ou encore l’Inter (2-1). Mais beaucoup de questions sont encore sans réponse après cette crise sanitaire. C’est impossible de prédire ce qu’il va se passer, mais gagner un troisième Scudetto serait vraiment quelque chose d’incroyable.

Un grand merci à Arnaud d’avoir accepté de répondre à nos questions.

Crédit photo : SUSA / Icon Sport

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