Le football, l’enfance… et Diego

Une semaine. Voilà déjà une semaine que le vaste monde du ballon rond a commencé son deuil éternel, alors que Diego Maradona est parti jouer à la balle sur d’autres rivages, là où nos pauvres yeux de mortels ne peuvent désormais plus voir s’exprimer l’insolence de son génie. Le virtuose argentin cohabite désormais, en toute légitimité, avec ceux auxquels nous l’avons toujours assimilé : une étoile, ou un dieu…

El pibe de oro, d’une manière ou d’une autre, semblait relié à des sensations enfantines. Pour ceux qui l’admiraient avec des yeux d’enfant éblouis, comme pour ceux qui voyaient en lui, dans sa manière de jouer, dans sa manière d’être, l’incarnation de la magie réservée à l’enfance. Faut-il y voir une des raisons principales de notre amour pour ce sport ?

« Le footballeur vit d’un jeu, c’est ce qui lui donne le privilège de prolonger l’enfance », dit poétiquement Jorge Valdano. Le jeu, le jeu et l’enfance. Est-ce un fragment de cette dernière que nous cherchons, en tapant dans la balle, en regardant un match ? Pourquoi la nostalgie, voire la mélancolie, semblent-elles bercer (hanter ?) les fans de football ?

Créer, innover, jouer

L’époque de l’enfance est celle de tous les possibles, de tous les émerveillements : chaque geste est un commencement, qu’il soit joyeux ou désespérant. Un enfant ne censure pas ses émotions, il les vit pleinement, il est un concentré d’affects qui s’expriment sans contraintes : il vit tout avec une grande intensité. Plus que toute autre chose, le jeu semble être la préoccupation enfantine par excellence : porté par son imagination sans limite, l’enfant ouvre systématiquement le champ des possibilités, nie la fatalité et les limites ; et tous les jeux, toutes les situations qui sortent de son imaginaire fertile deviennent alors possibles. L’enfant joue, projette, rêve, ose, et croit. L’enfance s’autorise le nouveau, la création. De même que, lorsqu’il vit des moments cruels,  l’imaginaire lui permet de s’extraire, au moins pour un moment, d’une réalité oppressante : est-ce là le rôle du football ? Un exutoire créatif?

Diego : entrer dans son jeu

Dans les rues de Buenos Aires comme dans les artères napolitaines, on crie, on chante, on acclame, et on pleure. On remercie Diego, on salue son génie, on l’accompagne pour une dernière course folle dont il avait le secret. Le numéro 10 argentin n’a cette fois pas su dribbler la mort ; sa santé fragile n’a pas pu offrir à tous les amoureux du sport une énième prolongation. L’artiste virevoltait entre ses excès comme il le faisait sur un terrain : avec folie, avec irresponsabilité, comme un sale gosse. Maradona n’ira pas au panthéon : non, le gamin de Buenos Aires n’était pas un modèle de vertu, mais nous dirons à Diego, en empruntant les mots magnifiques de son coéquipier Gabriel Calderon : « Je ne te juge pas pour ce que tu as fait de ta vie ; je t’aime pour ce que tu as fait de la nôtre. »

Adulé ou détesté, ce joueur extraordinaire ne peut laisser indifférent quand s’exprime l’impertinence de son talent hors-normes. Sur un terrain, Diego représente à lui seul ce pour quoi nous aimons le ballon rond : véritable ode au football libre et inventif, le numéro 10 joue. Il crée, il danse, il partage, il rappelle le football à la plus noble de ses vertus : l’insouciance du jeu, presque enfantine.

Mépris du ballon : mépris de l’enfance ?

L’enfance, ce sont d’abord des sensations et des émotions décuplées. De fait, les émotions semblent très reliées à l’enfance et ainsi, fatalement, au plaisir du jeu. Dès l’époque antique, on associe l’attrait pour les spectacles sportifs à un plaisir enfantin, comme le montre l’exemple des lettres de Pline  : « Aussi suis-je étonné que tant de milliers d’hommes soient pris régulièrement du désir de voir, comme des enfants, des chevaux qui courent, et des cochers debout sur les chars ». Au XXè siècle, Michel Audiard déclarait « Le football n’intéresse que les politiciens, les enfants, et les fabricants de ballons. ». Cette phrase, méprisante et méprisable, est très révélatrice de ce que nous tentons de démontrer : le football s’adresse aux émotions, et les émotions sont aussi manipulables, influençables, malléables que les enfants. Car si l’enfance est, par définition, symbole d’innocence, c’est son inconscience qui effraie. Inconscient de ce qu’il vit ou fait, du bien et du mal, l’amateur de spectacle sportif est, par sa malléabilité, tendancieusement rapproché de l’enfant.

À nos passions

En fait, loin de nier ces affinités ambiguës, il importe de revendiquer et même réhabiliter notre rapport à l’enfance dans le football. Vécus au stade ou en modeste jeu de rue, les transports émotionnels liés au football permettent de renouer avec des énergies intenses, oubliées ou refoulées, trop souvent absentes de nos vies quotidiennes.

Retenons de l’enfance la force réactive et créative, la magique insouciance et la puissance onirique à l’origine des émotions positives que tant de gens aspirent à retrouver en courant après un ballon. Dans sa biographie, Dominique Rocheteau écrit : « Quand j’entre sur le terrain […], je retrouve les sensations inoubliables de l’enfance. Et lorsque je regarde un Ronaldinho à la télévision, j’ai l’impression qu’il ressent les mêmes joies que moi. Son sourire en dit long. Son visage fait plaisir à voir. On dirait un gamin espiègle qui s’amuse avec un ballon. »

Maradona était de ceux-là : les rêveurs créatifs. Il joue, crée, s’amuse, s’énerve comme un gamin. Il est de ceux qui donnent vie au ballon, privilège presque divin qui lui vaudra un véritable culte. Il est le football qui ose, le football qui offre, celui qui s’écrit dans les passions, qui se grave dans les mémoires, qui s’ancre dans l’histoire. Chacun de ses gestes appelle à une spontanéité magique : Diego, c’est la beauté en mouvement. Non, Maradona n’ira pas au panthéon, mais il s’offre une place de choix dans la douceur du souvenir de nos plus belles émotions.

Jouer, penser, agir 

L’enfant, en tant qu’être d’émotions, fait donc peur à ceux qui se veulent raisonnables. En y assimilant le fan de foot, on voit donc la balle comme un divertissement futile, enfantin, et donc, éloignés des préoccupations d’adultes. Que nous dit Don Diego sur ce sujet ? Qu’être « l’enfant en or » ne l’a jamais empêché de penser comme un adulte, nie d’agir comme tel. Car si Diego Maradona est une icône, c’est aussi par la fureur de son engagement. Se rêvant révolutionnaire, le gamin des bidonvilles rugit d’un désir de justice sociale : fervent partisan du guevarisme, soutien de Castro et Chavez, pourfendeur de l’Américanisme, Maradona refuse la traditionnelle « neutralité sportive » : lui s’engage, crampons aux pieds. Son jeu d’enfant retrouvé ne l’a jamais privé de son courage d’adulte. Sur un terrain comme ailleurs, Don Diego bouscule les lignes, déstabilise les structures en place, s’affranchit du pouvoir, et rêve de liberté. Si le football est bien, comme le disait Gramsci, un « royaume de la liberté humaine exercé en plein air », alors c’est Maradona qui guidait le peuple. S’il est, selon Valdano, l’« opéra des pauvres », c’est Diego qui en est le plus grand choriste de tous les temps.

Qui sait où tu joues désormais, Diego ? Dans quelles contrées lointaines tu as décidé d’exprimer ton génie pour l’éternité, balle au pied ? Mais dans nos cœurs, pauvre joueur de ballon rond, il fait, crois-moi, beaucoup moins froid qu’au panthéon.

Crédit photo : LaPresse / Icon Sport

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