See you around, Kun

Après 10 années de bons et loyaux services, Sergio Agüero a annoncé son départ de Manchester City à la fin de la saison. C’est une immense page qui se tourne dans l’histoire des Skyblues, mais aussi de la Premier League. 

Juillet 2011. Manchester City, détenu depuis presque 3 ans par l’Abu Dhabi United Group, annonce l’arrivée d’un jeune crack argentin. 23 ans, 100 buts à l’Atlético de Madrid avec lequel il a remporté la Ligue Europa, Sergio Agüero rejoint le côté bleu de Manchester. Un transfert qui sonne comme un affront pour l’Atletico, avec qui les dernières semaines furent chaotiques et les adieux inexistants.

Un affront également pour les géants historiques du football européen. Notamment pour le Barça, qui au sommet de sa gloire rêve d’associer le Kun à Messi. Globalement pour tous qui rêvent de compter dans leurs rangs l’un des futurs monstres annoncés de cette génération argentine, lequel leur préfère finalement un club «sans histoire».

De par son choix de carrière, Agüero ne pouvait pas marquer son époque de la même manière qu’un joueur de son calibre aurait pu le faire chez les Blaugrana ou au Real Madrid. Manchester City, c’est un mirage. Un club dont le dernier succès en championnat remonte à plus de 40 ans (soit bien avant l’ère même de la Premier League), dont la passion se noie dans celle pour Manchester United, et qui  n’aura peut-être jamais le prestige des plus grands.

Sa trace dans l’histoire du football, il la laissera. Plus qu’en faisant partie de l’histoire du club, en incarnant celle-ci. En la portant toute entière sur ses épaules. 383 apparitions, 257 buts et accessoirement 73 passes décisives. Des stats inscrites avec une régularité affolante au sein d’une équipe dont l’effectif bouge beaucoup, où la politique du résultat à court terme instaurée à long terme par les ambitions émiraties en a épuisé plus d’un, et sous 3 coaches aux principes de jeu variés. Et ce n’était pas mince affaire de convaincre 3 personnages pareils, Pep Guardiola en tête.

Photo : Darren Staples – Sportimage – IconSport

Sans interruption, il empile buts et records de régularité statistique. Avec ses 181 buts en Premier League actuellement, étalés notamment sur six saisons à plus de 20 buts, il échouera au pire à moins de 6 unités d’Andy Cole et du podium des meilleurs buteurs de l’histoire contemporaine de ce championnat. On se rappellera de ses triplés qui tombent plus souvent qu’à l’année puisqu’il en a établi le chiffre record de 12. Même en Europe, il a fait son possible pour emmener avec lui des Citizens qui ne trouvent pas encore leur place à cette échelle. À ce jour, il ne lui manque que 2 unités pour intégrer le top 10 des meilleurs scoreurs de l’épreuve.

Pourtant, il ne jouit pas totalement de l’image des héros des temps modernes des autres clubs. Où serait l’héroïsme à simplement être le fer de lance de l’armada construite sur les pétrodollars d’Abu Dhabi ? D’un club artificiel qui écrase les plus faibles ? Mais… faut-il vraiment s’attarder sur ce genre de considérations quand le Chelsea d’un Roman Abramovitch aux deals bordeline avec la Gazprom ou le Manchester United surendetté des Glazer ont suscité autant de passion ?

Face aux géants d’Angleterre justement, il s’est montré tout aussi dominant. Personne ne fait mieux que lui et ses 54 buts contre les autres grands clubs anglais de notre époque (Manchester United, Chelsea, Arsenal, Liverpool, Tottenham). Un bilan individuel qui explique finalement au moins autant les 4 championnats et 9 coupes diverses remportées que le contraire.

Au-delà de contribuer à la naissance de ce nouveau géant, Agüero est celui qui lui donne son visage. En oubliant les chiffres, en ne gardant que le jeu et la passion qui l’entoure. La magie inhérente aux chocs anglais, aux derbys et aux finales. Dans un coin sa tête, chacun entend la voix de Martin Tyler hurlant son nom alors qu’il allait arracher le 1er titre d’une longue série. «Je jure que vous ne reverrez plus jamais quelque chose comme ça. Alors regardez, savourez.» Et à mesure que la fin approche, on se met à penser qu’il ne parlait pas que d’un simple but. Avant de conclure par un «Prodigieux, le plus grand moment que j’aie jamais vu en Premier League», auquel on consacre quand même volontiers une ligne spéciale dans le palmarès du natif de Quilmes, près du Buenos Aires.

Comment pourrait-on démontrer à un jeune supporter de Manchester City qu’Agüero n’aurait pas vraiment marqué l’histoire au-delà d’une moitié de Manchester ? À lui qui de toute sa vie de passionné de foot n’aura vu que le Kun se balader dans les espaces grands comme petits, être le compagnon de jeu idéal tout en scorant de façon toujours plus spectaculaire, faire gagner son club comme il n’avait jamais gagné, être de tous les petits miracles qui forgent l’amour pour une équipe ? Comment passer à côté de l’œuvre d’un joueur qui aura à lui seul inculqué à toute une génération de jeunes anglais une façon de voir le poste de numéro 9 complètement unique outre-manche de par son profil ?

Peut-être que le temps dissipera le voile de l’incompréhension qui empêche de voir la beauté du tableau d’ensemble. Qui de mieux que Thierry Henry, lui considéré et à juste titre comme l’un des tout meilleurs ayant foulé les pelouses anglaises, au sein d’une équipe ayant été ô combien admirée à l’international, pour exprimer ce malaise ? C’était au micro d’Olivier Dacourt, alors que le n°10 Citizen venait de franchir le cap du nombre de buts marqués par le Français dans l’élite anglaise.

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«Tu regardes les équipes de l’année, il est pas dedans. Joueur de l’année : Il a jamais été joueur de l’année. Ni par la presse, ni par les joueurs. Je me dis “mais quand même… on a tous joué contre lui, on a tous vu !”. On parle de la Premier League. Oh ! C’est un des meilleurs joueurs qu’on a vu dans l’histoire de ce championnat ! Si je pouvais voter il aurait mon vote, c’est même pas la peine de le dire, c’est un joueur extraordinaire […] Je comprends pas.»

Et l’Argentin a pourtant été désigné 7 fois joueur du mois de Premier League. Un record de plus. Peut-être de quoi lui octroyer un titre honorifique de joueur de la décennie de Premier League qu’on lui accorde volontiers.

Peut-être le premier pas vers une sorte de reconnaissance plus unanime passera-t-il par la façon de terminer l’histoire. Avec cette année de Covid détruisant tout ce que l’on aime dans le football, on en aura presque oublié qu’Agüero n’est jamais vraiment revenu de blessure depuis de longs mois. Le voilà donc avec une poignée de semaines pour terminer du mieux possible avec on l’espère des adieux dignes de ce nom comme souhaité par Manchester City, dans un Etihad Stadium plein. Parce que ce que l’œil voit reste gravé dans la mémoire, peut-être réalisera-t-on alors combien il aura marqué les vies, plus que les esprits, chez les Skyblues.

Et qui sait, peut-être qu’en sa compagnie au milieu de la pelouse, on apercevra une coupe aux grandes oreilles. Qu’il n’aura sans doute pas pleinement contribué à aller chercher cette saison mais de laquelle il aura rapproché Manchester City au fil des années jusqu’à être l’un des véritables favoris. Quoiqu’en situation de besoin d’un véritable numéro 9 au détour d’une demie ou d’une finale avec un Gabriel Jesus plus à l’aise sur le côté au fil du temps, il n’est pas exclu que Pep se décide à offrir une occasion en or au Kun de briller une ultime fois.

Le chapitre du succès continental achèvera-t-il l’histoire de City et Agüero, ou sera-t-il à transcrire dans celle de l’Argentin seul ? Avec l’Independiente, qui attend de pouvoir reprendre là où ils en étaient restés ? Avec l’un des nombreux grands club qui considèreront encore le Kun comme un grand à 33 ans ? Peu importe au fond. On continuera d’attendre le prochain match, le prochain crochet en bout de course et le prochain coup de canon sous la barre. Que l’on puisse apercevoir ceux-ci sur une pelouse européenne, sud-américaine, au fond d’un quartier d’Avellanada, sur une compil YouTube ou au fond de notre cœur.

See you around, Kun.

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