S.O.S ! Football amateur en détresse

La France est championne du monde. Personne n’y aura échappé. Un triomphe, une liesse et des cris qui cachent pourtant une situation particulièrement inquiétante : celle du football amateur français.

« N’oubliez jamais d’où vous venez … car vous venez de là ! Devant vous ! Devant vous il y a les clubs qui vous ont formés. Des clubs de la France entière. Il y a des jeunes de tous ces clubs, leurs éducateurs qui n’ont pas compté leur temps, des parents qui n’ont pas compté leur temps, c’est cela la France ! ». Habitué des péroraisons maîtrisées et passionnées, c’est avec ces mots – et un sirop pour la toux plus efficace- qu’Emmanuel Macron décide de conclure son discours de remerciement à nos champions du monde. Une envolée lyrique qui, mêlée aux cris du public, à l’ivresse de la veille et à l’émerveillement des gamins invités pour l’occasion, nous dévie du propos de fond et du paradoxe qui en découle. Soutenu par les applaudissements de Noël Le Graët, le Président de la République déclare sa flamme au football amateur, l’élevant en symbole de la France et de la République. Pourtant, ce sont bien les récentes décisions du gouvernement et les mesures prises par la Fédération française de football depuis des années qui asphyxient les clubs de football amateurs français. Là où tout a commencé pour nos 23 champions du monde.

Car oui, n’en déplaise à Pascal Praud, tous ont commencé dans un club amateur. Tous ont connu les entraînements dans la boue, les déplacements en J9, les chasubles pestilentiels. Tous ont aussi connu cet homme à tout faire. Celui qui remplit les bouteilles vides, lave le vestiaire et tient la buvette les jours de match. Le même qui la dévalise à la fin de chaque jour de match, oui. Pascal Praud qui, au passage, s’est aussi retrouvé dans cette fameuse position de l’homme à tout faire cette année. Grassement mieux payé, certes. Pas besoin d’utiliser l’adjectif « grassement » d’ailleurs. « Payé » aurait suffi. Puisque oui, cet homme ou cette femme multi-tâches est, dans la majorité des cas, bénévole. C’est comme cela que marche le plus souvent le football amateur.

Pourtant, depuis le début de la décennie, le football amateur, comme l’ensemble du secteur associatif, est touché par une crise du bénévolat. Modes de vies qui s’individualisent, charge de travail de plus en plus importante et manque de reconnaissance des instances dirigeantes à leur égard comme raisons principales.

 » Nous, dirigeants du foot amateur, avons aussi une part de responsabilité. Nous expliquons peut-être mal ce que l’on fait. C’est difficile d’évaluer le bien-être social que l’on procure et le travail éducatif et citoyen que l’on transmet à tous ces jeunes. Tant qu’on ne saura pas le mesurer, on ne pourra guère le valoriser. »

Eric Thomas, président de l’Association Française pour le Football Amateur, qui nous a accordé quelques minutes

Le double-jeu de l’Etat…

Heureusement, il existait le CAE. Ces trois lettres étaient le bol d’air des clubs de football amateurs. Depuis quelques temps, elles s’apparentent à une denrée rare. Le contrat d’accompagnement dans l’emploi, autrement appelé emploi ou contrat aidé, permettait à l’association en question d’embaucher, pour 400€ en moyenne par mois (le reste du salaire étant financé par l’Etat), ce fameux homme à tout faire, cet éducateur ou ce chargé de travaux administratifs vital à leur fonctionnement. Tout le monde y gagnait : le club, le salarié, les licenciés, les bénévoles.

Entre temps, l’obligation ou l’obsession de rentabilité très chère à notre gouvernement est passée par là. « Trop coûteux et inefficaces ». En juillet 2017, la ministre du travail Muriel Pénicaud a décidé de s’attaquer à ce chantier jugé trop encombrant par et pour l’Etat. Plus de 150 000 emplois aidés supprimés en 2017, puis 120 000 de plus cette année, en 2018. L’Etat souffle, le milieu associatif, dont le football amateur, souffre. Un milliard d’euros d’aides à l’emploi perdus en deux ans pour l’ensemble du milieu associatif. Mais que vaut ce chiffre, avancé à l’occasion d’une mission parlementaire sur la question rapportée par Pierre-Alain Raphan et Marie-George Buffet, à l’échelle du sport et du football ? Selon ce même rapport, 65 000 personnes étaient embauchées en contrats aidés au sein d’associations sportives en 2016, pour seulement 41 000 en 2017. Pire encore, les associations sportives ne font pas partie des secteurs prioritaires désignés par le gouvernement pour avoir recours aux 157 000 contrats de ce type restants, ce qui devrait, selon ce même rapport, causer le décès de 20% des clubs sportifs dans certaines régions en 2018. Les clubs amateurs bénéficiant de ces emplois aidés dans les années à venir seront des privilégiés. Les autres embaucheront au prix fort ou se contenteront des bénévoles et de l’incertitude qui va avec. Tout sauf une facilité pour ces associations qui ne cessent de voir leur budget dégringolé.

Réalisée par footamateur.fr, une enquête portant sur l’état budgétaire des clubs amateurs français pointe les difficultés connues par ces derniers. 80% des associations interrogées déclarent qu’il est de plus en plus difficile pour eux de joindre les deux bouts à chaque fin de saison. Les raisons ? Recettes issues des différentes manifestations organisées par leurs soins en déclin et chute des subventions publiques. Ces dernières sont d’ailleurs la première source de financement pour les clubs amateurs. La baisse des dotations de l’Etat pour les communes et des crédits accordés, s’élevant à plus de 300 millions d’euros par an jusqu’en 2022, a poussé les collectivités territoriales à sacrifier leurs dépenses dites secondaires. Les subventions accordées aux associations sportives et donc aux clubs de foot locaux en font partie. Ainsi, selon l’Association des maires de France, 26% des collectivités ont réduit leurs subventions pour le sport depuis 2015. Un avis partagé par 59% des clubs de football amateurs qui, par le biais de l’enquête citée ci-dessus, estiment que leurs subventions diminuent d’année en année. Pire encore, le budget des Sports a connu une baisse de 7% par rapport à 2017. Un chiffre tristement relativiste lorsque l’on regarde de combien a chuté le budget du Centre National de développement du sport cette année : 27%.

Il serait peut-être enfin de temps de tirer la sonnette d’alarme, non ? C’est sans doute ce que s’est dit le député de la France Insoumise, Ugo Bernalicis, lundi dernier avant de se coucher. Le lendemain, lors de la séance quotidienne de questions au gouvernement, il interpella Edouard Philippe, le Premier ministre, sur l’état de plus en plus inquiétant du football amateur français. Passement de jambe à droite, passement de jambe à gauche, feinte de corps, crochet à droite, l’ancien maire du Havre se débarrasse avec brio de son vis-à-vis et rétorque avec culot « qu’il n’y a rien de pire que d’essayer de faire en sorte que des sportifs démontrent des idées qui seraient les vôtres, que d’essayer de placer dans la parole des sportifs ce que l’on aimerait dire soi-même. »

AFP / LUDOVIC MARIN

« C’est celui qui dit qui est » me glisse dans l’oreille ce môme de 5 ans. La vérité sort de la bouche des enfants. Vous ne voyez pas de quel gamin je parle ? Mais si, lui ! Ce jeune qui se souviendra à vie de Benjamin Pavard et aura, jusqu’à ses 14 ans, un poster de Kylian Mbappe au dessus de son lit. Ce gosse qui rêve de s’inscrire, en septembre prochain, dans un club de football, pour la première fois. Vous voyez de qui je parle maintenant ? Celui qui, par manque de structures, d’équipements, d’argent et d’hommes, se verra peut-être refuser l’accès à son rêve le plus fou. L’Association du Football Français Amateur estime à 15 % le nombre de nouveaux licenciés pour la saison prochaine. « Je pense aux clubs amateurs qui vont être confrontés à l’arrivée de gamins et de gamines chez eux au mois de septembre. Cela ne va pas sans poser un certain nombre de difficultés », avoue Eric Thomas. Le doux discours du président Macron que nous évoquions en début de papier n’aura-t-il servi qu’à re-booster la côte de popularité du Président ? La réponse du chef du gouvernement, ainsi que celle de Laura Flessel, ministre des sports, qui assumait jeudi dernier que « ce n’est pas le rôle de l’Etat de financer durablement les clubs sportifs »  nous pousse malheureusement à penser que oui. Désolé petit.

En plantant l’épée du néo-libéralisme et de la rentabilité à tout prix en plein cœur du sport populaire et dans les racines de l’arbre dont elle est l’un des fruits les plus murs, l’ancienne championne olympique d’escrime vient de réaliser l’un des coups les plus destructeurs de sa magnifique carrière, réduisant ce modèle du sport pour tous financé par l’Etat en une probable future utopie. Oubliez le rôle cardinal du sport et du foot amateur en matière d’épanouissement, d’intégration sociale, d’harmonie territoriale ou d’insertion professionnelle au dépens d’équilibre budgétaire, d’économies, de calcul et de chiffres semble être le virage pris par le gouvernement avec cette déclaration et les récentes mesures. Le tout quelques jours après que l’élite et la réussite de ce modèle amateur français offrit à ses détracteurs – camouflés par une rhétorique bien ficelée – une joie et une chance pour changer les choses incommensurables. Ce genre de joie et chance qui n’arrive qu’une fois tout les 20 ans.

 » On a encore un espoir fort en l’action publique pour bâtir une vraie nation sportive. On a demandé à être reçu par Laura Flessel, donc oui on y croit. On n’attend plus rien de la FFF maintenant malheureusement. Notre seul espoir aujourd’hui, ce sont les politiques… »

Eric Thomas.

Noël non plus ne fera pas de cadeau …

Jouons un peu, nous aussi, aux égoïstes. Concentrons-nous précisément sur notre sport et notre Fédération. Parce que non, les maux du football amateur français ne découlent pas seulement des différentes décisions étatiques.

32 millions d’euros. C’est ce que touchera la Fédération française de Football de la part de la FIFA après avoir décroché ce second sacre mondial. Noël Le Graët a déjà annoncé que 30 % de cette somme serait versé aux joueurs via les différentes primes. Les 70% restants ? Silence radio… Une part de cette somme devrait évidemment être reversée au football amateur. Mais combien et comment ? Verser une somme aux ligues et districts serait contre-productif. Une grande partie de cette somme n’arriverait jamais aux clubs amateurs, comme c’est déjà le cas dans le cadre de la partie budgétaire annuelle réservée au football amateur. Sur le budget total de 224,6 millions d’euros votés pour la saison dernière, 68,5 millions d’euros ont été reversés au « foot amateur ». Dit comme cela, ça peut fait rêver. La réalité est beaucoup plus contrastée. Ce sont seulement 10 millions d’euros qui arrivent directement dans les poches des 14 000 clubs amateurs, via le fonds d’aide au football amateur ( FAFA ). 18 millions d’euros de ces 68.5 millions ont ensuite été versés aux clubs amateurs participant aux championnats nationaux. L’autre moitié a été entièrement reversée aux ligues et aux districts afin d’alimenter l’administratif de ces instances.

 » A l’inverse, aujourd’hui ce sont les 14 000 clubs amateurs qui font remonter 150 millions d’euros chaque année à la fédération. D’un côté on nous fait l’aumône de 10 millions et de l’autre côté on nous prélève 150 millions d’euros. C’est du racket. Du racket organisé. La fédération est un ogre qui dévore ses enfants, ses clubs amateurs avec un mépris et une suffisance qui doivent s’arrêter » nous détaille le président de l’AFFA.

Un rapport de la Cour des comptes, que Le Monde s’est procuré en mars 2018, fait justement état d’une trésorerie et « de conditions de rémunérations très favorables » à l’intérieur des différentes instances, notamment régionales et départementales. Un rapport qui met également en garde Noël Le Graët, soulignant « une hausse continue des affrètements d’avions ». De 9 000€ en 2011, à 313 000€ en 2015. Rien que cela. Invité de RMC jeudi matin, le président de la FFF a annoncé que 85 millions d’euros seront alloués au football amateur pour la saison qui arrive. Une augmentation de 15 millions d’euros par rapport à l’an passé. Attendez. Ne sortez pas le champagne et les cotillons pour autant. En effet, l’ensemble du budget de la FFF augmentera de 22% par rapport à la saison passée, atteignant la somme d’environ 253 millions d’euros, alors que la part réservée au football amateur, elle, n’augmentera que de 12%, et que l’enveloppe réservé au FAFA ne devrait pas dépasser les 15 millions d’euros. De quoi faire grincer des dents.

 » J’ai demandé le rapport de la Cour des Comptes à Noel Le Graët qui n’a pas voulu m’en faire état lors de l’assemblée générale du 2 juin… Manifestement il devait y avoir beaucoup de choses dans ce rapport pour qu’il soit à ce point confidentiel… »

A l’heure actuelle, l’AFFA estime que deux clubs amateurs mettent la clé sous la porte chaque jour, en France. De plus en plus de licenciés, de moins en moins de clubs, des bénévoles qui abandonnent et moins de possibilités de transformer ses derniers en salariés… Que doivent donc faire ces clubs ? S’ouvrir aux investissements privés et oublier le jeu, le plaisir, l’intégration sociale qui découle de ce foot amateur au profit du résultat à tout prix pour survivre ? Que les fusions entre clubs voisins se multiplient, balayant l’attachement que l’on entretient avec le club de sa ville, de son quartier, afin d’éviter aux gamins de faire 15 kilomètres pour pouvoir taper dans un ballon ? Qu’ils augmentent le prix des licences à 200, 300, 400€ ? Qu’ils se laissent mourir ?

La situation est affreusement alarmante, mais le manque de réactions envers ce monde, ces clubs et ces gens l’est sans doute encore plus. Ces gens qui ont entraîné Hugo, lavé le maillot de Steve, appris le plongeon à Alphonse. Ces gens qui ont arbitré les matchs de Benjamin, acheté le matériel d’entraînement à Djibril, signé la première licence de Raphaël, nettoyé le vestiaire d’Adil, donné les premières consignes tactiques à Presnel, ouvert le portail du stade pour Samuel et tracé le terrain pour les matchs de Lucas. Ces gens qui ont pris de leur temps pour N’golo, posé congé pour Paul, sacrifié des après-midi pour Steven. Ces gens qui ont endossé le rôle de trésorier pour Corentin, de taxi pour Blaise, de barman pour Thomas, de cuistot pour Florian, de grand frère pour Ousmane, de conseiller pour Nabil. Ces gens qui ont appris comment marquer à Olivier, comment tirer un penalty à Antoine et comment dribbler à Kylian. Eux aussi, et plus que quiconque, sont champions du monde. Eux aussi sont à célébrer. Mais avant cela, faudrait-il seulement déjà les respecter et arrêter de les mépriser.

A suivre … avec l’intégralité de l’interview d’Eric Thomas.

Crédit Photo : Simon Guillemin / Hans Lucas.