[Interview] Damien Dole : « Amara Diané est dans les dix personnes les plus importantes de l’histoire du PSG »

Peut-on véritablement allier journalisme avec le fait d’être supporter ? Pour le journaliste et ancien ultra Damien Dole et son éditeur Marabout, la question ne s’est pas posée. L’auteur publie son premier livre « Paris dans les veines » où il relate de son œil de supporter l’année 2017-2018 du PSG, au jour le jour, avec ses joies et ses peines. Ancien membre du virage Auteuil dans les années 2000, Damien nous présente aujourd’hui son ouvrage et nous conte sa passion pour son club.

Est-ce que tu peux nous parler de la genèse du projet ?

Tout part du transfert de Neymar, où, à Libération s’est posée la question de la manière de le traiter. C’était la folie à l’échelle mondiale, c’est rare pour la Ligue 1. Libé ne travaille pas sur le créneau du mercato mais ce transfert devient tellement dingue qu’on s’est dit qu’il fallait le traiter. En discutant avec Ramsès Kefi, je lui raconte comment je vis ce mercato, où je me couche tard la nuit, où je mets mon réveil tôt pour ne rater aucune info et lui me dit d’en faire un article sous forme de journal, avec un ton mêlant journalisme et supporterisme. Le premier papier sort le 23 juillet, et après j’ai tenu au jour le jour en écrivant tous les matins pendant toute la période, du début de la rumeur à la présentation du Brésilien contre Amiens. Ça a plutôt bien fonctionné, c’était un exercice d’écriture mais je me suis rendu compte que beaucoup de monde vivait cette période comme moi.

Courant octobre, je reçois un coup de téléphone de Benoit Bontout, des éditions Marabout, qui dit vouloir me voir. Je pensais que c’était pour me présenter les sorties à venir mais c’était pour me demander si l’écriture d’un livre m’intéressait. On en a discuté plusieurs heures et il était intéressé pour publier le récit de la saison 2017-2018 avec le même ton que les papiers sur Neymar, entre journalisme, avec de l’info, et supporterisme, avec des bouts de récits qui devaient parler de la condition du supporter du PSG et du supporter de foot en général.

Est-ce que le livre s’est écrit au jour le jour, à partir du mois d’octobre ?

Pour les trois quarts, non. Du 1er septembre jusqu’à début novembre, pas une ligne. Ensuite jusqu’à début mars, c’était quasiment au jour le jour. Je notais des choses sur mon téléphone, un petit peu partout. Comme c’est un récit personnel et qui se veut généraliste, c’est pas très compliqué de remettre des émotions sur des dates ou des faits. Après l’élimination contre le Real, j’ai eu un coup de fusil. La communication des Qataris fait que la Ligue des Champions marque le tempo de la saison. C’est assez atroce et c’est une perversion totale de cette folie des grandeurs des dirigeants parisiens. Donc après le match retour, je n’ai pas écrit pendant un mois et demi. J’ai rattrapé tout mon retard avec une technique très simple : je prenais tous les tweets de Culture PSG, toutes les infos, et ça m’a permis de me remettre au fait de la saison.

Après, j’ai toujours voulu l’écrire tel que je le pensais à l’époque. Draxler, en décembre, il fait d’excellents matches au milieu de terrain. A ce moment là, je suis persuadé que c’est la bonne formule, et que c’est celle qui sera utilisée notamment en Ligue des champions. Il s’avère qu’en janvier, c’est totalement invalidé, mais j’ai laissé dans le livre tel quel. Idem pour les sensations sur certains joueurs. Pastore, j’ai pas pensé un seul instant qu’il allait se barrer en fin de saison, alors que pour beaucoup, c’était évident. Comme je suis persuadé qu’il ne va pas se barrer, je ne l’écris pas. Je n’ai pas modifié les erreurs que j’ai pu faire à l’instant T.

Tu n’as pas eu la crainte d’être clivant avec cet exercice ? Avec une frontière poreuse entre journalisme et supporterisme ?

A partir du moment où l’éditeur vient te chercher et estime que ce style là peut plaire … L’idée derrière c’est de se poser la question : peut-on être fan et journaliste ? Et de se dire fan dans un papier et journaliste à la fois. Selon moi, il s’agit juste d’annoncer la couleur. Cet été, quand j’écris sur Buffon ou Strootman pour Libé, personne ne m’a dit que c’était parce que j’étais fan parisien ou que je détestais Marseille. Je suis parti d’une analyse brute : « Est-ce que c’est une bonne idée ? » et j’ai interrogé les bonnes personnes. Dans le livre, on peut me reprocher le côté supporter justement, mais c’est écrit sur la quatrième de couv’. Les personnes qui pourraient me reprocher ça ne vont juste pas acheter le livre, et je ne leur en veux pas.

Que retiens-tu de la saison 2017-2018 du PSG ?

Le foot business nous impose la culture de l’instant présent. Le plus important étant la victoire/défaite, les trophées, les positions finales. Tout ça conditionne ce que tu retiens de la saison en bien ou en mal. Les grandes étapes de l’an passé ? Le mercato Neymar/Mbappé, l’espoir après avoir fini premier du groupe de LDC, la douche froide contre le Real et l’obtention des trois titres nationaux. Finalement, l’an dernier, c’était une saison très agréable en tant que fan. Comme beaucoup de gens de mon âge, qui ont vécu les années 2000, quand je suis déçu de Paris, je me remémore les douleurs avec l’attaque Luyindula/Hoarau, les nuls contre Troyes … Aujourd’hui, je peux te dire que l’an passé fut une saison de plaisir, avec le mercato qui permet une revanche face au Barça.

Techniquement aussi, c’est une excellente saison. Elle ne l’est pas car les Qataris nous ont sermonné que l’objectif principal est de gagner la Ligue des champions. Je commence à en avoir ras-le-bol de ça. Le football ne peut pas être déterminé que par la compétition la plus prestigieuse, qui ne peut être remportée que par des clubs qui ont des budgets de 400-500, dont Paris. La question du suspense revient souvent. J’avais plus la boule au ventre dans les années 2000, mais les trophées de l’an passé, ce sont des titres obtenues. Si tu demandes aux Lyonnais aujourd’hui s’ils en avaient marre de gagner six ou sept championnats consécutifs, ils vont pas te répondre « Ah oui, il fallait que la roue tourne, ça devenait chiant ».

Et qu’est-ce que tu retiens du passage d’Unai Emery, qui semble déjà éclipsé par l’arrivée de Thomas Tuchel ?

Je n’ai jamais considéré Emery comme le seul responsable du 6-1. Ce match, c’est une faillite collective, joueurs, staff, dirigeants … Ce match-là, si tu le rejoues mille fois, il n’y a jamais 6-1 dans ces conditions. C’est un match dans un vortex qui n’a aucun sens, un peu comme le fut le Marseille-Montpellier (menés 0-4, l’OM s’imposa finalement 5-4). Il est là, il marque l’histoire … Le coach a une importance dans cette faillite, mais ce n’est pas le seul responsable. Ça ne m’a donc pas choqué qu’il soit reconduit, ça faisait quelques mois qu’il était là, il n’avait pas fini son travail. Des bonnes choses ont été faites, Paris dans sa deuxième saison a eu des facilités à battre des équipes regroupées, ce que Blanc n’avait pas su faire. Le problème d’Emery, c’est que c’est Tuchel qui est arrivé dans la foulée. Tuchel, j’en suis un fan total pour l’instant. Depuis que les Qataris sont arrivés, le PSG se faisait fumer dans les matchs couperets, hors PSG-Chelsea. Avec Tuchel, ils ne faillissent pas. Il y a une progression. Donc tu te dis qu’avec quasiment la même matière, Tuchel est en train de faire mieux qu’Emery. Le bilan d’Emery est moins terni ou moins jugé sur le 6-1 que par rapport au Paris de Tuchel.

Par rapport à ton historique avec ton club, quel regard portes-tu sur le projet qatari vis à vis des supporters ?

Le rapport à la Ligue des champions me saoule. Tuchel a d’ailleurs mis un halte-là sur ça d’ailleurs. Après, à titre personnel, étant contre le foot business, voir le Qatar investir à Paris, c’est pas ma vision du foot. Mais les règles sont les règles … Moi Paris c’est mon club, j’étais là à l’époque de Canal, et quand ça allait mal … Quand on veut me faire critiquer le Qatar, chose qui n’est pas faite ici, je me permets de rappeler que Colony Capital est un fond d’investissement qui a dû être responsable du licenciement de dizaines de milliers de personnes à travers le monde et personne ne disait « Ah Paris le club américain qui cautionne … ». J’ai pas honte du Qatar au PSG car ils font gagner mon club dans le respect des règles qui sont ce qu’elles sont … Sur la relation avec les supporters, j’ai fais partie des supporters virés en 2010 par Leproux et le gouvernement Sarkozy. Ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que c’est Nasser Al Khelaifi, appuyé par Thiago Silva et Marquinhos, qui ont fait revenir les supporters. Ils font faire revenir des Ultras au Parc, une version actuelle, mais ils font le travail. Ce qui me dérange par exemple, ce sont les maillots. Les délires Air Jordan, c’est très bien pour le fair-play financier mais des maillots blancs ou noirs, c’est pas ce que j’achèterais.

Dans les remerciements, le dernier mot est pour Amara Diané. C’est une forme de nostalgie ? 

Sur la partie sportive, je regrette absolument pas ces années-là. Le suspense de « quand est-ce que Paris va se maintenir ? », si je pouvais ne plus jamais l’avoir dans mon ventre, ça m’arrangerait. Il y a eu des bons matches, la finale de Coupe de France contre l’OM, le match contre Twente … Mais je regrette pas cette époque-là. Pour Diané, c’est un remerciement au sens le plus pur du terme. Car si tu n’as pas Diané, tu n’as pas les titres aujourd’hui. Si on descend, je ne pense pas que le Qatar rachète le club. Donc Colony Capital en Ligue 2, je te laisse imaginer le bordel. Diané a sans doute déconné dans la saison, mais au moment où il fallait, il était là. Lui et Sammy Traoré, qui a laissé passer des buts lors du match contre Auxerre. Diané a moins marqué les esprits que Susic, Dahleb, Ibra ou Neymar mais il est dans les dix personnes les plus importantes de l’histoire du club. La nostalgie, elle se situe par rapport au fait qu’à l’époque, je le vivais du terrain ou des tribunes, j’avais une vision Ultras des choses, j’allais en déplacement pour rendre fier mon club.

N’est-il pas destiné à être effacé des mémoires ?

Pas pour ceux qui supportaient Paris dans les années 2000. Souvent, on appelle les jeunes supporters du PSG, les Qatarix. Beaucoup de jeunes se sont mis à supporter l’OM au début des années 90 parce que ça gagnait, ça jouait bien. On ne peut pas leur en vouloir, c’est naturel. Les coups de cœur comme ça, ça peut choquer en Italie, mais en France non. C’est une autre vision du foot, moins locale. Donc les supporters de Paris qui supportent depuis Ibra, Neymar, je ne les considère pas comme des moins bons supporters que moi qui ait fait la galère. Attention à ne pas pour autant être opportuniste. Mais ces gens-là, à moi de leur expliquer les anecdotes, de leur parler d’Amara Diané. Quand un petit jeune arrive, il faut pas le prendre de haut, il faut lui montrer des archives, c’est l’éducation populaire. Si Diané doit s’effacer de la mémoire collective, ça sera de la faute de nous, supporters parisiens, de ne pas avoir réussi à le faire perdurer.

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