Coups de France, épisode V : SAS Epinal – JS Saint-Pierroise

La Coupe de France. Le théâtre des rêves et de l’irrationnel. Le berceau des plus beaux exploits. Calais, Carquefou, Quevilly, Les Herbiers. La Coupe de France, c’est aussi la Coupe de la France. La plus lumineuse des vitrines pour ces patelins ordinairement de l’ombre. Cette année, à qui le tour ? C’est la mission qu’on s’est fixée pour chaque week-end de coupe : dénicher LES petits poucets de cette édition 2019 et vous les faire découvrir, à notre sauce.

Tentative numéro 1 (réussie) : quand Epinal fit chuter Sochaux

Tentative numéro 2 (toujours réussie) : Hombourg-Haut bourreau d’Auxerre.

Tentative numéro 3 (échouée) : Reims Saint-Anne s’incline contre Montpellier

Tentative numéro 4 (retour de la réussite) : Bordeaux tombe à Pau

Tentative numéro 5 : SAS Epinal (N2) – Jeunesse Sportive Saint-Pierroise (R1). Samedi 18 janvier 2020, 13h, Stade de la Colombière, Epinal. 16e de finale de Coupe de France.

Ah, Épinal. On est trop pudique pour parler de premier amour mais on n’en est pas loin, promis. C’est ici que cette série fut inaugurée, en novembre dernier. Le SAS Epinal, équipe de National 2, mettait Sochaux au sol, à l’occasion du 7e tour de la Coupe de France. Depuis, peu de choses ont changé. Il ne fait pas plus chaud que la dernière fois, les travaux de rénovation du Stade de la Colombière nous poussent, encore, à vérifier sur notre téléphone si l’on est bien à Épinal et non à Verdun et, enfin, la ville nous attriste toujours autant. Peut être à cause de cela qu’on n’ose pas parler d’amour.

Pourtant, aujourd’hui, une ambiance particulière plane sur l’enceinte spinalienne. Quelque chose d’inhabituel, de festif. Non pas qu’à Épinal on ne sache pas faire la fête, loin de là, mais à notre arrivée à la Colombière, quelque chose de frais nous emporte. Et il ne s’agit pas des 2° du jour.

En tribunes, la petite île

11h30. Le match commence dans une heure et demie. Les supporters réunionnais de la Jeunesse Sportive Saint-Pierroise, le petit poucet du week-end, sont déjà en ébullition. Les premiers chants sont entonnés, les derniers ballons de baudruche noir et blanc -les couleurs du club- sont accrochés aux grilles de chantier entourant les gradins, les nouveaux arrivants embrassent les plus courageux, présents ici depuis 10h.

Olivier, 44 ans, fait partie de ceux-là. Le Saint-Pierrois de naissance a quitté l’île en 1984. Il habite actuellement sur Troyes, à 230km d’Épinal. « Cette épopée permet à des créoles du sud de la France de rencontrer ceux du Nord, de partager des moments avec ceux arrivant de l’île. C’est l’origine du nom de notre terre : la Réunion. On est tous réunis ici ».

 » S’ils se qualifient en 1/8e, peu importe l’endroit, j’y serai ! « . Olivier, motivé comme jamais.

70.000 kilomètres en trois mois.

Olivier a vécu pleinement le parcours de la JS Saint-Pierroise. Le Réunionnais s’est rendu à Moirans-en-Montagne en novembre dernier et, il y a deux semaines, à Niort. « Ici, je me suis fait des amis. Je ne les connaissais pas avant le match à Jura-Sud. Là, maintenant, tout le monde se connait. On est une grande famille ». Christopher a quitté Saint-Pierre en 2013 pour rejoindre Mulhouse. Les études. Lui aussi a vécu de l’intérieur l’exploit précédent, à Niort. « Cela a été un moyen de tous se réunir pour notre île. Cette proximité entre Réunionnais métropolitains on ne la trouve qu’ici, en tribunes. On a redécouvert les sensations de l’île ».

Michelle est de ceux qui permettent à ces tribunes de devenir, le temps d’une journée, une île de la Réunion à taille humaine. De Niort à Épinal en passant par le Jura, elle et son groupe, le Kop Maloya, y étaient. « Les déplacements en métropole sont à nos frais. Depuis novembre, on a fait 70.000 kilomètres. Nous sommes revenus de Niort mercredi dernier pour repartir une semaine après. On est sur Épinal depuis jeudi et on rentre à Saint-Pierre mercredi ». Le football a ses passionnés que la passion ignore.

Michelle, better than your ultras.

Saint-Pierre, étendard d’un soir

L’avant match est unique. Rien de conforme, rien de conventionnel. Un orchestre s’installe au milieu des gradins. « On vient de Mulhouse. On est un groupe de musique réunionnaise, explique Julien, l’un des membres. On est venu ici pour supporter la Réunion ».

Le foot, c’est la fête. La musique c’est la fête. Julien, c’est la fête.

Julien n’est pas Saint-Pierrois d’origine. Sa ville, c’est Saint-Paul. Comme beaucoup, il n’est pas venu supporter un club ou une ville mais bien une île et son drapeau. Aujourd’hui, la Jeunesse Sportive Saint-Pierroise ce n’est pas que Saint-Pierre. C’est la Réunion.

La JSSP, « le club numéro 1 »

Avec ses 21 titres de champion et ses 11 coupes de La Réunion, la JSSP est un monument du football réunionnais. « C’est le club numéro 1, celui qui arrive à faire aimer le football sur l’île », confie Florent Sinama-Pongolle. L’ancien attaquant de Liverpool et de l’Atlético de Madrid est Saint-Pierrois de naissance. Comme Guillaume Hoarau et Dimitri Payet, Le Havre AC est venu le chercher à la Jeunesse Sportive à l’âge de 13 ans.

« Le joueur réunionnais, quand il arrive en métropole, a besoin d’énormément de soutien, explique le champion d’Europe 2005. Guillaume, Dimitri, moi et les autres avons explosé grâce à des entraîneurs qui nous brossaient dans le sens du poil. La culture réunionnaise est faite de ça aussi. L’attache et le relationnel vont énormément jouer ».

Diamants trop bruts

Ne comptant aucun club professionnel, l’île voit ainsi partir ses pépites très tôt pour la métropole. Des diamants jugés trop bruts par Florent Sinama-Pongolle. « Le gros souci à la Réunion c’est le côté ultra-compétitif. On a des jeunes très talentueux qui rentrent tellement tôt dans cet esprit de compétition qu’on les retrouve lassés du milieu à seulement 16-17 ans. On préfère produire de bons footballeurs que de bons hommes. C’est dommage ».

Après une fin de carrière de globe-trotteur (Etats-Unis, Suisse, Ecosse et Thaïlande en quatre ans), l’international français a rejoint les cigognes en février dernier. A la maison, chez ses parents, au sein de son club de jeunesse. La boucle est bouclée. Le Saint-Pierrois était encore dans l’effectif il y a quelques mois, avant que Canal + vienne lui proposer un poste de consultant.

« C’est un groupe qui vit bien, détaille Florent. La plupart des gars travaillent ensemble. Puis ce sont des mecs qui ont gagné de nombreux titres ensemble pendant des années. Tous ces points les renforcent et les rapprochent. Quand je suis arrivé en février, la première chose que je leur ai dite c’est qu’il n’avait rien à envier à des équipes pros. Il n’y a pas vraiment de surprise de les voir à ce niveau-là ».

Pourtant, les joueurs de la Saint-Pierroise n’ont jamais été aussi proches de l’exploit qu’aujourd’hui. En cas de qualification, la JSSP deviendrait le premier club ultra-marin à atteindre un huitième de finale de Coupe de France.

Le match

Voilà 55 minutes que les douze coups de midi ont sonné. Les vingt-deux acteurs sont dans le tunnel. Le parcage réunionnais chavire dans l’ivresse. Confettis, fumigènes, cotillons. Cris, danses, enlaçades. La fête commence.

L’entrée des joueurs

Tomber du ciel

15ème minute de jeu, le choc. Dans les deux sens du terme. Fontaine, le capitaine réunionnais, est exclu après un duel au milieu de terrain avec Niang, le milieu spinalien. Le joueur du SAS est évacué sur civière et transporté à l’hôpital. En tribunes, on ne comprend pas. Les premiers noms d’oiseaux à l’encontre de l’arbitre voltigent.

« Ce n’est pas bien grave, calme Michelle, la responsable du Kop Maloya. Lors d’un tour précédent, on s’est retrouvé à 9 contre 11. Et on est là aujourd’hui. On reste serein ».

Les supporters font bloc derrière leurs joueurs. Les premiers  » tiens bon Saint-Pierre, tiens bon ! «  sont chantés en même temps que les appels face-time avec les proches restés sur l’île.

Sur chaque ballon, chaque duel, chaque contact : des affamés. Les rares incursions dans la surface vosgienne et les quelques coups de pied arrêtés réunionnais sont accompagnés d’une ferveur monstre. Joueurs et supporters le savent : pour passer, il faudra tout donner.

0-0 à la mi-temps

Héroïques

La seconde période est à sens unique. Les insulaires ne parviennent plus à se montrer dangereux, jusqu’à la 82e minute. Ryan Ponti, l’héroïque buteur du tour précédent, dépose son défenseur et entre dans la surface. Il centre … personne ne coupe la trajectoire. Saint-Pierre a laissé passé sa dernière chance.

L’arbitre siffle la fin du match. 0-0, prolongations. En infériorité numérique durant 80 minutes, à 11.000 kilomètres de chez eux, après avoir avalé 22.000 kilomètres la semaine précédente, les noirs et blancs emmènent Epinal, équipe de National 2, en prolongations. On a du mal à trouver d’autres mots que celui-ci : héroique.

On joue la 118e minute. Saint-Pierre est à 120 secondes d’emmener le SAS aux tirs aux buts. Puis … un drame pour les uns, la jouissance pour les autres. Epinal ouvre le score. Silence dans le parcage. Le choc. Encore.

 » Merci Saint-Pierre « 

Détresse

Le SAS Epinal s’impose 1-0 après prolongations. La pelouse est envahie par les supporters vosgiens. Mais pas que. Le kop Réunionnais pénètre également sur le terrain aux cris de  » Merci Saint-Pierre ». La JSSP ne sera pas le premier club ultra-marin à atteindre un huitième de finale de Coupe de France. A défaut d’entrer dans l’histoire, le parcours des Réunionnais aura gravé dans la mémoire de ses plus fidèles supporters des souvenirs, des voyages, des odeurs, des bruits, des rencontres intactes et éternels. Presque tout autant que l’histoire.

Pour Epinal, direction le prochain tour. Les vieux enlacent les jeunes qui câlinent les joueurs qui, eux, réconfortent leurs adversaires du jour. Notre premier amour continue son parcours fou. Oui, notre premier amour.

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