L’héritage du roi Ibrahimovic

Cette fois nous y sommes. Partout ou presque, quiconque lira ces lignes au moment de leur parution le fera confiné chez soi depuis plusieurs jours ou semaines déjà. Partout, le temps finit par paraître long et laisse beaucoup de place aux réflexions voire à la rumination. Sur ce point, le monde du football ne fait pas exception. Du côté de l’AC Milan, la ré-ré-ré-ré-implosion de la direction rossonera quelques jours avant le début de la présente crise a donné du grand à moudre à Zlatan Ibrahimovic.

S’il s’avérait que la saison s’est définitivement terminée voilà deux semaines, Ibracadabra a-t-il dit adieu aux pelouses à l’occasion de ce dernier et sinistre Milan-Genoa ? Peut-être est-ce vraiment le cas. Ou peut-être que le Suédois nous sortira une autre carte de sa manche. Quoi qu’il en soit, le fait qu’une première pré-retraite américaine se trouve déjà derrière lui nous rappelle que la fin de Zlatan ne se trouve sans doute plus très loin. Il est alors temps de se rappeler… et de se demander de quoi héritera le foot de ce passage d’Ibra.

« Moi je suis Zlatan. Et vous vous êtes qui putain ? »

Une chose est sûre, Zlatan agace. Ou fascine, au choix. Dans tous les pays par lesquels il est passé, même une personne ne connaissant absolument rien au football connaîtra son nom pour les sorties médiatiques qui y sont associées. Des punchlines à la pelle, balancées sans aucune mesure ou diplomatie ni aucune forme de respect pour les personnes impliquées. Sans compter toutes celles qui ne seront pas sorties de sa bouche, mais que chacun aura bien sûr compris à travers ses gestes et son attitude. L’inconscience d’un type à l’égo démesuré. Si tout cela paraît trop énorme pour être vrai, on se dira que c’est juste un showman qui ne pense pas vraiment ce qu’il dit, même si à la longue la mécanique du spectacle tourne au redondant.

Fredrik Gertten, un journaliste Suédois ayant suivi à l’époque le jeune attaquant de Malmö dans son quotidien professionnel et familial pendant quelques temps, affirmait qu’il ne fallait pas s’y tromper: « Il pense tout ce qu’il dit, d’une façon ou d’une autre. Et il est aussi parfaitement conscient de ce que cela va provoquer comme réaction. » Des propos corroborés par le principal intéressé. Une caméra ? Zlatan enfile son costume d’acteur. C’est le moment de jouer, un autre genre de jeu cette fois, en faire des tonnes si besoin. Les rédactions, les plateaux télés s’enflammeront, puis viendront deux types de réactions: Louer la confiance en lui du bonhomme ou le descendre en flammes, ce qui le galvanisera encore plus. Là se trouve le point qui marque la rupture définitive avec qui ne peut supporter son petit jeu. Le seul vainqueur, c’est lui. La prime à l’arrogance… si l’arrogance pouvait s’appliquer à qui accomplit des choses au lieu de se contenter de fanfaronner.

« Il se permet des choses qu’il vaut mieux se permettre uniquement si l’on est très fort… mais il l’est. »

Son capitaine au Malmö FF Hasse Mattisson avait beau faire partie des agacés devant le comportement du tout jeune attaquant, il aura fallu moins de deux saisons pour réaliser la supériorité du garçon. Ibrahimovic est fort, mais n’en joue pas de façon gratuite non plus comme le laisserait facilement supposer son attitude. Survivre à Rosengard, la banlieue de Malmö dont il est originaire, impliquait d’être fort. Se hisser au niveau professionnel malgré son appartenance à un quartier cherchant l’intégration à un pays qui en assume à peine l’existence, idem. Prouver qu’il méritait sa place malgré « le fait de ne pas s’appeler Andersson, Svensson, être blond à la peau blanche, être Ibrahimovic… et devoir en faire dix fois plus » également. Tout doit se mériter. Alors dans le monde d’Ibra, les forts restent, ou ceux qui se donnent les moyens de l’être. Bousculez-le, montrez-lui que vous êtes de la même trempe que lui, Ibra vous respectera. Reposez vous sur vos privilèges ou croupissez dans votre médiocrité et il voudra vous écraser. Les exemples de relations avec divers coéquipiers symbolisant l’une ou l’autre possibilité ne manquent pas.

La traduction de cet état d’esprit sur le terrain, c’est évidemment l’impression qu’il dégage une énorme puissance, une confiance lui permettant de multiplier les gestes spectaculaires ou de planter quelques-uns des plus beaux buts de ce siècle, une technique hors-norme pour un joueur de son gabarit et une vista qui lui permet de dépasser la condition de simple buteur. Il est l’un des joueurs les plus talentueux d’une génération comptant pourtant d’immenses messieurs du football.

Avec plus d’une trentaine de titres collectifs acquis dans cinq pays différents et une bonne étagère de distinctions individuelles, il devait rester parmi les trois ou quatre meilleurs joueurs des vingt dernières années, mais là commence le paradoxe, apparaît le défaut, l’aspérité sur une toile de maître. Cette incapacité à étendre son royaume aux hautes sphères de la Ligue des Champions. Son domaine s’est étendu au mieux aux huitièmes, sur la route desquels il aura terrassé nombre d’équipes de seconde zone, puis au mieux Chelsea. Sa campagne catalane aura été sacrifiée sur l’autel de l’ascension de Messi, ses buts contre le Barça se retrouveront noyés dans le souvenir d’éliminations rageantes, le PSG renversera Stamford Bridge sans lui, cette frappe devant Joe Hart ne trouvera jamais la lucarne.

Combien vaut cette couronne ?

« Fort contre les faibles, faible contre les forts ». Combien de fois cette expression a-t-elle utilisée pour le qualifier ? Et combien de fois peut-être à tort ? Le statut de superstar que Zlatan s’est construit notamment en Italie ne s’est pas fait uniquement sur le dos de petits clubs, auquel cas il n’aurait jamais été reconnu comme tel. Et comment auraient alors été dépeints les adversaires de son équipe de Suède ? Lorsqu’il est venu rappeler en 2012 à Lloris et aux Bleus que le chemin de la rédemption était encore bien long ? A l’Angleterre qu’elle n’était pas en terrain conquis à Stockholm ? A l’Italie en 2004 que son heure n’était pas encore arrivée ?

Pour tenter de décanter le bon du mauvais et mettre un peu plus en évidence les manquements d’Ibrahimovic et lui interdire l’entrée dans la caste des grands, beaucoup retourneront chercher du côté de son comportement. Dans sa façon de faire, là on son invincibilité tombe, sa crédibilité tombe avec, et ses valeurs ne sont donc plus compatibles avec celles des joueurs de grande classe. Sa volonté à vouloir être le roi, à s’élever au-dessus de la condition d’être humain lambda l’empêcherait de fait d’accéder à l’humanité qui fait toute la grandeur des champions. Mais là encore, difficile à affirmer au vu de certains principes de l’homme et de leur évolution.

Est-il vraiment possible de retirer tout crédit à un joueur dont le professionnalisme n’a strictement jamais été mis en doute ? Qui malgré sa grandeur clamée depuis toujours sait s’incliner devant plus fort ? « A la Juventus tu avais le premier capitaine, Del Piero. Si il ne jouait pas, c’était Buffon. Ensuite, Nedved. Puis sur la liste, il y avait Trezeguet, Vieira, Thuram, Cannavaro, Camoranesi… moi j’étais le dernier de la liste. […] Ils étaient beaucoup trop forts, cette équipe était beaucoup trop forte. » Enfin, pour un joueur ayant sans arrêt couru après plus de grandeur personnelle et immédiate, comme le prouve son passage à l’Inter après le Calciopoli ou sa signature au PSG, comment expliquer son présent retour au Milan ? S’arrêter après sa « conquête de l’Amérique », comme il l’appelle, sur une bagatelle de 53 buts en 58 matchs, voilà qui aurait été du pur Zlatan comme beaucoup aiment à penser qu’il est. Rien à voir avec celui qui accepte cette idée folle de revenir au sein du pire Milan de l’histoire au risque de montrer à l’Europe entière à quel point il est devenu vieux et vulnérable. Celui qui achève peut-être tout ceci par une défaite pitoyable contre une équipe relégable dans un San Siro vide… même si ce sera toujours avec un but.

Peut-être n’arriverons-nous jamais à comprendre pleinement cette trace qu’Ibrahimovic a laissé sur nous, notre foot. Peut-être nous donnera-t-il les clés de ce sentiment dans sa prochaine carrière. En attendant, chacun se rappellera de la bête qui rentre dans l’arène. L’arène qui s’étend des portes du stade à la surface de réparation, en passant par les vestiaires et la zone mixte. Chacun se rappellera du spectacle, des feux d’artifices, du grandiose, avec toute l’irritation que provoque la fausseté de la chose ou tout le regret que ces grands coups d’éclats n’ornent pas une seule et grande couronne.

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