Kévin Gameiro et la route du succès

N’importe quel footballeur court après le succès, bien que celui-ci puisse prendre différentes formes. Chez certains, il faudra empiler les titres dans une grande armoire, pour d’autres, laisser l’image la plus belle possible dans un club en particulier, ou encore briller individuellement ou faire en sorte que le personnage incarné l’espace de 90 minutes chaque semaine reste gravé dans l’esprit des gens.

Les chemins menant au succès sont nombreux, et bien différents les uns des autres. Kévin Gameiro a lui, comme ce jeune motard un peu rebelle en quête d’espace et de liberté dans un film des années 80, enfourché sa bécane et l’a lancée sur une sinueuse route touristique de montagne. Cheveux au vent, virages parfois serrés, adrénaline, coucher de soleil en toile de fond.

La vie de « rêves »

Les grands espaces, il n’avait sans doute pas à aller bien loin pour les trouver dans son Oise natale. Originaire de Senlis, où quelques quinze mille habitants ne se bousculent pas, Gameiro fait ses classes dans les clubs voisins de Marly et Chantilly. Des clubs qui, malgré toute la place que lui offre son environnement Picard, ne le sortent pas du cocon familial. C’est pour ses 17 ans que se présente l’opportunité d’aller jouer pour la première fois dans un club basé à plus d’un quart d’heure de la maison de papa et maman, et accessoirement de faire le grand saut qui pourrait bien mener à la carrière professionnelle tant rêvée.

Un premier rêve qui se réalise donc au moment de fouler la pelouse pour la première fois avec l’équipe première de Strasbourg en 2005, face au PSG. Le clin d’oeil du destin pour celui qui désormais espère plus que tout pouvoir un jour porter le maillot rouge-et-bleu.

De bonnes premières saisons malgré les difficultés sportives du RCSA puis 56 buts en trois saisons avec le FC Lorient et une seconde place au classement des buteurs de Ligue 1 en 2010 derrière Mamadou Niang plus tard, voilà un second rêve de réalisé. Pour ses 24 ans, Kevin Gameiro débarque des étoiles plein les yeux au Parc des Princes parmi la première vague de renforts de l’ère QSI, au grand dam du FC Valence, pourtant très insistant sur ce dossier.

Sur un nuage, le français cherche à vite prouver au Parc et aux dirigeants qu’il peut être l’un des hommes forts de ce nouveau PSG. Chose faite grâce à une première moitié de saison bouclée à 10 buts et 2 passes décisives, un bon rendement pour un joueur découvrant le haut du championnat. Seulement, l’amour à peine naissant entre le club et son n°19 tourne vite au mélodrame.

Dès la mi-saison, Antoine Kombouaré est remercié pour faire place à Carlo Ancelotti, lequel va vite mettre le buteur au placard. Six titularisations, un seul but sur la deuxième partie de championnat. Une tendance qui ne va pas en s’arrangeant la saison suivante. Bien que le Mister convainc son joueur de rester, l’arrivée de Zlatan Ibrahimovic et d’Ezequiel Lavezzi réduit à peau de chagrin le bilan du buteur, quand l’Italien ne le saborde pas complètement au prix de choix a minima douteux.

Il n’y a pas de place pour Gameiro au milieu des stars parisiennes en place et à arriver. Deux petites années et puis s’en va, non sans inscrire son nom au palmarès de la Ligue 1 avec le club de la capitale malgré le sentiment de gâchis qui ressort de ce qui devait être une belle histoire. Un sentiment que ne partage par ailleurs pas le natif de Senlis. Profiter de sa liberté, réaliser son rêve de jouer pour le PSG, y gagner un titre. « Ne pas aller à Paris, je m’en serais voulu toute ma vie…« .

Ne pas regretter ce qui aurait pu être, simplement s’émerveiller de ce qui a pu être réalisé. Un credo qui trouve également écho dans sa carrière en bleu: Appelé par Laurent Blanc dès 2010, puis disparu des radars de façon quasi définitive, n’émergeant qu’en de rares occasions, mais peu importe, le nom de Gameiro aura été inscrit sur ce maillot bleu, et aura marqué une petite poignée de buts.

La conquête de l’espace de Gameiro

De tout temps il est une qualité qu’il aura toujours su garder. Un sens de la vision de l’espace, un talent inné pour les déplacements et trouver le bon espace. C’est ainsi qu’à l’été 2013, il effectue le déplacement le plus important et le plus inspiré de sa carrière, de Paris vers Séville. Il découvre la Liga, ses exigences, et les progrès qu’elle impose pour y être un protagoniste important. Sous la conduite d’Unai Emery, l’évolution est aussi frappante que de longue haleine. Apport défensif, présence physique, responsabilités sur le front de l’attaque entre appels pour étirer les défenses et disponibilité pour combiner dans le jeu court… la palette d’un attaquant complet finalement seulement entrevu en Ligue 1.

En plein apprentissage d’une nouvelle façon d’appréhender le football et malgré la concurrence de Carlos Bacca, il signe 22 buts pour sa première saison en Andalousie, dont 6 dans la compétition qu’il fera entièrement sienne: L’Europa League. Et comme un symbole, c’est lui qui transforme le dernier tir au but de la séance face au Benfica en finale. Un missile sol-air décisif pour sceller l’union entre lui et ce trophée, ainsi qu’avec Séville.

C’est donc quand la route commence à s’ouvrir que survient l’incident, le nid de poule en plein virage. Le corps qui commence à faire des siennes dès la pré-saison avec des ligaments croisés du genou à deux doigts de lâcher, des adducteurs toujours à la limite. Au cumulé, quatre mois d’infirmerie prescris en un seul exercice. Un total qui aurait raison de pas mal de contrats dans un club de ce standing… Si le principal intéressé ne se montrait pas d’une efficacité diabolique lors de ses périodes de présence.

Une dizaine de réalisations à la suite d’entrées en jeu, un but face à sa nouvelle victime préférée blaugrana, et un mojo incroyable en Europa League dont Villarreal, le Zenit et la Fiorentina font les frais lors des matchs à élimination directe. Deuxième titre en deux ans, et la certitude pour les dirigeants sévillans que leur attaquant a beaucoup à donner si les pépins physiques l’épargnent un minimum.

Pour la troisième année espagnole de Gameiro, le départ de Carlos Bacca laisse justement le loisir de vérifier cette théorie. Un immense succès. Le français joue ses meilleures partitions sur les pelouses espagnoles. La bagatelle de 7 passes décisives et 30 buts, dont huit en huit titularisations lors des matchs à éliminations directe de la C3. Le Liverpool de Klöpp ne fait pas exception en finale avec sa défense chahutée par les déplacements tout aussi incessants que les tentatives du n°9 blanquirrojo. Une égalisation dès le retour des vestiaires, une troisième coupe en autant d’années au bout avec cette fois le statut de buteur plus que confirmé de Liga.

A voir l’Estadio Ramon Sanchez Pizjuan se soulever après un appel en profondeur de leur attaquant de poche, parti se défaire d’un défenseur avec toute la force de sa grinta avant de tuer le gardien d’un geste clinique, on se dit que les faubourgs de Buenos Aires ont accouché d’un nouvel attaquant, seulement Senlis n’a rien ou presque de la Pampa. L’accomplissement est immense, et attire forcément l’oeil de très gros noms du foot européen.

Sans compteurs

La route passe désormais par Madrid. A l’Atletico, c’est à la fois ce qui aurait pu être le sommet de la carrière de Gameiro, au vu de la qualité de l’effectif colchonero, mais aussi le retour des pépins physiques récurrents, cette fois de façon définitive. De plus, le français doit composer avec la concurrence de deux, puis de trois autres joueurs pour occuper le seul poste aux côtés d’Antoine Griezmann. Un combat mal engagé quand les noms des « adversaires » sont ceux de Fernando Torres ou Diego Costa, tous deux adulés par le Vicente Calderon. Une nouvelle fois, le tricolore semble passer à côté de quelque chose. Et si blessure il n’y avait pas ? Et si concurrence il n’y avait pas ? Et si…

Comme quand les choses ont mal tourné à Paris, Gameiro continue sur sa route. La moto suit la route sinueuse, lui cache les compteurs et profite de l’instant. Son incroyable capacité à scorer dans des moments importants et dans les matchs couperets est là. Au bout, l’Atletico soulève la l’Europa League. Sa quatrième. Là est le positif de son aventure madrilène, bien suffisant pour remplir sa valise alors qu’il rallie Valence. Une équipe d’emblée dans le dur avec quatre mois décevants durant lesquels les murciélagos restent englués en seconde partie de tableau. Puis vient le miracle du centenaire du club, la remontée attendue vers le top 4, et surtout la Coupe du Roi. Cette page de choix de l’histoire du VCF, à jamais marquée de l’empreinte du français qui crocheta Jordi Alba avant de faire chavirer le peuple valencien.

Même maintenant que Valence est totalement retombé de son nuage et que lui traîne ses adducteurs capricieux, il reste celui capable d’emmener coéquipiers et supporters derrière lui au détour d’un match dont l’enjeu dépasse le cadre du commun. Un Derby ? Doublé. Le Barça ? Toujours présent. Jusqu’à l’ultime match de cette saison maudite, face à l’Atalanta. Dans un match retour dont l’issue était sans doute déjà scellée après une minute, au milieu d’une équipe en partie démissionnaire, il porte les espoirs des aficionados massés à l’extérieur du stade en claquant un doublé, en se battant au mieux contre la défense italienne pendant 90 minutes. Valence est éliminé. Gameiro, lui, en faisant honneur à son maillot, passe la barre des 210 réalisations en carrière et atteint le nombre de 33 buts inscrits dans les coupes d’Europe, cinquième total pour un joueur français derrière Benzema, Henry, Papin et Trézéguet, et continue « sa » route vers le succès.

Où celle-ci le portera-t-il maintenant ? Toujours en blanc et noir ou non ? Seule chose désormais immuable, son envie de rester sur les routes espagnoles. Le prochain virage arrive peut-être, lui admire un coucher de soleil.

Crédit photo : Marca / Icon Sport

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