Il y a énormément d’événements qui peuvent changer, de façon positive ou négative, la carrière d’un joueur. Un but, une blessure, un transfert raté… Pour Raheem Sterling, c’est sa rencontre avec Pep Guardiola qui l’a fait basculer dans une autre dimension. Celle des très grands joueurs.

Prometteur et précédé d’une belle réputation, le natif de Kingston (Jamaïque) débute chez les professionnels alors qu’il est encore mineur. Son club, Liverpool, traverse une période de vache maigre avec six saisons sans trophée. Une crise de résultats interrompue un mois avant les premiers pas de Sterling en Premier League avec une finale de Coupe de la Ligue remportée, laborieusement, aux tirs au but face à Cardiff City, pensionnaire de Championship. C’est donc dans un contexte relativement morose, mais sans pression, que le jeune ailier fait la connaissance du haut niveau. Trois bouts de matches en fin de saison pour prendre ses marques, dans un championnat qui a déjà vu des adolescents se brûler les ailes. Même si certains se sont aussi imposés rapidement, comme Wayne Rooney ou Cesc Fabregas.

La tête dans le guidon

Toujours pas majeur, Raheem connaît sa première titularisation face à Manchester City, au début de l’exercice 2012-2013. Cette saison sera celle de la révélation pour le fantasque ailier, malgré des statistiques faméliques. 24 matches en Premier League, dont 19 dans le onze de départ, pour seulement deux petits buts et six passes décisives. Qu’importe. Sterling apporte un vent de fraîcheur sur les ailes des Reds, avec de la vitesse et de la percussion. Des qualités qui lui ont permis de connaître sa première sous le maillot des Three Lions, à seulement 17 ans et 11 mois.

Les optimistes pourront voir le verre à moitié plein, en louant sa capacité à faire la différence en un contre un, tandis que les pessimistes pointeront du doigt ses lacunes tactiques et ses nombreuses imprécisions. Car, c’est vrai, malgré ses fulgurances, le gamin de Kingston est loin d’être un produit fini. Mais dans un pays toujours prompt à s’enflammer pour ses (très) jeunes vedettes, Sterling ne déroge pas à la règle. Il faut dire que les points communs sont nombreux avec certains joueurs. Comme lui, Aaron Lennon, Theo Walcott ou Alex Oxlade-Chamberlain ont débuté très tôt chez les professionnels. Comme lui, ils évoluent au poste d’ailier. Comme lui, ils ont découvert la sélection anglaise avant leurs 20 ans. Mais surtout, comme lui, ils font preuve d’une grande irrégularité et semblent manquer de rigueur tactiquement.

Certes, la jeunesse de Sterling, qui a encore 18 ans à l’issue de sa première saison, peut expliquer ce manque de maturité dans le jeu. Mais ce n’est pas la seule raison. Malgré un exercice 2013-2014 réussi sur le plan des statistiques (9 buts, 7 passes décisives) et des progrès importants, il laisse toujours le même goût d’inachevé. Derrière les trois locomotives Suarez (31 buts), Sturridge (21 buts) et Gerrard (13 buts), le petit jeune reste dans l’ombre.

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Capable de coups d’éclat, comme ce doublé lors de la claque infligée à Arsenal (5-1), il brille par son inconstance. Sur le terrain, le plus souvent, c’est un poulet sans tête qui donne l’impression de foncer sans jamais prendre l’information. Il ne joue que quand il est en position de recevoir le ballon. Le reste du temps, c’est un fantôme. Son match face aux Gunners l’illustre d’ailleurs parfaitement. Ses deux buts lui offrent un premier match référence au niveau statistique mais sa performance ce jour-là peut laisser songeur. En dehors de ses deux réalisations, il ne touche quasiment aucun ballon, ne crée aucune différence, ne propose rien. Bref, Raheem Sterling n’est pas encore prêt à porter une équipe sur ses épaules. Mais le sera-t-il un jour, comme ses extraordinaires qualités physiques (vitesse, agilité) pouvaient le laisser présager ?

Sterling, la forte tête

En dehors de lignes de stats plus remplies, le gamin de Jamaïque donne plutôt l’impression de stagner. Un énième ailier anglais à ranger dans la catégorie des éternels espoirs ? Non. Car Sterling a des qualités brutes largement supérieures aux autres, et son potentiel reste intact. Preuve en est, il remporte le Golden Boy, le Ballon d’Or pour les moins de 21 ans, en 2014. Un encouragement plutôt qu’un accomplissement pour Raheem qui vit la saison la plus compliquée de sa jeune carrière. Sur le plan sportif, il a grimpé dans la hiérarchie des offensifs, mais le départ de Luis Suarez vers le FC Barcelone a considérablement réduit la force de frappe des Reds. Tout proche du titre de champion l’année précédente, Liverpool finit l’exercice à la 6e place.

Pendant ce temps, son numéro 7 se brouille avec les supporters. En cause, son refus de prolonger malgré un salaire exorbitant proposé par les dirigeants. Car, oui, Raheem Sterling a un fort caractère. Plusieurs fois durant sa carrière, la voix de ce jeune homme à l’enfance chahutée (et c’est un euphémisme) s’est élevée pour revendiquer telle ou telle chose. Il faut dire que la presse n’a jamais été tendre avec lui. Entre des polémiques inutiles sur un de ses tatouages, la maison qu’il a offerte à sa mère ou une petite phrase de Gary Neville accordant tout le mérite de sa transformation à Pep Guardiola, il n’a pas été épargné. Et le plus souvent, il n’y était pour rien.

Son histoire avec Liverpool se termine donc plutôt mal, même s’il rapporte un joli paquet d’argent à son ancien club en étant transféré à Manchester City pour plus de 60M€. Une transaction qui fait de lui le 11e joueur le plus cher de l’histoire, à l’époque, et le premier Anglais. Pourtant, ce n’est pas un joueur confirmé qui pose ses valises à l’Etihad Stadium, et les supporters des Citizens vont rapidement s’en apercevoir. 6 buts en championnat (dont un triplé) et une seule réalisation sur la phase retour. Mais, surtout, un joueur extrêmement brouillon qui a toujours la tête dans le guidon et qui est incapable de jouer autrement qu’avec ses qualités physiques. Sans maîtrise la puissance n’est rien. Pirelli et Raheem Sterling pourront le confirmer. L’Anglais a, en effet, un profil qui tranche avec les Kevin De Bruyne, David Silva ou encore Samir Nasri qui peuplent le vestiaire des Skyblues.

La tête d’affiche

A 21 ans, et après 126 matches de Premier League au compteur, Raheem Sterling est déjà à un tournant de sa carrière. Soit il évolue, soit il est condamné à demeurer un éternel espoir. L’arrivée de Pep Guardiola sur le banc des Citizens, en 2016, va officialiser sa mue. Le technicien espagnol prend le jeune Anglais sous son aile et reprend tout depuis le début avec lui. « Quand je dribblais sur l’aile, je contrôlais avec l’extérieur du pied et ça ralentissait le ballon, explique Sterling. Il m’a dit d’aller le plus rapidement possible vers le latéral. Il vous rappelle ce que vous faisiez en U8. » Un témoignage qui laisse songeur. Il suffisait donc de lui faire travailler les bases pour le faire progresser ? La preuve, s’il en fallait encore une, que de nombreux coachs se contentent de jouer sur les points forts de leurs joueurs sans essayer de les faire réellement progresser.

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Si elle n’est pas exceptionnelle, sa saison est la plus réussie sur le plan statistique jusqu’à présent. Directement impliqué sur 17 buts en Premier League (7 buts, 10 passes décisives), il montre que les conseils du coach catalan portent déjà leurs fruits. Les deux saisons suivantes ne feront que confirmer cette belle progression. Avec une implication sur 33 (18+15) puis 29 (17+12) buts en championnat, Raheem Sterling affole les compteurs. Mais se contenter de parler de statistiques pour illustrer le travail de Pep Guardiola sur son ailier serait, au mieux, réducteur, au pire, insultant.

Car il n’est pas uniquement devenu une machine à marquer. Dans une équipe comme Manchester City qui brille par son jeu fait de redoublements de passes, il aurait pu être rapidement perdu. L’ancien Sterling avait besoin de toucher le ballon plusieurs fois et tentait de façon quasi systématique le un contre un. Il avait un profil qui collait parfaitement au jeu de transition. Soit l’inverse de ce que cherche à produire Guardiola. Aujourd’hui, il est capable de jouer en une ou deux touches de balle, il a également appris à varier ses appels tout en conservant son penchant pour le dribble.

Son entraîneur lui a également inculqué le jeu sans ballon, la possibilité d’être dangereux sans l’avoir dans les pieds. A l’automne 2017, un extrait vidéo d’un entraînement des Skyblues fuite sur les réseaux sociaux. On y voit Pep expliquer avec insistance à Sterling qu’il pouvait se créer lui-même des espaces en remisant le ballon et en prenant la profondeur. Quelques jours plus tard, il inscrit le but de la victoire en Ligue des champions face à Feyenoord (1-0) sur le même type d’action. Une réalisation qui a été le point de départ d’une semaine riche en émotions pour Raheem.

Décisif face aux Néerlandais, il récidive cinq jours plus tard en offrant le succès à son équipe face à Huddersfield dans les dernières minutes (1-2), avant de confirmer son statut de buteur providentiel la semaine suivante. Face à Southampton (2-1), il marque un but magnifique à la 90e+6 alors que sa formation était tenue en échec. En bref, il est désormais capable d’assimiler ce qu’on lui explique et il est devenu un joueur complet. Les journalistes ne s’y sont pas trompés en l’élisant meilleur joueur de Premier League la saison dernière, malgré des individualités très fortes à City et à Liverpool. Cette saison, il a commencé sur les mêmes bases avec un début d’exercice canon avant de baisser pavillon. Moins en vue depuis le mois de janvier, il n’avait pas encore marqué, ni réalisé la moindre passe décisive en 2020 avant l’interruption du championnat. Pas de quoi remettre en question son importance dans le jeu de son équipe. Ni sa progression phénoménale depuis quelques années.

Crédit photo : PA Images / Icon Sport

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