Débat et analyse football : éveiller son esprit critique

Chaque soir ou presque, passionnés du ballon rond communient devant des matches plus électrisants les uns que les autres. Bon, pas toujours si exaltants, certes. Quoi qu’il en soit, privés de stade, les aficionados partagent le football autrement. Pour perpétuer le puissant rôle social de ce sport, ils échangent, tweetent, débattent, livrent une analyse.

Seulement, là où il devrait les rapprocher, il est commun que le débat ne désunisse les consommateurs de football. Le dialogue se transforme alors en palabre et n’apporte finalement plus grand chose. Mais ces limites à l’analyse, c’est souvent l’esprit humain qui se les impose lui-même.

Les bienfaits de la nuance

Vivre sa vie en couleur, c’est un peu le secret du bonheur. Cela tombe bien, puisque le foot propose une large gamme dans laquelle chacun y trouvera la joie. Mais attention au total look qui est un art à manier précautionneusement. Car malheureusement, le débat se heurte parfois aux idées bornées des protagonistes.

La fermeture d’esprit mène bien souvent à des impasses, des matches «pros» vs «antis» stériles. Et comme peu de monde aime les 0-0 ennuyeux, ouvrir son esprit a tout du projet de jeu ambitieux. Au vu de toutes les nuances que propose le jeu, il est trop dommage de se limiter à quelques prénotions.

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Il n’y a pas qu’une seule manière de bien jouer au football. Bien sûr, chacun est libre de préférer une équipe proactive au pressing et qui assume son propre déséquilibre, ou à l’inverse, un solide bloc bas qui sévit en transition. Mais il est objectivement impossible d’affirmer que l’un de ces deux exemples est meilleur que l’autre de manière générale. Qu’est-ce que le beau jeu sinon un plan défini et bien exécuté permettant de contrer celui de l’adversaire ? S’il existait une manière idéale de jouer, la concurrence aurait poussé chaque formation à l’adopter.

Le projet de jeu est régit par des principes propres à l’équipe qui les met en place et construisent son identité. Créer un classement de valeur de ces principes n’aurait pas de sens, tout comme mettre les styles de jeu dans des cases en affirmant que certains sont supérieurs à d’autres. Et c’est cette pluralité des approches qui fait du foot un sport si fascinant. À chaque match son histoire, à chaque opposition ses coups tactiques, à chaque plan sa fortune.

Le simplisme au détriment de la qualité

L’analyse footballistique, discipline pourtant si belle, est parfois maltraitée. Trop souvent réduite à des résonnements simplistes, la richesse tactique de ce sport se perd alors. Passionnante à bien des égards, il faut accepter que la mirco-tactique n’intéresse pas tout le monde. En particulier, les plus gros médias qui ont une approche davantage tournée vers le grand public. Mais trop de voix répètent continuellement les mêmes propos réchauffés et peu pertinents.

Ainsi, les poncifs sont légions, du «seuls les trois points comptent» au «tel entraineur est pragmatique» en passant par le classique «cette équipe est en fin de cycle». L’usage commun de ceux-ci les a élevés au rang d’arguments miracles sans pour autant qu’ils n’aient nul fondement. Sans nuance ni plus-value, ils sont presque inévitables en plateaux TV ou lors d’interviews d’après-match.

L’ennui, c’est que la découverte du football passe souvent par les médias mainstreams qui propagent parfois ces idées. Pour un novice, ce genre de raisonnement simpliste n’aide pas à développer son esprit critique et s’interroger sur les vrais mécanismes tactiques auxquels il assiste. Ainsi émergent certaines observations vraies en tout temps et en tout lieu pour celui qui les prononce, alors qu’elles ne le sont pas nécessairement.

L’un des exemples les plus évidents est celui des relances courtes. Nombre de commentateurs s’emportent, stupéfaits d’observer des équipes prendre ce risque inconsidéré. C’est pourtant cette sortie de balle qui peut conditionner le déséquilibre adverse et créer de l’espace dans des zones plus haute du terrain. Une approche qui n’a rien de plus ou moins idiote que jouer long, juste différente. De la même manière qu’un entraîneur peut choisir de contrôler le match avec ou sans ballon, chacun cherche un moyen d’attaquer les zones dangereuses.

L’analyse est souvent plus complexe que le sophisme suivant : relancer court engendre le risque de perdre la balle proche de son but, perdre la balle proche de son but est mauvais, donc relancer court est mal. Toute la difficulté de la chose est de comprendre ce que cherche à mettre en place une équipe et dans quel but.

L’impératif de réagir vite

Aujourd’hui, l’interaction entre spectateurs, observateurs et analystes est très simple. Via un tweet on réagit, à la fin du match, à la mi-temps ou même pendant. Cette possibilité devient presque une pression, incitant à réagir après chaque événement. Mais ne dégainez pas trop vite sur l’oiseau bleu, car il sera vite moqueur. Par nature, l’analyse à chaud est moins complète qu’avec du recul, soumettant alors au risque des contradictions et des conclusions hâtives tirées de faits isolés.

Chaque observateur a de moins en moins de temps pour s’exprimer et les approches réductrices aux discours tièdes se multiplient. Mais il est légitime de se demander s’il est vraiment viable d’agir autrement. Face à la multiplication des acteurs, une activité permanente est un bon moyen de se faire entendre. D’autant qu’il est difficile d’aller à l’encontre de certains courants de pensée, notamment sur les réseaux. Des opinions sont sacralisées et courageux deviennent ceux qui s’y opposent. En ce sens, la sagesse des foules se transforme parfois en conformisme.

Cela remet en cause un problème plus structurel dans notre manière de consommer le football. Encore plus cette saison, on dévore les matches de façon boulimique, passant de l’un à l’autre sans vraiment les digérer. Alors, la mémoire collective se fonde sur du storytelling, les cracks sont glorifiés après quelques matches, les individus rangés dans des cases. Dans tout ce marasme, les convictions d’un instant tombent inlassablement dans l’oubli la seconde suivante.

Les mathématiques, meilleures amies de l’homme ?

En plein révolution des datas, le football s’ouvre à de nouveaux horizons. De plus en plus de données sont disponibles et permettent de pousser l’analyse. Celles-ci sont bien plus intéressantes que les statistiques classiques qui ne sont pas toujours bien utilisées et elles-mêmes soumises à quelques idées reçues. Les tirs cadrés, les kilomètres parcourus ou le nombre de passes réussies affichés sans contexte aucun ont peu d’intérêt. Mais grâce aux maths, des outils fort intéressants se développent.

De nouveaux modèles sont capables de quantifier des événements difficilement visibles à l’œil nu. Désormais assez connue, la métrique des expected goals est de ceux-ci. Elle attribue une valeur à une occasion de tir en fonction de la position d’un joueur et permet d’évaluer le nombre de buts attendus d’une équipe. Son avantage dans l’analyse est qu’elle a une dimension prédictive.

Par exemple, le Tottenham du début de saison surperformait en marquant bien plus de buts que le modèle ne le prédisait. Il était donc anticipable que l’équipe ne resterait pas en haut du classement car sa forme s’expliquait davantage par une grande réussite que sa qualité dans le jeu. Dans le sens inverse, Brighton est un cas d’école. L’équipe de Graham Potter brille dans le jeu mais inscrit moins de buts qu’elle ne devrait et en encaisse plus que prédit.

Pour le plaisir, un autre outil très intéressant : le Packing. Celui-ci a été développé par Stefan Reinartz et Jens Hegeler, deux ex-joueurs du Bayer Leverkusen. Il mesure le nombre d’adversaires éliminés par une passe, un dribble, une interception mais aussi en tant que receveur du ballon. Ce modèle permet de dépasser les barrières classiques des stats comme le nombre de dribbles ou passes réussies. Ici, une action prend de la valeur si elle fait avancer l’équipe et propose une liberté d’analyse toujours plus vaste.

Les datas libèrent donc certaines clés, alors même que l’on s’apprête à appeler le serrurier, coincé devant la porte d’entrée. L’œil humain n’est pas infaillible et soumis à plusieurs biais cognitifs. En quantifiant de nouvelles données, certaines idées reçues se déconstruisent, offrant une vision plus large et moins restrictive du jeu.

Toutefois, gare à ne pas en faire un argument d’autorité justifiant à lui seul toute observation. Une valeur ne libère son plein intérêt que lorsqu’elle est accompagnée d’une jolie analyse terrain. L’outil statistique concède lui-même quelques failles et certains modèles sont encore imparfaits. Tout est, à nouveau, question de nuance et d’esprit critique.

Plus que de se jouer, le foot se pense

En mai dernier, Johann Crochet s’entretenait avec Jean-Marc Furlan dans le podcast Prolongation. L’entraîneur d’Auxerre regrettait que le football soit assez «consanguin». En cause, un sport déconsidéré par les intellectuels mais dans le même temps un milieu qui s’est refermé sur lui-même pour se protéger. La pluralité des idées se perd donc, tout comme l’innovation. Car ouvrir la porte à de nouvelle têtes pensantes, ce n’est pas exclure les autres. Bien au contraire, le mélange des approches est une très belle façon de confronter ses idées pour en tirer le meilleur.

Il y a des raisons de penser que la France affiche un retard structurel sur sa manière de penser le foot, par rapport à certains voisins européens notamment. Son modèle est en quelques points archaïque, privé d’un renouvellement à la tête de ses instances et à plusieurs égards renfermé sur lui même.

En France, il est très dur de devenir entraîneur sans être ex-joueur et les universitaires ne sont pas bien accueillis dans le monde du ballon rond. La littérature football gagnerait elle aussi à se développer dans l’Hexagone. Les nouveaux outils statistiques évoqués plus tôt, eux, commencent timidement à faire leur apparition dans les médias mainstreams. Mais cela n’est pas figé et la déconstruction des idées reçues passe aussi par une approche plus intellectuelle du football.

Car oui, cet article tomberait dans le fatalisme sans ajouter qu’il existe bel et bien une approche qualitative de l’analyse foot. À travers la presse spécialisée, la lecture, les ressources numériques ou certaines individualités, une réflexion riche existe. Une nouvelle génération, portée par des plus anciens comme le coach Furlan, tente d’élever le débat. Le tout est de multiplier ses sources, écouter, apprendre et éveiller son esprit critique.

Finalement, comme Doc tentait sobrement de l’expliquer à Marty, c’est aussi ça la vie : questionner, penser, comprendre.

« Mon but, c’est d’élargir notre perception de l’humanité, d’où nous venons, où nous allons, les soubresauts et les péripéties, les périls et les promesses, peut-être même trouver une réponse à cette éternelle question : pourquoi ? » Dr Emmett Brown, Retour vers le futur 2

Crédits photo : Bildybran / Icon Sport.

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