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Quelques années avant la création de la grande Premier League apparaissait une équipe qui a fait trembler les terrains anglais. Son nom : Wimbledon FC. Aujourd’hui et ce depuis 2004, il s’agit de l’équipe de Milton Keynes Dons qui évolue en League One (troisième division anglaise). Wimbledon FC a cependant réalisé des choses que l’on ne pourrait plus voir dans le football anglais d’aujourd’hui. Entre 1977 et 1986, elle a gravi les échelons et atteint l’élite. A cette époque, on les appelait le « Crazy Gang », le gang des fous. Parmi eux, des terreurs venues d’on ne sait où. Ils s’appelaient Vinnie Jones, Lawrie Sanchez, Dennis Wise ou encore John Fashanu. Certains connaissent peut-être aujourd’hui Vinnie Jones pour sa reconversion en tant qu’acteur. Ou encore le nom de Fashanu pour le frère de ce même John, Justin, seul footballeur professionnel à avoir reconnu publiquement son homosexualité et qui se suicida tragiquement en 1998.

Il n’y a pas que sur le terrain qu’ils montraient les crocs. C’était partout, que ce soit en sortie extra-sportive, avec les journalistes, ou même avec leur entraîneur. Une des premières folies a lieu en 1987 avec le manager Bobby Gould fraîchement arrivé. Celui-ci veut changer d’hôtel et décide donc de remplacer par un quatre étoiles le vieux motel où les joueurs devaient se sentir probablement bien. Or, l’équipe montre son désaccord en rentrant dans la chambre de leur nouveau manager. Ils ont rempli la baignoire d’eau, ont mis toutes les affaires du coach dans l’eau ainsi que son matelas sur le balcon. Le tout signé sur un mur par un « Welcome to the Gang ». Une sorte de bizutage aujourd’hui. Mais on ne verrait plus jamais ça dans le football actuel. La bande de Vinnie n’hésitait pas à mettre à nu les nouveaux joueurs face aux photographes, à les abandonner sur une aire d’autoroute… On raconte même qu’un jour lors d’un voyage en Finlande, leur kiné a été traîné par les chevilles la tête dans l’eau avec un bateau de pêche.

Pour ce qui est du jeu sur le terrain, la stratégie était loin d’être du tiki-taka. Il s’agissait d’une pression physique complètement dingue et de longs ballons devant. Bobby Gould disait qu’il fallait juste un gardien qui relance sur 90 mètres et un joueur d’un grand gabarit pour récupérer le ballon devant. Autant dire que Zlatan ou Benteke auraient bien marché ces années-là.

Venons-en au terrain justement. Ces gars-là avaient une phrase qu’ils répétaient après tous leurs matchs : « We came, we scored, we fucked up home » (on est venu, on a marqué, on s’est barré à la maison). Le collectif n’était pas brillant mais les individualités étaient fortes. Vinnie Jones (encore lui) est connu pour ses mots ou ses faits sur le terrain. Il commence en fanfare en ayant dit à l’ancienne gloire des Reds de Liverpool Kenny Dalglish après un tacle de celui-ci : « fais encore ça une fois, mon pote, et je t’arrache l’oreille pour chier dans le trou ». Il continue ainsi en tirant les oreilles de King Kenny à chaque fois qu’il y a corner. Tournons-nous vers son plus grand « exploit » pour certains, ou son plus grand geste. 6 février 1988, Wimbledon-Newcastle. Côté Newcastle, un jeune joueur de 21 ans, une pépite qu’on appelle Paul Gascoigne. Côté Wimbledon, le dur Vinnie Jones. Bobby Gould, toujours manager de Wimbledon avait confié la tâche à Vinnie de bien veiller sur Gascoigne. Et là, l’inattendu s’est produit. Jones broie de ses mains les parties intimes de Gascoigne. Vinnie Jones lui avait dit avant : « je m’appelle Vinnie Jones, je suis un gitan, je gagne beaucoup de fric et je vais t’arracher l’oreille avec les dents puis tout recracher dans l’herbe. Tu es seul mon gros, tout seul avec moi. ». Gascoigne s’en rappelle encore puisqu’il a cité cette phrase mot pour mot dans son autobiographie. Celui-ci après le match, éclate en sanglots et envoie à Jones un bouquet de fleurs. Mais Jones, lui, envoie à Gascoigne une brosse à toilettes.

Mais Jones n’est pas aussi dur qu’il en a l’air. Deux semaines après ce broyage de parties, c’est l’acte II. En cup cette fois-ci, Newcastle joue de nouveau contre Wimbledon. Le gang gagne 3-1, Jones est homme du match et décide de repartir avec une télévision achetée après le match. Lors du retour en car, Jones s’arrête à un hôpital et donne la télé pour l’aile des enfants. Pas si fou le Vinnie. Et qu’on y croie ou pas, c’est grâce à Vinnie Jones que l’équipe de Wimbledon devenait sympathique face au public de la D1 anglaise. Enfin, pendant un petit temps, lorsque l’équipe est arrivée dans l’élite. On voyait Wimbledon comme un petit poucet avec peu de moyens, c’est ce qui créait cette petite sympathie en quelque sorte.

Cette équipe pesait probablement un million de livres grand maximum. Personne ne croyait en eux. Il pleut des critiques négatives. Mais celles-ci sont sources de force. A peine arrivé dans l’élite, le Gang décroche ses premières victoires. En commençant par Manchester United, Chelsea qu’ils battent deux fois et même le grand Liverpool à Anfield. Les journalistes n’y croient toujours pas. L’un d’entre eux assure que si Wimbledon n’est pas relégué, il enverra une caisse de champagne. Ironie du sort, le Crazy Gang termine sixième de D1. La caisse a bien été envoyée et les joueurs s’en sont délectés, naturellement. L’équipe a tout le royaume à dos, presse, supporters ou même joueurs d’autres clubs. Gary Lineker déclare à cet égard qu’il préfère les voir sur le télétexte plutôt qu’à la télévision. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car Wimbledon va décrocher un titre : la FA Cup. Wembley, 14 mai 1988. Liverpool-Wimbledon. Les Reds s’inclinent 1-0. L’Angleterre n’en revient pas.

Cette plus ou moins belle page du football anglais va cependant se refermer.

Cette victoire en FA Cup marque un tournant pour le gang. Vinnie Jones quitte le club, le manager Gould également, ainsi qu’un autre des principaux gros de l’équipe : Dennis Wise. La fin commence en 1991. Avec le drame de Hillsborough en 1989, les stades se modernisent. Wimbledon quitte sa maison de Plough Lane et joue désormais à Selhurst Park chez le rival Crystal Palace. Jones revient en 1992 pour tenter de reformer le duo avec Fashanu mais sans succès. Le championnat anglais s’est aseptisé. Fashanu porte un coup de coude à un défenseur des Spurs en 1993 et manque de faire perdre un œil à celui-ci. S’en suit une enquête de la FA. Il ne se reconnaît pas dans ce football et décide donc de mettre un terme à sa carrière, laissant Vinnie Jones seul. Celui-ci est au fond du trou et pense même à se suicider.

Wimbledon coule petit à petit. L’arrêt Bosman est trop lourd, les stars étrangères ne cessent d’arriver en Premier League. C’est la fin du Wimbledon FC. Les supporters sont outrés. Ils décident de créer le Wimbledon AFC en 2002. Celui-ci évolue en League One, la troisième division comme son voisin du Milton Keynes Dons. Ainsi se termine l’histoire de l’équipe la plus détestée du Royaume. Certains voient en cet AFC Wimbledon un héritage du FC Wimbledon, pensant que le fighting spirit est toujours présent. Sauf qu’aujourd’hui, si le Crazy Gang avait joué comme en 1988, ses adversaires gagneraient sur le tapis vert tellement le nombre d’exclus serait important.

@Simonlecitron

Crédits photos : independant.co.uk