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L’Algérie, ce pays rempli d’histoire et de beauté. Cette sélection est différente des autres avec ses supporters si fiers de leur équipe, cette équipe prête à « mourir pour leur pays » comme l’avait dit le gardien Raïs M’Bolhi. Aujourd’hui, la nation algérienne a grandi et s’affirme de plus en plus sur la scène du football. Cette génération dorée avec des joueurs tels que Slimani, Mandi, Bentaleb ou encore Feghouli, tous pétris de talent, n’a pourtant remporté aucun trophée que ce soit à la CAN ou en Coupe du Monde.

Mais aujourd’hui, remontons à une époque douloureuse de l’histoire. Sauf que nous ne parlerons pas des martyrs, des torturés ou des victimes de cette guerre d’Algérie. Le football est synonyme de joie, de rassemblement et il peut être utilisé politiquement. En 1958, des joueurs algériens jouant en métropole décident de prendre leurs armes pour lutter en faveur de l’indépendance de leur pays, encore colonisé par la France. Ces armes ? Il n’est pas question de fusils ou de bombes. Il est question de leurs mains, leurs pieds et d’un ballon de football. Durant quatre ans, ils vont voyager pour jouer, pour soutenir une cause et porter un mouvement : le FLN. Le nom du mouvement sera le nom de leur équipe jusqu’à leur indépendance. Ces joueurs talentueux se nomment pour les plus connus d’entre eux Mekhloufi, Zitouni, Ben Tifour, Boubekeur ou encore Rouaï. Ensemble, ils ont commis un acte de bravoure qui sera à jamais gravé dans l’histoire de l’Algérie.

Fin des années 1950, ces footballeurs connaissent le haut niveau. Ils jouent en première division. Boubekeur, le gardien, joue à l’AS Monaco. Zitouni évolue en défense centrale avec son compatriote et a déjà été sélectionné en équipe de France, où ses prestations défensives ont été remarquées. Ben Tifour est à la pointe de l’attaque également à Monaco après avoir été champion de France avec Nice en 1951 et en ayant réalisé le doublé coupe-championnat en 1952. Il compte quatre sélections en équipe de France et a participé à la Coupe du Monde 1954 en Suisse. Rouaï, positionné ailier gauche, joue au SCO d’Angers. Quant à Mekhloufi, il connaît les grandes heures de l’AS Saint-Etienne en étant champion de France avec les Verts, ainsi qu’un championnat du monde militaire avec la France.

Quelques mois avant la fin de la saison, en 1958 à Nice, tout commence à se préparer. Mokhtar Arribi, entraîneur-joueur à Avignon met en place la création d’une équipe algérienne avec Ben Tifour et le futur sélectionneur Mohamed Boumezrag. 14 avril 1958, le départ est orchestré. Mekhloufi, Kermali, Arribi et Bouchouk passent la frontière franco-suisse. Ils rejoignent quelques autres membres de l’équipe à Lausanne. S’en suit un départ à Rome pour aller à l’ambassade de Tunisie. Il est temps pour la sélection du FLN de partir pour Tunis. Pour ce qui est de la discrétion, l’opération n’est pas vraiment une réussite. Les médias sont au courant et ont suivi l’équipe jusqu’en Afrique du Nord. Les algériens font les gros titres de la presse. La France comptait sur Zitouni et Mekhloufi en sélection pour partir à la coupe du Monde en Suède, elle composera sans eux et terminera à une très bonne troisième place, gagnée face à la RFA (6-3). 20 avril 1958, une rencontre avec le président tunisien Bourguiba est organisée. Il salue le courage de l’équipe et lui assure son aide et son soutien. A présent, les matchs peuvent commencer, le message peut être transmis comme il se doit.

Mai 1958, premiers matchs qui comptent tous énormément pour l’équipe. Car c’est par ces matchs que le geste se fait. La tâche est immense, mais soudés, ils peuvent triompher. Ils sont un hymne, un chant de résistance, un drapeau mais surtout une nation. Le Kassaman est joué avant chaque match, les larmes glissent sur les visages chargés d’émotion. Mais ce ne sont que des matchs amicaux, car la FIFA se montre dure à l’égard des pays reconnus. Elle menace d’infliger des sanctions si des nations jouent contre le FLN. Les rencontres commencent d’abord dans les pays du Maghreb. Le onze de l’Indépendance éblouit avec son football technique, un football de mouvement, à une touche de balle. On aurait cru voir le Barcelone de Guardiola avant l’heure. Mais le niveau des affrontements demeure faible car il ne s’agit pas des vraies nations, seulement d’équipes « de villes » ou de « provinces ». Ce sont certes des victoires assez simples mais le plus important reste le fait de véhiculer le message. Les joueurs se muent en ambassadeurs d’une République Algérienne qui n’est pas encore née. Les tournées mondiales s’enchaînent. Maroc, Lybie, Jordanie, Irak. Ils jouent pour des millions… Des millions d’Algériens.

1959, la tournée continue. Fini le soleil du Moyen-Orient, place au froid rugueux de l’Europe de l’Est et des républiques socialistes. Cette fois, le défi se corse puisqu’il va falloir jouer contre des équipes réputées physiques. Première étape, la Bulgarie. Plusieurs matchs s’enchaînent dans plusieurs villes. Sofia, Plovdiv, Varna, les rencontres sont difficiles. Mais ce n’est pas pour autant que les Fellaghas du ballon vont abandonner. Leur unité n’a cessé de grandir depuis le début et c’est celle-ci qui les pousse toujours plus loin dans la victoire comme dans la défaite. Le voyage continue, les affrontements sportifs s’enchaînent en Roumanie puis en Pologne. Mais les dirigeants polonais refusent de hisser le drapeau algérien et de jouer l’hymne, les deux choses les plus importantes des joueurs. Car la Pologne a de bonnes relations avec la France et craint les sanctions que peut infliger la FIFA. Le match sera tout de même joué, se soldant sur un 4-4. Finalement, le drapeau a été hissé et l’hymne joué.

Les voyages se font de plus en plus importants. Des matchs sont joués en URSS, en République Populaire de Chine et même au Nord-Vietnam. Les joueurs sont reçus un matin pour prendre le petit déjeuner en compagnie de Hô Chi Minh et même par le général Giap, connu pour avoir vaincu les français en ex Indochine. Après la victoire du FLN face au Nord-Vietnam, le général dit « Nous avons battu les français. Et comme vous venez de nous battre, la logique est implacable : vous serez vainqueurs des français. »

1961, Belgrade. Sans doute un des matchs les plus mémorables. Le FLN affronte la grande équipe de Yougoslavie. Quelques instants avant le début de la rencontre, un commissaire politique du FLN dit une phrase à l’équipe : « l’ambassadeur de France est dans les tribunes. » La détermination n’est que plus grande. La partie commence, trois buts marqués par les ambassadeurs en crampons. Score final 6-1, le onze de l’Indépendance l’emporte largement.

18 mars 1962, les accords d’Evian sont signés et le cessez-le-feu prend effet. C’est bientôt la fin d’un périple qui aura été fructueux. Entre 1958 et 1961, quatre-vingt-onze rencontres ont été disputées pour soixante-cinq victoires, treize nuls et treize défaites. Quelques mois plus tard, le 5 juillet, l’Algérie devient indépendante après huit ans de guerre. Le FLN devient la sélection algérienne et la FIFA la reconnaît. La compétitivité internationale continue avec des victoires de prestige. 1963, les Fennecs battent la Tchécoslovaquie, finaliste de la coupe du monde 1962 contre le Brésil, sur un score de 4-0. L’année suivante, c’est la RFA qui est mise à terre à Alger par deux buts à zéro. Enfin, c’est un 2-2 mérité contre l’URSS avec dans ses buts le seul gardien de l’histoire à avoir gagné un ballon d’or en 1963, le grand Lev Yachine. Mekhloufi a raté un penalty ce jour-là, impressionné par le portier russe.

Aujourd’hui encore, les algériens se souviennent. Car c’est un acte de bravoure qu’il faut saluer. Et n’oublions jamais ces noms qui ont marqué la sélection des Fennecs : Khaldi, Boubekeur, Ben Tifour, Zitouni, Brahimi, Arribi, Bouchouk, Kermali, Mekhloufi, Rouaï et Bekhloufi. Ces artisans du ballon rond ont fait ce qu’ils savaient le mieux faire. Ils ont joué au football pour des millions de personnes.