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Viennent des moments si importants que l’on se délecte d’apprécier. Nos déceptions s’effacent à la minute où notre patience est récompensée. Parfois, nous avons tellement attendu qu’une situation se réalise qu’elle est encore plus belle que dans nos rêves. Puisque « le rêve est une satisfaction du désir » (Sigmund Freud), alors nous laissons nos âmes s’enivrer de ce doux parfum qu’est la réussite. L’essence de la victoire, c’est dans sa difficulté à la conquérir. Ce que nous voulons, c’est gagner grâce à la sueur de notre front, à l’amer goût de nos larmes, à l’intensité de notre travail. La facilité ne nous intéresse peu car elle cache le romantisme de la morale. Comme l’expliquait Pierre Corneille, « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ».

Dans le football, nous retrouvons les mêmes similitudes. La victoire récompense tous nos efforts et fait disparaître ces moments de doute. « Le futur appartient à ceux qui croient à la beauté de leurs rêves » (Eleanor Roosevelt), alors les Madrilènes ne les ont jamais lâchés, chaque année, malgré la répétition des échecs. C’est finalement en échouant que l’on apprend de nos erreurs et que l’on comprend l’enseignement. Les stigmates du passé reviennent à chaque fois, mais nous vivons avec. Parce qu’avoir un cœur de champion ne se résume pas à une simple victoire mais à une façon de vivre. En championnat, les déceptions se sont multipliées pour le Real Madrid. Voir ses ennemis de toujours repartir avec celle qu’on aime n’est jamais satisfaisant. Nous parlons pas du vol d’un objet, mais d’une douleur persistante tant que le temps ne la panse pas. Tant pis, la promise reviendra un jour au Roi.

L’art de la guerre

Une saison étant très longue, le Real Madrid a oscillé entre le rêve et le doute. Lors du début de saison, le jeu a souvent été poussif et peu encourageant. En effet, à cause d’une attaque déséquilibrée, le collectif merengue s’est la plupart du temps reposé sur ses ailes. Sans créativité, le Real a rarement trouvé les solutions dans les vingt-cinq derniers mètres adverses. Le jeu offensif se résumait ainsi à une multiplication de centres incessants. Madrid manquait d’idées et de science du jeu. Handicapée notamment par un Cristiano Ronaldo très mal en point, l’équipe madridista gagnait souvent, mais dans la douleur. La mauvaise forme du Portugais était un gros point noir pour le Real. Le jeu de l’attaquant évolue et se transforme : nous sommes passés d’un ailier virevoltant et complet à un finisseur, perdant de ses qualités techniques et physiques. Rajoutez à cela une usure physique due à l’accumulation des matchs, vous trouverez une explication à beaucoup de problèmes merengues. Un déséquilibre collectif en somme, où la BBC est plus la cause que la solution.

Mais le Real ne perdait pas et poursuivait sa période incroyable de matchs sans défaite. Elle prendra fin à Sanchez-Pizjuan, face au FC Séville, où l’équipe de Jorge Sampaoli renversera le match. Avant cela, l’équipe de Zinédine Zidane ne connaîtra pas la défaite grâce, très souvent, à des victoires en fin de match. Là où certains n’y voient que de la chance, nous remarquons une force ancrée dans l’institution merengue et un véritable travail derrière. Effectivement, l’amour de la remontada fait partie du madridismo. Il serait si réducteur de résumer des footballeurs à leurs richesses, eux qui savent transmettre de vertus transposables à la vie quotidienne. Des vertus qui ont fait du Real Madrid ce qu’il est aujourd’hui, grâce notamment à cette haine viscérale de la défaite.

Le premier fait important de la saison interviendra au Vicente-Calderon où le Real Madrid se promènera (0-3) face à l’Atlético. Privée de plusieurs cadres, l’équipe de Zinédine Zidane fera taire les sceptiques et tiendra son premier match référence. Dans un système donnant à Isco énormément de liberté, c’est tout le collectif qui en sort sublimé, dont Cristiano Ronaldo, auteur d’un triplé. De quoi donner des idées pour la fin de la saison.

Face au FC Barcelone, c’est Sergio Ramos qui égalisera en toute fin de match pour préserver l’invincibilité madrilène et rester seul leader (1-1). Un véritable coup dur pour les Catalans qui auraient pu tuer le match quelques minutes plus tôt par Neymar. Face au Deportivo La Corogne, une semaine plus tard, Zizou a déjà la tête à la Coupe du monde des clubs. L’équipe remaniée du coach français se fera peur et comptera sur son éternel capitaine espagnol en fin de match pour obtenir une précieuse victoire à domicile (3-2).

Les hommes de Zidane éviteront deux fois la défaite en Coupe du Roi face au FC Séville, permettant un record d’invincibilité, mais se feront donc totalement renverser contre la même équipe sévillane en Liga. Première défaite de la saison, et pas des moindres. Le doute s’installe peu à peu, et personne ne comprend comment l’équipe a pu se faire renverser de la sorte. La semaine d’après, ce sera encore Sergio Ramos qui fera gagner son équipe contre Malaga au Santiago Bernabeu (2-1).

Offrant deux buts à son adversaire, le club merengue perdra logiquement face au FC Valence (1-2) auteur d’une saison monotone. S’en suit une période de doute que l’équipe madridista surmontera grâce à un caractère inné. En effet, le Real Madrid renversera ensuite Villarreal au Madrigal grâce à un but d’Alvaro Morata en toute fin de match. Face à Las Palmas, menés 1-3, les blancos arracheront le nul en quelques minutes grâce à Cristiano Ronaldo en fin de rencontre.

Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu a expliqué comment s’assurer la victoire grâce à divers moyens. Pragmatique, il nous a raconté aussi à quel point, en bataille, il ne faut jamais sous-estimer l’adversaire et se précipiter. L’important réside dans la façon dont nous élaborons nos stratégies et gérons notre groupe.

« Les bons guerriers de jadis n’envisageaient pas la défaite ; ils attendaient patiemment l’occasion de vaincre l’ennemi. C’est à vous de vous prévenir de la défaite, mais c’est l’ennemi qui vous fournira l’occasion de le battre. Un grand guerrier s’assure de ne pas être battu, sans être certain de vaincre l’ennemi. On peut être un grand conquérant sans pour autant remporter la victoire ». Sun Tzu

La saison du Real Madrid est un véritable art de la guerre, tant parfois le pré ne ressemblait plus à un terrain de football mais à un champ de bataille. Il est certes vrai que Carlos Casemiro aime souvent viser les tibias, mais nous parlons surtout de l’autre guerre : celle d’hommes répugnant à la défaite et allant au front contre vents et marées. Ainsi, l’équipe de Zizou a glané 23 points après la 80ème minute de jeu, un record en Liga si capital pour l’obtention du titre.

La force de Zidane

 

Mais la principale qualité du Real Madrid est certainement dans l’utilisation de son effectif. Avoir de grands joueurs est une chose, les contenter tous en est une autre. C’est certainement le plus grand apport de Zidane et le plus révélateur tout au long de la saison. En faisant confiance à ses remplaçants – de grande qualité il est vrai –, ZZ les a tous concernés durant cette longue saison.

En effet, grâce à la confiance de leur entraîneur, la plupart des remplaçants ont répondu présents quand Zizou a fait appel à eux. Comme aime le rappeler Carlo Ancelotti, « l’important est que les joueurs soient heureux ». Alors, depuis son arrivée dans le vestiaire blanc, Zinédine Zidane a tout fait pour maintenir la bonne entente du groupe. Adepte de la langue de bois, l’ancien international français ne divulgue jamais les problèmes de l’équipe en public, sans pour autant les cacher. Le coach français s’est révélé être un merveilleux meneur d’hommes pour sa première saison sur le banc merengue, et ce sacre en Liga fait de lui un grand entraîneur à part entière.

Sun Tzu a déclaré aussi, que même dans le sang et dans l’horreur, la bonté prime : « Il faut commencer par traiter les soldats avec humanité, tout en exerçant à leur égard une discipline de fer. Ainsi, on est sûr d’obtenir la victoire ». Et il n’avait finalement pas tort. La gentillesse est parfois comparée, par certains aux cœurs aveugles, à la faiblesse. Mais ce n’en sera jamais le cas. C’est dans la bienveillance et dans l’estime mutuelle que l’on trouve toute l’essence des relations humaines. « Vaut-il mieux être aimé ou craint pour régner ? », se demandait Machiavel. À Madrid en tout cas, le choix est vite fait. L’entraîneur craint sera écouté, mais celui aimé sera défendu.

20 joueurs madrilènes ont dépassé les 1000 minutes en Liga (MARCA)

Découle de sa relation avec son groupe une estime réciproque. ZZ leur donne la confiance, les joueurs répondent sur le terrain. C’est le cas pour Nacho, Isco, Morata et Asensio qui ont fait une superbe saison. C’est comme cela que le Real Madrid a pu aborder le sprint final de la saison et vivre un quasi-sans faute en Ligue des Champions et en Liga.

En éliminant le Bayern Munich et l’Atlético de Madrid, le Real s’est brillamment qualifié pour la finale de C1. Grâce à un effectif pléthorique, le club madridista est sorti grand vainqueur du sprint final. Marcelo et Carvajal ont fait une saison incroyable, soulagés ensuite par le retour des hommes forts en fin de saison. Prête pour la dernière ligne droite, l’équipe de Zidane a progressé et semblait complète. Dans les temps faibles, Madrid fait preuve d’un calme et d’une sérénité légendaires, à l’image de son entraîneur. Une maturité et expérience engrangées par un noyau d’hommes jouant ensemble depuis plus de cinq ans, faisant ses preuves depuis 2014. Il existe bien évidemment des individualités un ton en-dessous, mais l’effectif est d’une richesse insoupçonnée que Zinédine Zidane maîtrise parfaitement, que ce soit en termes de jeu (en s’adaptant au profil de ses joueurs) qu’humainement.

« Considérez vos soldats comme vos enfants et ils vous suivront au plus profond des vallées; traitez-les en fils bien-aimés et ils seront avec vous jusqu’à la mort » Sun Tzu.

Le nul lors du derby madrilène (1-1) aurait pu être évité, et que dire de la défaite lors du Clasico au Santiago Bernabeu (2-3) ? Le but égalisateur de James, en infériorité numérique, donnera trop de joie aux joueurs, et l’équipe perdra en lucidité. Pressant le FC Barcelone à quelques secondes du coup de sifflet final, le Real Madrid se fera punir par Lionel Messi qui relancera le championnat. Sans leader défensif (Sergio Ramos exclu, Carlos Casemiro remplacé), l’équipe de Zizou perdra son pragmatisme et son équilibre.

Des cadres décisifs en fin de saison

 

Pour aller chercher la Liga, le Real Madrid a dû batailler jusqu’au bout. Tous concernés, les joueurs ont avancé ensemble pour aller chercher ce titre. Parce que ne vous y trompez pas : ce titre est la récompense du collectif. Grâce au travail d’Antonio Pintus, les hommes de Zidane ont été largement meilleurs physiquement que lors des précédentes saisons. En témoignent les formes de Luka Modric, Toni Kroos et surtout Cristiano Ronaldo, totalement transformé. Le portugais a fini la saison en boulet de canon avec 14 buts en 9 matchs (dont deux triplés et trois doublés). Il est certes évident que l’international portugais n’est plus à son apogée, mais il utilise plus son cerveau. Le numéro 7 joue moins et cela se ressent sur sa fin de saison : il arrive en forme et est décisif, aux antipodes des dernières saisons où il arrivait cramé. Reposé au profit de Mateo Kovacic, Luka Modric a lui aussi retrouvé son football. Moins influent dans le jeu merengue, c’était tout le collectif madrilène qui en pâtissait. Puis, Toni Kroos a lui aussi fini magnifiquement la fin de saison, notamment en jouant plus haut et en étant plus décisif.

« Le mérite revient à Zidane qui a réussi à me faire jouer 7 ou 8 matchs de moins et cela se ressent. Le plus important, c’est l’équipe. La Liga est pour tout le monde. […] Je ne suis pas préoccupé par les trophées individuels car ils se gagnent avec l’aide des coéquipiers. Il faut les féliciter parce qu’ils ont fait une saison extraordinaire et collectivement, c’est la meilleure saison. Tout le monde a contribué, c’est la Liga de tous ». Cristiano Ronaldo en zone mixe à la Rosaleda.

Outre l’aspect physique, il y a encore et toujours l’aspect psychologique qui est important à souligner. Isco, auteur d’une superbe saison, a largement justifié la confiance de son coach. Profitant de la blessure de Gareth Bale, le génial Espagnol a éclaboussé de sa classe cette fin de saison. Il a en effet été décisif durant toutes ses titularisations en Liga, grâce soit à un but ou une passe décisive. Mais plus important : il a épuré son jeu, l’a rendu plus intéressant. Une question se pose pour Isco : n’est-il pas temps de lui donner encore plus de crédibilité ? Le bijou andalou a l’air d’être enfin poli et a le niveau pour jouer sans profiter d’une blessure d’untel, tout simplement parce qu’il a le talent pour. Luka Modric se fait plus vieillissant donc moins régulier, Isco et Mateo Kovacic doivent avoir plus d’importance. S’en suit surtout le quid Gareth Bale ? L’absence du Gallois n’a absolument pas gêné le jeu merengue, bien au contraire. Grâce à un joueur entre les lignes, le Real Madrid en sort gagnant. C’est tout le milieu qui en est sublimé et les attaques plus cohérentes.

Mais la plus grande révélation de cette fin d’exercice est assurément Keylor Navas. Auteur d’une saison maussade, le portier costaricien a accumulé plusieurs bourdes. Il a logiquement vu les rumeurs envoyant un nouveau portier dans la capitale madrilène ré-apparaître, mais ne s’est absolument pas écroulé en cours de route. Au contraire ! Retrouvant ses réflexes, Keylor Navas a soulagé la défense madrilène. Mais peut-il vraiment rester ? Quand le ciel est bleu, que le soleil éclaire nos cœurs, tout va bien pour le meilleur des mondes. Mais quand le quotidien est plus nuageux, nous retrouvons tout de suite nos doutes. Dans la vie, et surtout dans le football, le moment présent a raison sur tout. Il serait donc très surprenant que la direction merengue n’essaie pas d’enrôler David De Gea.

Peu importe l’avenir quand le présent est radieux. Dimanche soir, après le sacre à la Rosaleda, Zinédine Zidane a qualifié ce jour comme « le plus beau de sa carrière », lui qui a gagné la Ligue des Champions en tant que joueur et entraîneur. Tout simplement parce que Zizou sait à quel point un championnat est si dur à glaner. L’acquisition d’un championnat n’aura jamais la splendeur d’une Ligue des Champions, mais elle est tout simplement la récompense de la régularité. Ce n’est pas pour rien que José Mourinho disait qu’ « il est plus facile de gagner la C1 que le championnat ». Ce n’est pas non plus un hasard si le Real a autant peiné ces cinq dernières années. Cinq, comme le mythique numéro de son Galactique, dans une époque inoubliable. Il aurait dû nous quitter comme un Roi, mais nous a rappelés qu’il n’est qu’un homme. Tant pis, cette époque révolue, qui a fait voyager nos cœurs, a fait de la place pour une nouvelle. Celle poursuivant encore un peu plus la légende.

Ainsi, cela faisait déjà cinq années que le Real Madrid n’avait plus connu l’ivresse d’un titre de champion d’Espagne. Une éternité. Alors, quand Lionel Messi a brandi ce maillot dans la cathédrale madrilène, le peuple madridista l’a vu comme un blasphème. Les doutes ont ressurgi, eux ensommeillés dans notre inconscient. Il devient si naturel d’avoir peur, n’est-ce d’ailleurs pas de là que naît le courage ? Puis, « il n’y a que les cailloux qui ignorent la peur » (Pascale Roze). Pourquoi vouloir ne jamais assumer ce que l’on est ? Comment peut-on être fiers d’avoir des cœurs durs ? Parce que l’erreur est humaine, donc le mal se répand et nous devenons méfiants. Mais cela nous excuse-t-il ? Pas forcément. Ainsi, la peur nous glace le sang, nous immobilise, obscurcit nos rêves. Néanmoins, nous ne jugeons pas l’homme à sa première défaite, mais à la détermination qu’elle engendre. Le Real Madrid ne laissera finalement pas passer sa chance et gagnera tous les matchs restants.

Face au FC Valence, au Bernabeu, le but de Daniel Parejo réveillera nos anciennes craintes. Les doutes sont revenus, la peur d’un éternel recommencement aussi. « Ce que l’amour peut faire, l’amour ose le tenter » expliquait William Shakespeare. Alors, qui de mieux que Marcelo pour donner raison au génial dramaturge anglais ? Grâce à son emblème madridista, le Real ira chercher une victoire précieuse contre le FC Valence (2-1). Ayant son destin entre ses mains, Madrid saisira enfin sa chance. Sa dulcinée, qui la fuyait depuis bien trop longtemps, est de nouveau sienne. C’est déjà la trente-troisième fois, dans son immense histoire, que le Real Madrid s’exalte du doux parfum de la Liga. Le peuple madridista n’en dormira pas de la nuit. Parce que nous ne reconnaissons pas les champions à leur succès, mais à leur éternel amour du triomphe. Il y a ceux qui gagnent et que l’on oublie, puis il y a ceux ont la gloire ancrée dans leur histoire. Nous pouvons gagner une centaine de titres, nous le célèbrerons toujours comme si c’était le premier. C’est en définitive une histoire d’amour pour ceux qui aiment romancer la morale et s’attarder sur ces moments oscillant entre malheur et bonheur. Quand la joie enivre nos cœurs, c’est tous nos êtres qui s’en réjouissent. Le football est plus qu’un simple sport, il en devient une morale, une ode à l’amour et un art de la guerre. Une retrouvaille entre sa promise et son Roi. Une éternelle partie de notre vie, en somme.