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Naissent dans nos cœurs des souvenirs impérissables, des émotions inégalables, des histoires immuables. Certaines dates deviennent éternelles, leurs morales immortelles, leurs joies intemporelles. Le sourire aux lèvres, les étoiles dans les yeux, il est si bon de se rappeler de certains contes. Car, parfois, l’histoire est si belle qu’elle nous fait douter du réel. Est-ce vraiment la réalité ou est-ce une ode à l’amour ? Se rappeler de ces moments nous replonge dans cette magie, puisque “le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir » racontait Giovanni Pascoli, poète italien. Tous les ingrédients sont là : un scénario poétique, des personnages héroïques, un épilogue dramatique pour les uns, historique pour les autres. Un final récompensant tous nos efforts et séchant nos plus amères larmes. Enfin. Le souvenir est poésie, donc éternel, car la poésie est elle « seule infinie car elle seule libre » (Eric Clemens). S’épanouissent ainsi de nos êtres ces si belles fleurs, que l’on laisse s’embellir avec la même odeur, celle de l’évocation, car « le souvenir est le parfum de l’âme » (George Sand). Federico Garcia Lorca nous expliquait d’ailleurs que « rien n’est plus vivant qu’un souvenir », alors nos pensées sont inaltérables. L’essence du passé, c’est de se délecter des bons moments et d’apprendre des mauvais. Découlent de notre vécu l’explication de notre présent et la construction de nos vertus. Dans le football, nous retrouvons les mêmes morales à qui veut y méditer. Dans une époque où le foot est aseptisé par les statistiques, il devient urgent de revenir à la substance de cet art. Et le foot est dans toutes les bouches tout simplement parce qu’il est dans tous les cœurs. En effet, c’est grâce à l’émotion que les joueurs deviennent familiers, grâce à la passion que des clubs étrangers deviennent une part de notre vie. Peu importe si nous ne supportons pas le même club car les goûts et couleurs ne se discutent pas. C’est autre chose qui nous fédère. Puis, nos cœurs atteignent tous la plénitude lors d’une date spéciale ; ce n’est plus un simple match de football, c’est une affaire personnelle.

Lors de cette soirée, le Real Madrid courait derrière son histoire, à la recherche de l’encre lui permettant d’écrire son destin. À la recherche de sa bien-aimée qui la fuyait depuis tellement de temps. Pour embrasser sa promise, il devait faire face à l’autre club de la capitale, un rival historique. L’adversaire parfait pour vivre pleinement cette dramaturgie. Récit du jour où Sergio Ramos s’envola.

Larmes amères

 

Sergio Ramos ne le savait pas – son peuple non plus –, mais la roue allait bientôt tourner. Avec le maillot blanc, l’éternel numéro 4 espagnol ne s’est jamais caché quand le destin l’appelait. Durant de nombreuses années, lui et son club ont échoué et se sont confrontés à la dure réalité de la défaite. Il est si dur pour les champions de se rendre compte que nos ennemis sont plus forts que nous. Durant une longue période, le ciel du madridismo était nuageux, la faute à l’hégémonie barcelonaise. L’apogée de la grisaille fut assurément lors de la Manita au Camp Nou. En fin de match, d’ailleurs, touché dans son orgueil, le défenseur madridista se fera expulser à cause d’un geste bête et injuste envers Carles Puyol. Sergio Ramos finira par avaler le venin, amèrement oui, tout simplement parce qu’il est fier. À l’image du club de sa vie, l’actuel capitaine merengue ne peut en aucun cas capituler. Il voir veut son nom en grand, entrer dans la légende, être l’acteur principal de sa propre histoire, et non celui que l’on oubliera au fil des pages.

Alors, lors du printemps 2013, quand le Real Madrid échoue sa remontada face au Borussia Dortmund, les larmes coulent sur les joues de l’Andalou. Dans une saison marquant la séparation entre les joueurs et José Mourinho, la Décima ne voulait pas se jeter dans les bras d’hommes se faisant la guerre. Logiquement. Pour qu’elle vienne, cette C1 devra être méritée, tant humainement que sportivement et mentalement. Madrid avait alors, à cette époque, bien trop de problèmes, sur le terrain comme en dehors, pour s’exalter de son doux parfum. Tant pis, elle ne sera que plus belle.

La Décima, sa dulcinée

 

Échouant à maintes reprises, le peuple madridista semblait démuni. La réussite ne répondait jamais, elle qui était pourtant si sollicitée. Le destin fait si bien les choses que la fameuse Décima sera une idylle. À Madrid, on court derrière ses rêves, et ce malgré les barrières que l’on doit surmonter. Tant sur le terrain qu’en dehors, l’idée est de se donner les moyens de réussir. Tout simplement car tout est une question de volonté. Le destin existe certes, mais étant de l’ordre du divin, il n’est jamais fautif, c’est l’homme qui l’est. Alors, on prend son courage à deux mains, on tente, on échoue, mais on ne lâche jamais. Car, ne vous y méprenez pas : l’abandon est un éternel échec, les autres ne sont que passagers.

Deux années après l’élimination en demi-finale par le Bayern Munich en C1 – et le penalty raté de l’Andalou –, le Real Madrid comprendra la morale de toutes ces années difficiles. Sergio Ramos aussi. En effet, en quelques minutes, il marquera un doublé sur coups de pied arrêtés, annihilant tous les espoirs allemands. L’ « enfer » promis aux madrilènes ne sera qu’un paisible jardin d’Eden. Ce soir-là, l’équipe de Carlo Ancelotti triomphe de son rival historique (0-4) et aperçoit l’ombre de sa dulcinée. Enfin.

Pour glaner la coupe aux grandes oreilles, il fallait que tout soit au rendez-vous. C’est comme si tout était réuni : le goût amer au début, le plat consistant, pour finalement laisser place à un dessert exquis, que l’on n’est pas prêt d’oublier de sitôt. À Lisbonne, face à l’Atlético de Madrid, les merengues ont cru qu’ils n’allaient jamais retrouver celle qui hantait leurs nuits. Durant une période noire, le Real ne pouvait même plus se permettre de la désirer, tant leur statut européen faisait honte à toute leur histoire. Même après une remise en question avec de nouvelles bases, la réussite en Ligue des Champions ne voulait toujours pas sourire.

Puis Sergio Ramos s’envola, ce soir-là. Dans un match intense psychologiquement et physiquement, le Real a longtemps vu ses rêves partir en fumée. Ce sera d’abord à cause d’une erreur d’Iker Casillas provoquant l’ouverture du score des colchoneros. Manquant de confiance et perdant de sa superbe, le portier espagnol a vécu des dernières heures madrilènes d’une tristesse infinie. Une occasion de revenir sur la fin de l’aventure merengue des légendes du club, qui représente souvent mal tout leur règne. À Madrid, le juste milieu n’existe pas. Nous pouvons aimer aveuglément comme rayer tous nos bons moments à cause de notre ingratitude et du culte de l’instant présent. Dans cette affaire, tout le monde a tort, là où tout le monde pensait avoir raison. Un cruel conflit d’intérêts et d’egos transformant Madrid en champ de bataille. Pour limiter le massacre, les madridistas peuvent remercier leur héros. Iker Casillas aussi.

« Tu es un putain de héros »

En effet, à la 92:48 précisément, Sergio Ramos se leva dans le ciel lisboète. À l’époque, Francis Cabrel chantait : « Je viens du ciel, les étoiles ne parlent entre elles que de toi », s’adressant à Petite Marie. Il paraît que lors du voyage de l’Espagnol, là-haut, les astres ne parlaient que des retrouvailles entre le Real Madrid et celle dont il n’a jamais cessé de rêver, la si belle Ligue des Champions. En prolongations, l’équipe de Carlo Ancelotti ne fera qu’une bouchée des hommes de Diego Simeone. Épuisés physiquement mais surtout mentalement, les colchoneros ne pourront rien faire. On pourra retenir les performances de Marcelo et Isco, apportant énormément de créativité et fluidité. D’autres se souviendront du score (4-1) flatteur mais anecdotique. L’important était ailleurs. Ce dont il faut se souvenir est la façon dont le Real a couru derrière celle qu’il cherchait depuis tant de temps. Suis-moi, je te fuis. Sans jamais baisser les bras. Fuis-moi, je te suis. L’important n’était pas un score ou une statistique, le principal fait à retenir se situait dans la morale et dans l’émotion.

Sergio Ramos et l’émotion

 

Existe-t-il un amour véritable ? Les autres sont-ils justes ? Et l’amour authentique et pur, qu’est-ce donc ? La quintessence des sentiments est-elle la façon dont on aime sans raison ni condition ? La passion étant aveugle, ce que l’on aime devient inévitablement beau. « En amour, la tiédeur glace » (Guy Bedos), alors pourquoi vouloir tout rendre rationnel ? C’est à ce moment précis que l’on comprend pourquoi Blaise Pascal expliquait que « l’amour a ses raisons que la raison ne connaît point ». Le réel amour n’est-il pas celui qui connaît les défauts, les accepte et les cache ? N’est-ce pas là l’essence des relations humaines ? Nous pardonnons plus facilement aux gens que l’on aime, comme nous acceptons plus facilement leurs défauts. C’est en acceptant leurs part d’ombre que l’on arrive à s’élever intérieurement ensemble. Sur un terrain, nous trouvons les mêmes similitudes, à qui veut être touché par le romantisme peu importe d’où il provient. Et l’Andalou en est parfaitement l’exemple : pour apprécier tout son football épique, il en faut accepter sa face parfois absurde. D’ailleurs, il y a peu, Marcelo Bielsa racontait ceci :

« J’étais au Mexique, avec un supporter exilé, loin de ses terres, spécialiste de la souffrance. Je lui ai demandé ce qui était le plus important pour un homme, il m’a répondu, « être aimé sans condition ». J’ai lu une phrase à Séville que j’ai eu du mal à comprendre au début : « Je t’aime même si tu gagnes ». C’est le refus de la récompense pour augmenter le lien affectif. C’est-à-dire que même la victoire ne compte pas, je t’aime en échange de rien. La solution de l’industrie du football moderne ? L’émotion. Voilà ce que doit ressentir le supporter. Si les joueurs ont la responsabilité de pouvoir donner de l’émotion aux autres, alors ils doivent être les premiers à la ressentir. Voilà le paradoxe : pour être des bons professionnels, il faut avoir l’esprit des amateurs »

Natif de Séville, nul doute que Sergio Ramos sait ce qu’est l’émotion. El Tarzán de Camas vit le football comme une passion à part entière. La demi-mesure peut s’expliquer, mais c’est la passion qui fait voyager les cœurs. Il existe une multitude de profils d’hommes que l’on apprécie. Le monopole du bon goût n’existe pas, comme il n’existe en aucun cas un unique caractère auquel doit se soumettre toute l’humanité. Il y a certes des valeurs communes qui font de nous des personnes vertueuses. Mais il est inimaginable de vouloir nous forcer à rentrer dans des cases totalement imposées par l’être humain. La force de l’Homme réside dans la façon dont il façonne son esprit unique grâce au commun. Personne ne naît ni ne meurt tout seul. Et la façon la plus juste de considérer un homme, à notre échelle seulement humaine, est de voir son comportement avec autrui. L’essence de la vie, ce n’est pas l’individualisme, mais la façon dont nous nous rassemblons/ressemblons, malgré nos différences. Derrière le football par exemple. Il serait donc injuste d’édicter un seul profil de footballeur. Sergio Ramos fait partie de ces hommes qui voient le football avec le cœur (et moins avec le cerveau) donc les larmes ont coulé. Il en pleurera encore puisque « l’amour qui ne ravage pas n’est pas l’amour » (Omar Khayyâm, écrivain persan). Sergio Ramos a échoué et échouera encore longtemps. Car ce n’est pas à la première défaite que l’on juge un homme, mais à la capacité qu’il a de se relever. Ainsi, il semblait si logique que le destin le choisisse pour écrire son nom en lettres d’or dans l’histoire intemporelle du Real Madrid.

 

« Sans amour, le monde serait inanimé » affirmait Djalâl ad-Dîn Rûmî, poète persan. Les cœurs étaient inertes, ce 24 mai 2014, le défenseur espagnol les a ressuscités. Sergio Ramos est la personnification de la passion, le porte-étendard de l’émotion, la cause de notre exaltation. On pourra tout lui reprocher, notamment son jeu rugueux manquant souvent de réflexion. Mais le capitaine ira toujours au front quand les siens seront en danger. À l’image de la façon dont il défend, le 4 merengue n’hésitera jamais. Il prend la jambe, et réfléchit après. Quitte à perdre la bataille, tant pis il restera la guerre. Face à la noirceur du monde, Ramos aura toujours la clarté du blanc pour entreprendre une odyssée dans les cœurs. Souvent comparé à Juanito, Sergio Ramos est l’âme du madridismo moderne. Deviendra-t-on réellement ce que l’on voulait être ? Comment en avoir la certitude ? Albert Einstein déclarait que « nous aurons le destin que nous aurons mérité ». Alors, nous ne pouvons pas nous reposer sur nos lauriers et nous lamenter sur notre sort. Le bonheur n’est pas dans ce que l’on possède, mais dans ce qu’on l’est. Tout le monde peut profiter de son propre bonheur même – et surtout – s’il n’a aucun bien éphémère emprisonnant son esprit. L’idée est de le comprendre, et d’en faire sa philosophie, car « le bonheur n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même » (Yasmina Khadra). Et Sergio l’a bien compris. Comme Martin Luther King, l’Espagnol avait un rêve : devenir aussi contemporain qu’intemporel. Sa plus grande peur, c’est de se faire oublier. À l’image de son club, le capitaine est bien trop fier et courageux pour ne serait-ce qu’une seule fois accepter l’échec. Il est l’allégorie de la phrase « El Madrid nunca se rinde », car vous pouvez en être sûrs : Sergio Ramos préfère mourir que de s’avouer vaincu.

Ainsi, Antoine de Saint-Exupéry disait : « Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve, une réalité ». Lors de ce soir de mai 2014, quand il est monté plus haut que tout le monde, tutoyant les étoiles, Sergio Ramos avait un rêve. Son rêve était de rendre heureux les siens, de les sauver d’une peine sans fin. Nous disons souvent qu’il n’y a que la mort de grave, certes, mais laquelle ? La mort des corps ou des cœurs ? Si nous ne faisons jamais fleurir nos cœurs avec l’ivresse de nos plus beaux rêves, alors ils dessèchent, puis meurent. C’est pour cela que Sergio Ramos s’est levé dans le ciel lisboète, nous laissant contempler sa légende. « Les défauts de nos morts se fanent, leurs qualités fleurissent, leurs vertus éclatent dans le jardin de notre souvenir » disait Jules Renard, écrivain français. Trois années se sont écoulées depuis ce rêve, mais nos souvenirs resteront éternels. L’homme, par contre, ne l’est pas. Alors, en retrouvant nos plus belles photos, nous n’apprécions pas un instant figé, mais une époque. Les sourires fixes de nos plus belles images prennent une nouvelle fois vie, les discussions se ravivent, nos cœurs replongent dans un passé enfoui. Ce jour-là, un homme était toujours là, voyant l’équipe de sa vie glaner un énième titre. Emblème mythique du Real Madrid, Alfrédo Di Stefano partira quelques semaines après la fameuse Décima. Après les joies sont venues les peines pour le peuple madridista, pour se rappeler à quel point la vie est précieuse et nos moments présents éphémères. Le football de Di Stefano respirait la vie pour qu’on ne puisse jamais l’oublier. Car nos âmes se détachent de nos corps, mais il restera toujours notre art pour perdurer éternellement. «Il faut compenser l’absence par le souvenir. La mémoire est le miroir où nous regardons les absents » (Joseph Joubert, moraliste français), ainsi le présent aura beau être un ciel d’une obscurité aussi froide que la nuit, nous aurons toujours nos souvenirs pour illuminer les cœurs nébuleux. Di Stefano nous a quittés, à ce moment-là, pour qu’on se rappelle éternellement de lui. Avant son dernier sommeil, il a vu son ultime rêve exaucé : voir son peuple conquérir sa Décima. À la question d’un journaliste : « Qu’est-ce que le Real Madrid ? », le natif de Buenos Aires avait répondu : « Un sentiment à part ». Un sentiment qui nous prend aux tripes, s’immisçant dans notre cœur pour ne jamais en partir. Une émotion intemporelle qui durera tant que les générations se succéderont pour perpétrer la tradition merengue. Di Stefano peut dormir tranquille, Sergio Ramos poursuit la légende madridista.

Credits: UEFA et Getty Images.