1

« Ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois ». A travers cette phrase, Albert Camus a donné le meilleur argument pour une génération qui souffre mais qui cherche à s’en sortir à travers le football. Phillipe Rodier est sûrement la meilleure personne pour représenter cette philosophie. Avant d’être un écrivain, l’auteur est un passionné de football qui a des choses à dire et des messages à faire passer. C’est à cœur ouvert qu’il nous a accordé une interview pleine de sincérité sur son livre, la société, le monde du journalisme et le football, le ballet de la masse.

Salut Phillipe, tu es l’auteur de « l’entraîneur idéal », un livre que je conseille personnellement à tous les amateurs de football. Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ce livre ?

Je suis un passionné de football depuis tout petit, et j’ai toujours eu une certaine affection pour le travail des entraîneurs. J’ai été rapidement marqué par Sir Alex Ferguson notamment (ses gesticulations depuis le bord du terrain, sa façon d’harceler le 4ème d’arbitre et de prendre le rôle de « 12e joueur »). J’ai toujours voulu montrer ce qui se cachait derrière cette profession, partager au maximum les composantes du métier, qui devient de plus en plus difficile au fil du temps avec l’évolution de la société et l’arrivée des nouvelles technologies. Jorge Valdano, ancienne gloire du Real Madrid, se demandait un jour : « si les entraîneurs avaient un devoir moral vis-à-vis de la société ? ». Personnellement, j’ai toujours été persuadé que la réponse était : oui. Le football est un dialogue avec les autres (supporters, médias, adversaires…). Et par conséquent, on peut faire passer des messages à travers un simple match ou avec une « idée » de jeu. Le sport, plus généralement, ce n’est pas qu’une question de physique ou de performance : cela va bien plus loin.

J’imagine que ce fut long d’écrire un tel livre vu les nombreuses références évoquées, quel chapitre t’a le plus pris de temps et qu’est-ce qui t’a le plus plu ? 

Déjà, entre le travail d’archive, les échanges avec mon co-auteur et le recueil de citations à « construire », cela m’a pris environ deux ans. Donc, pour être sincère, je n’ai pas vraiment pris de « plaisir » pendant l’écriture : je me suis souvent demandé si je ne partais pas trop loin d’ailleurs… C’était difficile de se dire : « les gens vont apprécier un mélange entre Steve Jobs et José Mourinho avec du Nietzsche au bout du tunnel… ». Par contre, ce qui a été assez sympa à « vivre », c’était la rédaction du Chapitre 7 (« Votez-pour moi ! ») parce que tout se passait « en direct » : Unai Emery était dans l’œil du cyclone avec le PSG et Zidane débutait sa carrière à Madrid. Après, c’était un peu compliqué à rédiger parce que « tout » évoluait en permanence. Il fallait bien recouper les informations, je voulais absolument respecter mon lecteur au maximum et ne pas tomber dans une pseudo soupe ‘management/philo’ sans réelle vision sur quelque chose de concret. En second, je dirais « The Job’s is Mourinho » parce que j’adore Mourinho et je connaissais un peu l’histoire de Jobs aussi, qui me passionne également pour son côté « Moïse face à la mer Rouge » (le type est totalement névrosé et antipathique, un personnage parfait pour un roman…). Pour la rédaction de celui-ci, j’ai du manger environ 1500 pages sur la vie de Jobs, mais franchement c’était sympa : le type a vraiment une vie passionnante si tu te prends au jeu de te dire : « excluons le fait qu’il s’agisse d’un pseudo héros du capitalisme moderne ». Il faut essayer de voir un peu plus loin… Ensuite, l’épilogue a forcément une saveur particulière parce qu’il aborde le rapport à la recherche de résultat, avec Bielsa comme personnage principal. Cela m’a permis d’inclure des références comme Camus, Brel, Artaud, Watson ou encore Paul Klee. Et quelque part, je crois que ça reste ma plus grande fierté  ; j’adore Paul Klee, j’adore Albert Camus, et j’avais envie de partager un peu de ces gens-là, avec un casting très éclectique, tout en restant dans l’univers du football. J’aime que les choses soient magiques. Et sincèrement, j’ai la sensation d’avoir placé un peu de rêve et de magie sur les dernières pages. C’était très important pour moi.

On apprend dans le livre que t’es un grand fan de José Mourinho, il vient d’où cet amour pour le technicien portugais ? 

Comme beaucoup, j’ai d’abord commencé par le détester, avant de l’aimer. C’est même un très grand paradoxe pour moi parce que si j’entraînais une équipe de football, je prônerais une idée de jeu totalement différente ; du moins je serais beaucoup plus proche de Guardiola ou de Bielsa. Par exemple, j’accepte de perdre à FIFA : mais certainement pas de ne pas avoir pris l’initiative du jeu (rires) ! Je déteste ça, vraiment. Donc, quand l’Inter Milan élimine le Barça en 2010, je suis vraiment déçu parce que j’espérais voir Guardiola soulever une 2ème Ligue des Champions (et prendre Zidane de vitesse donc…). Ensuite, j’ai lu la biographie de Thibaud Leplat sur Mourinho (Le cas Mourinho, Hugo Sport) et j’ai pris une gifle, sincèrement. Déjà, parce que le type écrit vraiment bien, et la vie de Mourinho est présentée d’une façon qui te permet de prendre directement conscience d’une chose très simple : ce mec a vraiment quelque chose de spécial … ce n’est pas que du vent ! On parle d’un acteur, d’un véritable caméléon, d’un mec qui n’était pas programmé pour devenir le meilleur entraîneur du monde à une période, et c’est quelque chose de très fort. On vit dans une époque où on nous explique en permanence que : « tout est difficile, pratiquement impossible même ». Les parcours sont toujours sinueux, tout le monde le sait. Par conséquent, moi, j’aime me raccrocher à ce genre de belles histoires pour continuer d’avancer. Le mec part de rien et il arrive tout en haut. C’est un message intéressant pour les gens et se dire : « Pourquoi pas moi ? ». Je trouve que c’est important de donner des références comme ça aux gens pour essayer de les stimule, de les booster un peu. Pierre Ambroise Bosse a eu des propos géniaux sur la question après sa course. Il expliquait qu’il n’était plus dans une recherche de performance mais plutôt dans l’idée de réaliser « son rêve de gamin » (il était convaincu que ça avait fait la différence durant son sprint final). La veille de la course, il se dit une seule chose : « Pourquoi pas moi ? ». Et bien… « pourquoi pas toi ? ». Voilà, moi, j’essaye de communiquer ça aux gens, rien de plus. Brel disait : « Le talent, c’est d’avoir envie de réaliser un rêve. Le reste, ce n’est que de la sueur et du travail » … Dans le monde du football, Mourinho est peut-être celui qui représente le mieux cela. Après, au-delà de la symbolique vis-à-vis du destin, j’aime sa personnalité et le côté show qu’il apporte depuis le bord du terrain ou en conférence de presse. Mourinho est un rocker, c’est une évidence. Même si, aujourd’hui, le personnage évolue encore : il intériorise beaucoup plus ses émotions, pour le bien de son groupe.

Tu fais un parallèle très fascinant entre l’entraîneur de Manchester United et Steve Jobs dans le chapitre 8″The Job is Mourinho », pourquoi comparer ces deux personnes qui semblent être aux antipodes l’une de l’autre ? 

C’est vrai. Jobs était un calvaire pour ses employés alors que Mourinho parvient à devenir une crème avec certains. En vérité, Jobs ne se sentait pas capable diriger de grands groupes de travail, alors il cherchait au maximum à réduire le nombre d’employés à ses côtés : il appelait ça « les groupes d’élites » (traduire, ceux qui vont subir…). Après, ce qui les rapproche tout de même, c’est ce côté « manipulation des esprits » ; Jobs s’est très largement servit de la presse comme le fait Mourinho dans le football. Jobs était déjà dans le mind game face à IBM, puis face à Microsoft. D’ailleurs, c’est quelque chose qui m’agace parfois avec les médias pour Mourinho, qui essayent de décrypter sa méthode mais ne se rendent pas compte que certains pics auront très souvent un impact positif par la suite. Il suffit de regarder l’exemple Benzema à Madrid, ou d’attendre encore un peu pour Martial aujourd’hui. Tout est calculé avec le Mou… Prenons le cas Eto’o avec Chelsea : le pic envoyé sur l’âge ? Triplé contre Manchester juste après + quelques autres buts. Finalement, Mourinho a eu exactement ce qu’il voulait à cet instant : un attaquant qui marque des buts pendant qu’il pleurnichait auprès de sa direction en coulisse pour dénicher un grand attaquant. La saison suivante, Chelsea est champion d’Angleterre avec Diego Costa. Ensuite, ce qui m’a le plus intéressé avec Jobs et Mourinho, c’est que les deux se sont brûlés les ailes très violemment durant leur parcours : on peut même clairement parler de blessures narcissiques à ce niveau-là. Leur ego est rentré en jeu dans une bataille violente avec un rival, parfois même plusieurs. Je voulais mettre en valeur cet aspect-là, parce que j’ai rencontré beaucoup de gens qui ont des échecs dans leur vie et qui s’arrêtent sur le fait d’avoir échoué justement, qui se découragent… Je voulais montrer que malgré leurs échecs, Mourinho et Jobs ont trouvé des solutions pour changer, et pour devenir meilleurs (humainement parlant dans les deux cas, si vous regardez bien : Mourinho est beaucoup plus calme aujourd’hui et bien moins expressif). Échouer, ce n’est pas dramatique : ce sont les conclusions que tu tires d’un échec qui sont importantes. Dans la plupart des cas, les gens ne prennent pas le temps d’analyser de façon globale les raisons d’un échec. Moi, j’ai un parcours très chaotique, je n’ai pas fait d’études, j’ai eu des problèmes de santé et j’ai dû me remettre en permanence en question pour pouvoir apprendre « seul ». Grâce à ça, j’ai pu constater une chose très simple : on te conditionne dès le plus jeune âge à avoir peur de l’échec avec un système de notation très barbare en cours. Je ne dis pas que c’est une chose exclusivement mauvaise, je dis même qu’il s’agit de quelque chose de nécessaire (on ne vit pas non plus dans le monde des Bisounours…). Mais, je ne pense pas qu’on valorise vraiment l’apprentissage , mais plutôt le simple fait d’avoir atteint. Ensuite, on ne favorise en rien les matières permettant de développer l’ouverture d’esprit et la créativité. Ça, j’en suis persuadé. C’est même un fait avéré.

Est-ce que cette manière de raisonner est franco- française pour toi ?

Je ne sais pas si c’est vraiment un problème de « mentalité française », j’ai un peu voyagé et disons que c’est intéressant de voir que l’échec est perçu totalement différemment aux Etats-Unis par exemple, comme la réussite d’ailleurs : ce qu’elle va procurer chez les autres vis-à-vis de toi hnotamment, et sur le rapport à l’argent également (j’aurais tendance à dire qu’on est dans un pays parfois très hypocrite et trop souvent dans la comparaison avec un côté envieux) … Mais, pour répondre à ta question plus directement, je vais rester sur un domaine que je connais bien, les jeux vidéo. En France, on évoque encore assez souvent l’aspect lié à une possible addiction, à la violence etc… En Suède, on perçoit les jeux vidéo comme une composante fondamentale de la société qui sert à fédérer les jeunes entre eux (mais pas seulement). Très tôt, on instaure des jeux sérieux pour travailler sur la créativité et favoriser l’éveil chez l’enfant.

Donc, on essaye d’exploiter quelque chose pour le relier à l’éducation, au lieu de se focaliser sur les aspects négatifs. Je trouve le procédé plus intéressant et la démarche plus noble. Je n’aime pas les gens qui aboient, je préfère ceux qui réfléchissent… Malheureusement, j’ai parfois l’impression qu’on a un problème d’ouverture d’esprit en France – que ce soit dans l’éducation, dans le management ou dans pleins d’autres domaines d’ailleurs. Après, il faut toujours du temps pour que les choses bougent. L’affrontement entre les anciens et les modernes est toujours un moment intense (sourire). De toute façon, il faut bien comprendre : le monde nouveau est déjà-là ; essayons de vivre avec lui plutôt que de le rejeter en permanence et de vivre dans le conflit :« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse » (Camus, toujours).

Tu as mêlé le football et de nombreux thèmes divers et variés ; lequel as-tu trouvé le plus fascinant à mettre en relief ?

Les échecs, et de loin ! J’ai une anecdote à ce sujet d’ailleurs. Quand j’écris le Chapitre 3 (« Les Fous seront les Rois »), mon frère est chez moi et il y a Bayern – Atlético Madrid en demi-finale de la Ligue des Champions. Le coup parfait… D’un côté, Kasparov (Guardiola) et de l’autre Karpov (Simeone). Pendant tout le match, j’ai essayé d’expliquer à mon frère ce qu’était vraiment le football (idéologiquement parlant) à travers des comparaisons entre les mouvements aux échecs et le pressing orchestré par les deux équipes : chacune avec une idée de jeu différente. C’était hyper intéressant parce que mon frère ne connait pas grand-chose au football mais si aujourd’hui tu lui demandes de soutenir une thèse sur la philosophie de jeu dans ce sport, je pense qu’il pourrait s’appuyer sur ces comparaisons entre Kasparov, Karpov, Guardiola et Simeone. Si tu aimes la stratégie, tu retrouveras du « jeu de position » dans n’importe quel autre jeu de toute façon (Overwatch par exemple, un célèbre FPS, est l’archétype du jeu de position virtuel, comme pouvait l’être Team Fortress par le passé). Très vite en m’intéressant aux échecs, j’ai compris ce qui pouvait stimuler Guardiola dans sa réflexion vis-à-vis des parallèles entre ces deux jeux. D’ailleurs, si tu observes bien ses ajustements à Munich, tu remarques que certains s’orchestrent après des échanges avec Kasparov (à New-York, durant son année sabbatique). En l’absence de Xavi notamment, de Messi aussi, évidemment, Guardiola a dû s’adapter pour développer un nouveau style de jeu, en conservant une matrice similaire à sa philosophie initiale. Pour Guardiola, s’adapter ce n’est pas seulement réfléchir au football, c’est prendre en compte l’ensemble de ses connaissances pour trouver des solutions. Cela peut paraître un peu loufoque comme raisonnement, avec un côté mystique parfois même, mais c’est comme cela que Guardiola fonctionne. Quand Zlatan l’insulte de « philosophe du football », en vérité, il s’agit du plus beau compliment qu’on puisse lui faire.

Dans le chapitre 3, « Les fous seront les rois », tu sembles porter en très haute estime Guardiola, Bielsa mais aussi Albert Camus. A quel degré ces personnes ont eu un impact dans ta manière d’être ?

Autant Camus, Bielsa et Guardiola m’ont influencé, mais celui qui a eu le plus d’impact sur moi (puisqu’il décide de la fin du livre), c’est Nietzsche. Ce n’est pas pour rien que je m’appuie notamment sur un extrait de L’Homme révolté (de Camus) pour introduire l’épilogue d’ailleurs. Quand j’ai relu ce passage, ça m’a directement frappé : on parle de Bielsa là, on parle d’un homme libre. Il fallait absolument que j’arrive à traduire cela en quelque chose de parlant pour mes lecteurs. Modestement, j’avais envie de transmettre du bonheur (et du courage) aux gens en les sortant de leur quotidien avec un livre qui mêlerait plusieurs genres, plusieurs styles, plusieurs pensées. J’avais envie qu’à la fin du livre les gens se disent : « C’est possible, on peut y arriver nous aussi ! ». Comme chez Zazie tu sais : « J’achète un monde où tout le monde gagne ! » (rires) … Honnêtement, je pense y être arrivé quand je vois le retour des gens, j’ai reçu  beaucoup de messages. Au-delà des chiffres et des ventes etc…, c’était ça, le plus important. Et ça, c’est Camus qui me l’a légué : ce côté, « essayons de sublimer notre travail pour les autres ». Abd Al Malik expliquait que sans Camus, il vendrait surement des barrettes aujourd’hui…. Ce genre de déclarations, ça me parle. J’ai grandi en banlieue parisienne, ce n’était pas la cité non plus, mais t’en as qui ont mal tourné. Au fond de moi, je reste persuadé que si on était parvenu à leur transmettre de la culture, des émotions positives à ces jeunes avec le sport ou par la littérature, ça se serait passé autrement pour eux par la suite. Ça peut paraître très chevaleresque comme pensée, mais c’est important d’essayer d’apporter de la culture aux gens pour leur permettre de s’en sortir ; de découvrir d’autres horizons. Quand tu vis dans du « béton » toute la journée, il faut pouvoir s’évader. Si tu veux faire passer de la culture à des gamins, le football est un super moyen pour ça. Sincèrement, je rêve de cours théoriques mêlant histoire, football et économie…. Je peux te dire qu’en étant honnête avec les « secrets » de la FIFA, ça pourrait être marrant en plus (rires) ! Plus sérieusement, le football est un univers riche et varié, quand tu sais l’exploiter, tu peux établir des cours et des parallèles très intéressants. Quand Romain Molina écrit Galère Football Club par exemple, il ne vient pas nous parler de football uniquement, ou alors le lecteur n’a rien compris au message. Il cherche à apporter de l’espoir aux gens : il veut aussi montrer que le football ce n’est pas qu’une histoire de millionnaires et de gonzesses en boites de nuits etc… De toute façon, le sport est toujours lié à la société et permet de contextualiser les événements en leur apportant une dimension sociale supplémentaire. Si en utilisant le football, certains auteurs arrivent à transmettre des messages nobles, et de la culture, tant mieux.

Après, pour en revenir à Guardiola et Bielsa, j’aime les types de convictions. Je trouve qu’on vit dans une époque où ça devient de plus en plus rare. La révolte est – certes présente, mais la révolte pour la révolte, ce n’est pas très intéressant : je préfère les idées, et par conséquent, les gens qui s’y tiennent … Il y a une phrase très stupide dans Fight Club qui dit : « on est la génération oubliée parce qu’on n’a pas connu de grande guerre ». Aujourd’hui, on fait partie d’une génération qui vit une nouvelle forme de souffrance justement, une nouvelle forme de guerre pour être plus clair. Le tout, noyée dans un flot perpétuel d’informations et de controverses. Si les auteurs ou plus généralement les personnes du milieu du divertissement n’essayent pas d’apporter un peu de bonheur aux gens par leur travail, et qu’on ne pense qu’au résultat, on vivra dans une époque de plus en plus triste. C’est ce qui me plaît chez Guardiola notamment – que tu retrouveras aussi chez Matisse avec une phrase très simple : « La peinture doit servir à autre chose qu’à la peinture ». Guardiola dirait que : « le sport est un spectacle qui existe pour rendre les gens heureux ». Après, il faut faire attention : tu peux aussi procurer du plaisir aux gens avec un style de jeu différent de celui de Guardiola. Je ne suis pas un dictateur de la pensée à ce niveau-là. J’aime voir jouer l’Atlético de Simeone – comme j’aime voir l’Italie, audacieuse avec ses armes, sous Conte – contre l’Espagne lors de l’Euro. Parfois même autant que voir l’Espagne jouer dernièrement contre l’Italie justement (avec Isco en position de ‘false 9’). Avec le temps, j’ai appris à être moins réfractaire à une autre idée du football que celle que j’avais au départ. Finalement, tu sais, c’est comme la musique pour moi : j’ai commencé par IAM et NTM grâce à mon père. Aujourd’hui, je préfère largement Ludovico Einaudi ; on évolue à tout âge, ou pas d’ailleurs…

Est-ce que le football est le meilleur vecteur de société ?

Bien sûr, c’est d’une d’évidence absolue même. Même, si aujourd’hui, je pense que c’est moins le cas avec la disparition des matchs sur TF1 notamment. Avant tu pouvais intercepter un collègue ou un ami tombé par hasard sur le match en question et ouvrir une discussion avec lui. Après, tout va dépendre du lieu où tu te trouves aussi. Si tu es à Marseille, tu vas pouvoir t’en rendre compte. Quand je bossais chez Onze Mondial, je suis parti voir plusieurs matchs, ensuite j’ai déménagé sur place pour pouvoir suivre Bielsa à l’OM. Avant son départ, j’ai eu le temps de pouvoir prendre quelques cafés avec des mecs en terrasses, on parlait de football, de jeu, des comparaisons avec Deschamps notamment. C’était très instructif et surtout très vivant. C’est ce que j’aime avant tout dans le football, l’échange avec les gens et dans certains lieux, tu ressens clairement que les gens se servent du football pour communiquer avec les autres avant tout. On est souvent dans l’exagération, dans l’affabulation même, mais c’est normal : on est également dans la passion, la vraie (et donc dans le burlesque quelque part). J’adore ça, vraiment ! D’une certaine façon, ce sport est à la portée de tous. Et il faut le respecter parce qu’il a un impact réel sur la population. J’étais à Lyon récemment pour la ½ de Coupe d’Europe (face à l’Ajax avec un très grand Bruno Genesio), un match vraiment spécial. Pour être un peu réducteur, j’ai vu un « prolo » prendre un chef d’entreprise ou quelque chose qui s’en rapprochait dans les bras après un but, c’est vraiment sympa comme image, ça peut paraître très naïf comme pensée, mais moi ça me touche. Pendant 90 minutes, on était tous les mêmes, tous avec le même objectif et la même envie. C’est rare ce genre de trucs quand t’y penses. Tu le retrouveras aussi pendant un concert évidemment. Mais, ces moments de communion entre toute une population, ça reste rare ! Et dans des périodes délicates, je trouve ça très important. Dans plusieurs années, je ferais bien attention à montrer l’hymne chilien joué durant la Copa America à mon fils par exemple, je trouve que c’est un message très important. Il y a une dimension physique et compétitive dans le football certes, mais il y a aussi autre chose. Regarde, qu’est ce qui est important dans la Main de Dieu en 1986 ? La main, ou le fait que Maradona corrige l’histoire des Malouines ? Sur le moment, la main paraît être le fait le plus important, mais en vérité : c’est presque une anecdote… La vraie histoire, c’est l’Argentine qui prend sa revanche sur les Britanniques. Indéniablement, il y a toute une mythologie derrière un match de foot. Mais pour ça, il faut s’y intéresser véritablement. Et accepter le fait que cela puisse impliquer des facteurs sociologiques, économiques, voire politiques…

Je connais beaucoup de professeurs dans l’Education Nationale. Il y a un élève de l’un d’entre eux, qui avait la coupe de cheveux de Griezmann (le pauvre…). Mon amie, professeur donc, ne savait pas que c’était le cas. A partir du moment où elle l’a su, cela a permis d’avoir un départ de dialogue sur le sujet avec l’élève en question. Depuis, cela leur arrive de parler de football quelques fois : cela peut paraître très anecdotique, mais c’est une forme d’échange supplémentaire. Le football est un sujet merveilleux pour rapprocher les gens, comme beaucoup d’autres phénomènes de masse à partir du moment où ils sont bien exploités. Le problème, c’est qu’on le pollue avec le mercato et des analyses parfois frauduleuses. Aussi, on considère les bons journalistes comme ceux qui rapportent des informations parce qu’ils font le buzz grâce à ça. Moi, je trouve ça pathétique… mais ça n’engage que moi. Je préfère le type qui n’a pas d’informations mais qui sait écrire et véhiculer un message positif vis-à-vis de ce sport, plutôt que celui qui enchaîne les informations mêlant millions ; « il ne manque plus que la signature » et « affaire à suivre » … Voilà, après, il faut de tout pour faire un monde. Chacun ses lectures, chacun ses centres d’intérêts. Et encore, le transfert de Neymar m’a permis de parler du PSG avec ma mère (rires) ! Simplement, cela m’a un peu gavé d’avoir une sorte de feuilleton interminable durant une bonne partie de l’été. Le pire étant que ceux qui alimentent ce feuilleton vont après s’étonner du dégoût des gens par rapport à l’argent dans le football, les dérives monétaires etc… C’est sûr que si ton actualité ne tourne qu’autour de ce genre d’informations et du mercato, tu ne vas pas aider les gens à voir le football différemment…

« Memento », c’est le nom d’un formidable film produit pas Christopher Nolan mais aussi le nom d’un des chapitres dans lequel il y a de nombreuses références cinématographiques. Tu fais le parallèle entre la scène de la cuillère dans Matrix et les compétences cognitives du footballeur ; pour toi, quelle est l’importance de l’intelligence chez un joueur de foot ?

C’est une bonne question ça. Je vais prendre l’exemple de Valère Germain. Je le suis depuis la descente en Ligue 2, j’ai regardé de nombreux de ses matchs à l’échelle en dessous et tu pouvais dejà anticiper ce qu’il allait se passer dans sa carrière. Même dans des matchs où il ne touchait pas beaucoup de ballons, tu voyais qu’il était plus intelligent que la moyenne. II se plaçait toujours au bon endroit, au bon moment. Il est peut-être moins doué que d’autres, mais sa carrière, il la doit à son cerveau et son intelligence. C’est quelqu’un de méritant car le football est difficile, il faut beaucoup réfléchir à ce qu’il va se passer et t’as qu’une fraction de seconde pour ça. T’as plein de données à assimiler rapidement, des joueurs autour de toi et pourtant, faut rester concentrer. Les joueurs intelligents ont une intelligence spatiale plus développée que la moyenne.

A l’époque où Gameiro-Griezmann flambaient à l’Atlético, j’entendais dire « ils ont des automatismes » partout et t’as Raynald Denoueix qui vient dire que ça ne veut rien dire avoir des automatismes. Les fameux automatismes, c’est simplement lié à la réflexion des mecs concernés. Quand tu regardais les deux s’amusaient ensemble, c’est parce que leurs intelligences spatiales étaient folles, t’avais l’impression qu’ils étaient en télépathie. Tu peux voir que si tu n’as pas un talent exceptionnel, si tu te forces à réfléchir et tu comprends comment fonctionne le football, tu vas t’en sortir.  L’intelligence est primordiale pour comprendre le message que veut te transmettre ton entraineur. Guardiola quand il arrive à Munich, il veut faire jouer Ribery en faux 9, comme Messi à Barcelone. Le problème, c’est qu’il ne comprend pas ce que lui demande son nouvel entraineur. Dans ce moment-là, tu te poses des questions sur la capacité à réfléchir du joueur (même si, Henry dit : « Parfois, Guardiola demande des choses que lui seul peut comprendre ou voir sur un terrain de football »). Surtout qu’il a eu une super carrière et que c’est un jouer d’exception, je critique pas mais que lui ne comprenne pas ce que Guardiola lui demande, ça me fait poser des questions sur a capacité à réfléchir et comprendre le football. Christian Gourcuff lui expliquait qu’en France, il était difficile de faire jouer une équipe dans deux systèmes de jeu différent. Moi je trouve ça super inquiétant. On parle de joueurs qui sortent de centre de formation et qui devrait être intéressés par leur sport. Les mecs, à 25 ans ils ont une intelligence de jeu super limitée, c’est grave. Ce n’est même pas moi qui le dis d’ailleurs. Dans notre football, on se base trop vite sur la recherche de performances et on oublie d’inculquer des choses élémentaires chez les enfants.

Chez les équipes de jeunes espagnoles, au lieu de viser le résultat du match, elles cherchent à faire évoluer les joueurs à des postes différents pour développer une intelligence de jeu. On ne délaisse pas totalement la recherche de résultat mais on mise en priorité sur le développement de l’intelligence de jeu. Gagner quand t’es jeune, ça ne sert à rien. On en revient encore à la notation en cours, il faut atteindre des objectifs et dire « on l’a fait, on l’a réussi », mais la finalité est ailleurs. On ne sait pas si on a vraiment réussi et si l’impact est important pour le joueur ou l’élève. C’est un problème qu’on a dans la société française encore une fois.

Si Lionel Messi était l’élu de la Matrice, qui pourrait remplir le rôle de l’Oracle ?

Déjà, dans Matrix : tu as des références à Nietzsche à peu près partout… Le « deviens qui tu-es », « fais les choix de toi-même » (émancipe toi intellectuellement), « l’Amor Fati », « fais confiance au destin ». Donc, je dirais que l’Oracle pour Messi, c’est GuardiolaQuand tu reprends les déclarations ou les discours des joueurs, Guardiola ne cochait pas particulièrement Messi, mais l’Argentin devenait plutôt le reflet de son coaching. Dans les 15-20 derniers mètres, il laisse place à la créativité des joueurs. Lui il aide pour la construction, la participation au jeu et dans le placement mais dans la zone décisive : « faites ce que vous voulez ! ». Et ça, ça revient à l’oracle parce qu’il ne dit jamais à Neo : « Va faire ça » ou « ça va se passer comme ça » mais plutôt cherche à le guider et lui laisse prendre ses propres décisions.  C’est parfaitement le rôle qu’avait Guardiola avec Messi. Ce ne sont pas les hommes qui font les responsabilités, mais les responsabilités qui font les hommes. Ferguson disait qu’à un moment, il n’avait pas les « yeux » ni le « talent » pour comprendre ce que faisait Cantona sur un terrain, c’était à lui de prendre les initiatives pour devenir le joueur qu’il devait être.

Quels sont les projets sur lesquels tu travailles ?

Il y en a plusieurs, mais actuellement, celui qui m’importe le plus ça reste la sortie de mon second livre au mois d’octobre prochain. On s’est lancé sur un vrai projet d’équipe avec Hachette/Marabout (et plusieurs autres rédacteurs) afin de présenter au mieux possible « Le phénomène eSport » aux gens. J’ai été champion de France avec mon équipe (en 2010) et c’est un sujet qui me tient vraiment à cœur. Quelque part, cette discipline possède les mêmes « codes » que ceux que tu vas retrouver dans le football ou dans n’importe quelle autre activité sportive. Sincèrement, et sans sortir les violons, on a donné le meilleur de nous-même pour retranscrire ça avec beaucoup de passion et un véritable côté « authentique ». Pour la suite, on verra. J’ai mis beaucoup de temps et d’énergie afin de combler le manque occasionné par l’absence d’un parcours scolaire traditionnel. Aujourd’hui, j’ai surtout besoin d’un peu de repos.

Si tu devrais écrire un livre sur un personnage du football lequel choisirais tu et pourquoi ?

Bonne question ça… Je dirais Guardiola quand même. Guardiola, parce que cela me permettrait d’inclure de nouvelles références un peu inattendues par le lectorat grâce à son côté « philosophe du football » justement. Ensuite, j’aime l’idée qu’il soit parti au combat quelque part : en Angleterre, sur une terre où il est vraiment difficile pour lui d’imposer son idée de jeu. Il y a un côté un peu chevaleresque à ça et une profonde remise en question, même si certains en doutent encore et considèrent qu’il reste « fermé », voire arrogant avec le désir de démontrer qu’il est LE meilleur tacticien. En vérité, Pep est un héros du football, il n’a pas le temps de se soucier des vents contraires : « Tu peux bien me critiquer autant que tu veux, tu ne seras jamais aussi critique que je le suis envers moi-même. Mon style de jeu, c’est mon style de jeu. Mais il y en a qui sont totalement différents et qui peuvent aussi mener à la victoire. La question n’est pas de savoir si mon style est le meilleur. C’est le mien, c’est tout ».

 

Créditis photos : Manuel Queimadelos Alonso/Getty Images