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Il y a parfois des histoires qui nous rappellent que les vainqueurs ne sont pas toujours les plus puissants, que David a battu Goliath et que dans son sillon il a entraîné une foultitude de héros ayant ce privilège et ce mérite de montrer au peuple que la passion peut l’emporter sur la force. Parmi ces héros, Juan Roman Riquelme, “el ultimo diez” en personne, qui un soir d’avril 2001 a fait flancher Mauricio Macri, président de Boca Juniors et aujourd’hui président de l’Argentine…

Mauricio Macri n’est pas de ceux qui ont choisi une vie tranquille, une vie sans risque et sans remous. Non, Mauricio est un stratège. Et s’il a compris une chose, c’est que pour mener la vie qu’il veut mener, pour réaliser la carrière qu’il veut réaliser, il faut être populaire. Le problème est qu’en dehors de la papauté, il n’y a pas dix chemins pour être populaire en Argentine. Alors Mauricio, du haut de ses 36 ans, fait le choix qui peut le propulser sur le devant de la scène : il se présente aux élections du Président de Boca Juniors. 4415 voix plus tard, il est en poste et promet de régaler les socios. D’ailleurs, dans cette optique, il fait des choix plutôt judicieux, à commencer par un partenariat avec Argentinos Juniors pour récupérer quelques jeunes pépites… Carlos Tevez, Nicolas Gaitan mais surtout Juan Roman Riquelme, un gamin que les Xeneizes ne connaissent pas encore mais qui va rapidement entrer dans leurs cœurs…

Nous sommes en 1996, Riquelme vient d’arriver au club mais déjà l’espérance est grande. Ses premiers pas contre l’Union Santa Fe ne présagent qu’une suite savoureuse. Ils nous régalent de délices comme lorsque quelques jours plus tard il marque son premier but pour les Xeneizes. Il n’aura pas fallu longtemps pour que le gamin de Buenos Aires montre à la Bombonera qu’elle avait encore de quoi se chauffer. Car les temps sont durs à Boca Juniors… Le club n’a plus gagné de championnat depuis 1992, les idoles sont déchues -comme ce 25 octobre 1997 où à la mi-temps d’un superclasico entre Boca et River, les joueurs décident unanimement de faire rentrer Riquelme à la place de Diego Maradona, le Pibe de Oro, celui qui a donné tant de joie au peuple argentin. Les joueurs qui ont provoqué ce changement ne le savaient certainement pas mais ils venaient de remplacer, comme tout un symbole, une icône par une future autre. L’histoire est en marche, la destinée de Juan Roman Riquelme est écrite…

Comme dans toute histoire de destinée, il y a un ange gardien. Celui de Riquelme s’appelle Carlos Bianchi. Ancien attaquant à succès, aussi bien en Argentine qu’en France où il a émerveillé Rémois et Parisiens, Carlos Bianchi s’est mué en entraîneur à succès et Boca pourra en témoigner. Avec Carlos Bianchi la disette est terminée. S’appuyant sur un trio Guillermo-Riquelme-Palermo, les Xeneizes s’envolent et s’offrent le tournoi d’ouverture en 1998. Le grand Boca est de retour et Riquelme prend son pied. La confiance de l’entraîneur en son milieu de terrain le libère ; il joue plus, marque plus, offre plus de passes décisives… Même s’il faudra attendre 2001 pour qu’il puisse voir s’offrir le numéro 10 qui appartenait avant à Maradona, c’est bien lui le patron du milieu de terrain. Aussi, Boca enchaîne : tournoi final en 1999, tournoi d’ouverture en 2000 mais surtout la Copa Libertadores que le club bleu et jaune va chercher en 2000. Tout va pour le mieux à Boca mais comme dans tous les bonnes histoires, c’est quand on pense que tout va bien qu’il se trame finalement quelque chose de mauvais. Et comme dans beaucoup d’histoires, c’est un problème de business qui met les choses à mal, rabat les cartes et nous fait oublier tout le bonheur qu’on nous avait pourtant offert… Macri. Riquelme. Problème d’égo, de contrat, de statut… La guerre entre les deux hommes est déclarée.

Non Riquelme n’est pas un saint. Il a lui aussi une carrière à mener, et il a compris qu’avec l’importance qu’il avait dans les résultats de son équipe, il pouvait se permettre de demander un nouveau contrat qui officialiserait sa stature, aussi bien sportivement que financièrement, au sein du club. De son côté, Mauricio Macri, qui s’était félicité du refus de départ de Riquelme en 1997 alors que Parme était sur le coup, s’arc-boute sur ses positions : pas questions de faire de cadeau financier, Boca a besoin d’argent. Alors le bras de fer entre les deux hommes commence et se transforme en une bataille symbolique. D’un côté, Juan Roman Riquelme, l’enfant prodige, le chouchou de tout un peuple Xeneize, le footballeur simple et passionné. De l’autre Mauricio Macri, le businessman, l’homme qui ne veut pas dépenser un sou. Une bataille pipée dès le départ et qui va connaître son point d’orgue en avril 2001 lors d’un superclasico mémorable…

C’était un dimanche soir où les fans de football n’auraient raté pour rien au monde cette rencontre que l’on ne présente plus, le superclasico entre Boca Juniors et River Plate, ce match où les stades bouillonnent, où la pelouse tremble tant le rythme imprimé par les supporters est puissant. Mais parmi les superclasico, celui-ci n’a pas d’égal. Nous sommes à la 25ème minute. Boca profite d’une contre-attaque pour lancer Rodriguez qui va défier le gardien en face-à-face. Il dribble. Le gardien part à la faute. Penalty pour Boca. Riquelme se saisit du ballon et le temps s’arrête. Mauricio Macri est dans sa loge, concentré, stressé. Il ne sait pas ce qui l’attend. Numéro 10 dans le dos, Riquelme s’élance, frappe… et le gardien repousse le ballon. Il y a des moments dans le football où l’on prie de tout notre coeur pour qu’une chose se réalise. Ici, on a tous au fond de nous prié pour que Riquelme puisse pousser ce ballon au fond. Il l’a fait. Riquelme reprend le ballon repoussé par le gardien et marque. Et ce n’est que le début. Il part en courant vers le milieu de terrain, demande à ses coéquipiers de le laisser. Macri, lui, est soulagé, son équipe mène 2-0, mais Riquelme arrive dans le rond central, il se plante face à la tribune présidentielle et comme une statue, mains autour des oreilles pour capter une potentielle réponse, il provoque son président. Il ne bouge pas, il est imperturbable. Face à lui le Président ne tient pas et finit par s’asseoir. Riquelme a compris. Il s’en va. Il a gagné.

C’était peut-être un rien, mais c’était un symbole. Un symbole d’un businessman qui ne peut tenir tête à un passionné. Un symbole d’une lutte entre le football et l’argent. Et un symbole d’une victoire du football. Car, 16 ans plus tard, on pourra retenir que les deux ont réussi. Riquelme est la plus grande idole de Boca Juniors et Macri est le président de l’Argentine. Mais ce soir-là, pendant 2 minutes, l’homme qui est aujourd’hui la personne la plus puissante d’Argentine s’est incliné face à l’Ultimo Diez, s’est incliné face à la Bombonera, face au football et face à la passion.

Photo credits : losandes.com.ar