Nos larmes pour Messi 

Il est 17h50 et il marche sur le terrain. Il n’erre pas comme beaucoup l’auraient fait, non, il marche. Il marche parce qu’il le sait, depuis plusieurs années déjà. Il lève la tête et plisse les yeux, comme souvent. Son regard est dirigé vers l’écran géant, il se voit et, au-dessus de lui, ce qu’il cherchait, ce résultat qui entérine ses sensations. La réalité ne suffit plus, il est lui aussi plongé dans cette ère de la confirmation digitale, lui aussi pris au piège de la certitude du doute ; cette fois-là, le verdict est fatal.

N’est-ce pourtant pas ce qu’il fallait pour parfaire sa légende ? L’élimination de l’Argentine de Lionel Messi n’est pas la réalisation d’un inachèvement mais au contraire la fin de la construction de son mythe. L’homme ne conçoit le parfait que dans l’imperfection. Incapable de réellement voir le parfait, il a érigé en modèle des prestations grinçantes où le génie se révèle dans l’insolence, le talent dans la décadence. Il n’y a pas de plus grandes légendes que Georges Best ou Mané Garrincha, il n’y a pas de plus grand génie que Diego Armando Maradona. Et soyez sûr qu’El Pibe de Oro n’a pas acquis son génie en gagnant la Coupe du Monde, il l’a fait en marquant l’histoire, dans un simple quart de finale.

Comment peut-on croire après avoir vu ce quart de finale que le génie relève encore de la perfection ? Le génie, c’est cette main qui vient provoquer les Anglais, le génie ce sont ces larmes qui coulent sur les joues de Victor Hugo Morales au moment de commenter le but du siècle. «Gracias Dios por el fútbol, por Maradona, por estas lágrimas». Il n’y avait que Dieu dans les mains de qui l’on pouvait remettre la perfection ce jour-là, laissant la réalité nous submerger de larmes de joie et d’admiration.

L’élimination de l’Argentine, c’est avant tout cette imperfection qu’il manquait à Lionel Messi. On a dit de Maradona qu’il avait tout gagné, on dira de Messi qu’il lui manquait juste ce trophée. « C’était le plus grand mais il n’a jamais gagné la Coupe du Monde ». Vos petits-enfants ne comprendront pas mais vous leur répéterez cette phrase car vous étiez témoin, privilège du contemporain.

Il n’empêche que derrière ce génie se cache ce que masque la tête baissée de La Pulga : des larmes, toujours. Elles ne sont plus de joie mais de compassion ou de tristesse. Sont-elles le propre du génie ? Elles sont en tout cas ce qui occupent notre tête à la fin de ce match, elles sont finalement la seule chose que nous pouvons donner à Messi, impuissante récompense. Il y a d’ailleurs dans ces larmes le sentiment que nous sommes plus triste que le triste héros lui-même, le sentiment que l’impuissance ne vient pas de lui mais du monde extérieur dont nous faisons partie.

Avec Messi, les impressions sont inversées. Ce n’est pas lui qui fait exception à l’espèce humaine, c’est l’espèce humaine qui lui fait exception. Nous sommes si petits face au gigantisme de son talent que nous sommes extra-messiestes, comme nous le disons extra-terrestre. Pourtant, lui doit combiner avec nous et cette pression du rendement qui a emporté sur son passage tout ce qu’il pouvait rester de beau, de suspendu dans le temps. En pratiquant ce football et en perdant cette Coupe du Monde, Messi a grandi ce sport et a fait ce qu’il appartient aux légendes de faire.

On en parlera pendant quelques jours puis on l’oubliera mais c’est pourtant ce qui devrait marquer l’éternité. Il restera sur cette pelouse les traces d’un géant que l’on devrait vénérer comme celles d’un être préhistorique. Ces traces sont celles de la fin, la fin de la construction d’une légende, la fin d’un espoir de perfection, la fin d’un rêve pensé dans l’autre. Mais elles sont aussi le commencement, celui du génie et de nos pleurs, car l’un n’existe définitivement pas sans l’autre.

Quand les gens sont d'accords avec moi, j'ai toujours le sentiment que je dois me tromper.