Mesut Özil, entre le racisme et la profonde déception

Pour la première fois depuis que Mesut Özil a été photographié avec R.T. Erdogan, mais aussi  sans doute pour la première fois de sa carrière, le joueur né à Gelsenkirchen a pris la parole. Il s’est engouffré dans une blessure béante et purulente qui trainait depuis de longues semaines maintenant. Sans détour, il a répondu aux nombreuses attaques dont il faisait l’objet.

Après la déroute allemande, sans grande surprise, beaucoup se sont mis à la recherche d’un bouc émissaire, d’une cible facile pouvant être détruite sans qu’une quelconque résistance ne soit opposée. Cette victime a été trouvée en la personne de Mesut Özil, lui qui est taciturne et toujours dans l’ombre après avoir retiré ses crampons. Sachant que le joueur n’allait probablement pas réagir, tous s’y sont donnés à cœur joie dans les médias allemands. Des politiques, en passant par certains membres du staff de Joachim Löw et jusqu’à Reinhard Grindel, président de la DFB. Des critiques acerbes, des propos déplacés attaquant directement le joueur. En outre, l’impression que l’échec allemand était uniquement placé sur le dos d’un seul et unique joueur. Seul ce sentiment-là primait suite à chaque déclaration. Sans jamais élargir le champ des possibles.

Sans négliger la portée du geste du joueur allemand dont les racines restent et resteront turques, un tel acharnement pour une photo dépasse l’entendement. Il est bien sûr possible de constater que poser ainsi avec un dirigeant hautement critiqué en Allemagne, dans un contexte électoral complexe, n’était pas forcément brillant. Si ce n’est naïf. Ce n’est pas un scoop, les joueurs de football sont majoritairement éloignés de ce qu’il se passe politiquement au sein de leur pays, ils ne réalisent pas forcément l’ampleur qu’une photo peut avoir. Et c’est ici le cas.

Au moment où ce cliché en compagnie du chef d’État turc, d’Ilkay Gundogan et de Cenz Tosun est sorti, le tsunami a déferlé sur le numéro 10 de la Nationalmannschaft et de son coéquipier. La question d’une non-sélection pour les deux hommes s’est même posée, mais Löw les a tout de même embarqués avec lui pour la Russie. Sans pour autant se tasser, l’affaire a toutefois fait moins de bruit, enfin sauf du côté de l’AfD qui n’a pas hésité pour agir du côté de la récupération politique.

Ce scandale n’était toutefois qu’un avant-goût de l’ouragan qu’allait traverser la Mannschaft « unie » sous l’étendard « ZSMMN » (contraction de zusammen, signifiant ensemble), nom d’une campagne lancée par la DFB avec l’envie de conquérir une nouvelle étoile. Un étendard entaché d’hypocrisie, encore plus après ce scandale. Jamais dedans, le groupe allemand est sorti par la petite porte. Lors du deuxième match, Özil, pourtant petit protégé de Löw, ne débute pas pour la première fois depuis 2010. Symptomatique d’un climat tendu, pas loin d’être irrespirable. L’ultime match se révèle être le coup de grâce, et c’est là que tout dérape. Dès lors, le joueur sera critiqué, traîné dans la boue, faisant les frais d’une véritable chasse aux sorcières.

Lothar Matthäus avait ouvert les hostilités après la rencontre face au Mexique dans Bild : «Avec Özil, j’ai souvent l’impression qu’il ne se sent pas bien sur un terrain dans le maillot de l’équipe nationale, qu’il n’est pas libre : presque comme s’il n’avait pas envie de jouer, accuse l’ancien international. Je ne vois pas de cœur, pas de joie, pas de passion». Finalement, il suggère simplement que le joueur fasse ses valises et s’en aille, comme s’il n’aimait pas son pays et qu’à ses yeux, le principe de bi-nationalité était obsolète. Lui si abrasif a d’ailleurs posé fièrement avec Vladimir Poutine, sans devoir rendre de comptes.

Plus tard, c’est Oliver Bierhoff qui s’en est pris au joueur. Pourtant membre du staff de J. Löw, il a simplement déclaré dans le journal Die Welt que le joueur d’Arsenal n’aurait jamais dû être appelé. Reinhard Grindel, homme fort du football allemand a lui aussi sorti les griffes, exigeant des répondes. En bref, c’est tout un système qui s’est embrasé, mettant sous le feu des projecteurs un racisme latent, ciblant un joueur dont on a soudainement décrié le manque d’amour pour son pays.

 

 

La DFB aura fait preuve d’une grande ingérence face à cette situation, ne maitrisant rien de la première à la dernière seconde. Se contentant de regarder les acteurs du football allemand jeter de l’huile sur le feu en riant grassement. Jusqu’au 22 juillet, journée choisie par le désormais ex-international allemand pour sortir du silence. Dans un communiqué en trois parties, publié au fil des la journée sur les réseaux sociaux, il (avec l’aide de son entourage et autres conseillers sans doute) s’est exprimé, ciblant chaque point et parachevant ses déclarations par un sobre mais puissant « Racism should never, ever be accepted ».

Le joueur s’en prend d’ailleurs directement au président de cette fédération, dont il dit que le comportement ne le surprend pas puisqu’en 2004, au moment où il était membre du parlement allemand, il avait déclaré « multiculturalism is in reality a myth [and] a lifelong lie ». 

En mettant aussi en lumière les agissement des sponsors et des politiques ou même des fans l’insultant, Özil pointe du doigt ce qu’il fait mal, comme pour exorciser ses démons sans vraiment les chasser. Il s’avère être vraiment blessé. C’est ce qui ressort entre les lignes de ce long communiqué qui mérite d’être lu. Car au-delà de son cas personnel, c’est toute une société qui est touchée, une Allemagne aux prises avec les problèmes d’intégration des migrants arrivés ces dernières années. Sans oublier la diaspora turque du pays, la plus large, qui est sans doute touchée de plein fouet par cette situation grandement complexe.

Ce qu’il s’est produit lors de ces dernières semaines, et jusqu’à cette prise de parole, aura sans doute des répercussions. Comment agir avec d’autres joueurs ayant des racines en dehors des frontières allemands ? Les critiques virulentes émises à l’encontre du joueur pris à parti vont probablement rester dans les têtes des jeunes joueurs, car comme il l’a pointé « Aux yeux de Grindel et de ses supporters, je suis Allemand quand nous gagnons mais je suis immigrant quand nous perdons ».

Connu pour être relativement fragile psychologiquement, le joueur n’est bien sûr pas sorti indemne de cette fronde. Ses mots transcrivent une blessure, une certaine tristesse après que tout ce qu’il a réalisé avant mai 2018 ait été rayé des tablettes. Cette histoire aura sans doute un effet sans précédent sur sa condition mentale puisque tous ceux qui se sont égosillés ont oublié qu’un humain se cachait derrière le joueur de football. Démontrant qu’encore une fois, la dimension psychologique et les répercussions que certaines déclarations peuvent avoir sont reléguées au second plan.

Alors logiquement, Mesut Özil, qui a toujours porté le maillot du pays dans lequel il est né, a décidé de jeter l’éponge et c’est difficile de lui en vouloir. Le racisme n’avait pas sa place dans ce débat post-débâcle footballistique. L’argument de l’intégration non plus. En tombant si bas, un bon nombre d’hommes du football allemand ont mis à mal tout un système qui avait pourtant loué ses héros en 2014. Des héros ayant en eux différentes cultures. Ce qu’a déclaré le joueur pourra peut-être faire bouger les choses, pousser ceux qui ont dépassé les bornes vers la sortie. Toutefois, à l’heure actuelle, le seul constat possible est que le football allemand n’en sort pas grandi, bien au contraire. Surtout quand on sait que la presse, les politiques et les instances n’auront jamais rien fait pour calmer le jeu et mettre les points sur les i. Comme si, inconsciemment, cela ne semblait pas ahurissant. Rien ne peut justifier un tel archarnement, que ce soit une photo ou les performances sur un terrain.

Demain sera probablement l’heure de la remise en question. En tout cas, il sera nécessaire d’agir face à ce qu’il s’est produit, en dépit de la complexité du sujet. En attendant, l’Allemagne a perdu un grand joueur qui a enfin eu le courage de s’exprimer, dans de tristes circonstances.

Crédit photo : Luis Acosta / AFP

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