S.O.S ! Football amateur en détresse

« N’oubliez jamais d’où vous venez … car vous venez de là ! Devant vous ! Devant vous il y a les clubs qui vous ont formés. Des clubs de la France entière. Il y a des jeunes de tous ces clubs, leurs éducateurs qui n’ont pas compté leur temps, des parents qui n’ont pas compté leur temps, c’est cela la France ! ». Habitué des péroraisons maîtrisées et passionnées, c’est avec ces mots qu’Emmanuel Macron décide de conclure, lundi dernier, son discours de remerciement à nos champions du monde. Une envolée lyrique qui, mêlée aux cris du public, à l’ivresse de la veille ainsi qu’à l’émerveillement des gamins invités pour l’occasion, nous déviait du propos de fond et du paradoxe qui en découlait. Soutenu par les applaudissements de Noël Le Graët, le Président de la République déclare sa flamme au football amateur, l’élevant en symbole de la France et de la République. Rien que cela. Malheureusement, les faits sont bien moins enthousiasmants que ce beau discours, et la remise sur pied du football amateur français ne semble ni faire partie du projet d’Emmanuel Macron, ni être dans les petits papiers de Noël Le Graët…

Tous. Nous avons déjà tous passé une année au sein d’un club de football amateur. Les entraînements après les cours sous une chaleur suffocante, obligeant ton coach à remplir une demi dizaine de bouteilles de Cristaline vides. Le même qui traçait le terrain les jours de match et qui venait ouvrir ton vestiaire une heure avant ton arrivée, vestiaires nettoyés par ce même homme à tout faire à la fin des entraînements pluvieux lorsque tu traînais avec toi treize kilos de boue sous tes crampons. Cette vie de galérien, nos 23 nouveaux héros l’ont aussi connue. Tous ont commencé au même niveau que toi, dans un club amateur. Celui de leur ville, celui du village d’un pote, celui du quartier d’un cousin. L’intégralité de nos champions du monde a bien eu comme starting-block ces clubs de football amateurs, tant utiles au rayonnement mondial de la France qu’à l’intégration et la cohésion des jeunes à l’intérieur de celle-ci. N’en déplaise à Pascal Praud qui, cette année, s’est aussi retrouvé dans cette fameuse position de l’homme à tout faire. Grassement mieux payé, certes. Mais quelle drôle coïncidence tout de même. Pas besoin d’utiliser l’adjectif « grassement » d’ailleurs. « Payé. » aurait suffi. Puisque oui, tu le sais sans doute, mais cet homme ou cette femme à tout faire est, dans la majorité des cas, bénévole. C’est comme cela que marche et vit le plus souvent le football amateur.

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On s’est déjà tous demandé pourquoi ce mec-là faisait cela. Un jour, en l’observant après qu’il ait entamé sa troisième heure d’affilée à la buvette ou au moment de le voir arbitrer son quatrième match de la journée, on s’est déjà tous demandé pourquoi cette mascotte humaine se tue ici alors qu’elle ne gagne strictement rien, si ce n’est la reconnaissance des licenciés, du village, du quartier. Quelques secondes de raisonnement élitiste, limité, débile. Quelques secondes où notre réflexion s’est réduite au rapport à l’argent, au salaire, où on en oublia presque l’essence de ce foot amateur : l’humain, la générosité. Il semble que cette réflexion ait finalement eu raison de la candeur de ce bonhomme. Depuis le début de la décennie, le football amateur, comme l’ensemble du secteur associatif, est touché par une crise du bénévolat. Modes de vies qui s’individualisent, charge de travail de plus en plus importante et manque de reconnaissance des instances dirigeantes à leur égard comme raisons principales.

 » Nous, dirigeants du foot amateur, avons aussi une part de responsabilité. Nous expliquons peut-être mal ce que l’on fait. C’est difficile d’évaluer le bien-être social que l’on procure et le travail éducatif et citoyen que l’on transmet à tous ces jeunes. Tant qu’on ne saura pas le mesurer, on ne pourra guère le valoriser. »

Eric Thomas, président de l’Association Française pour le Football Amateur, qui nous a accordé quelques minutes

Le double-jeu de l’Etat…

Heureusement, il existait le CAE. Ces trois lettres apparaissaient comme un bol d’air pour les clubs de football amateurs. Depuis quelques temps, ils s’apparentent à une denrée rare, avant vraisemblablement, dans un futur de plus en plus proche, de prendre une tournure beaucoup plus nostalgique. Le contrat d’accompagnement dans l’emploi, autrement appelé emploi ou contrat aidé, précieux sésame pour le milieu associatif puisqu’il permettait à l’association en question d’embaucher pour moins cher, l’Etat versant une aide financière à l’association chaque mois. Une aubaine pour les clubs de football français amateurs qui trouvaient la possibilité d’embaucher, pour 400€ en moyenne par mois (le reste du salaire étant financé par l’Etat), ce fameux homme à tout faire, cet éducateur ou ce chargé de travaux administratifs, vital à leur fonctionnement. Tout le monde y gagnait : le club, le salarié, les licenciés, les bénévoles.

Malheureusement, l’obligation ou l’obsession de rentabilité très chère à notre gouvernement  passa par là. « Trop coûteux et inefficaces ». En juillet 2017, la ministre du travail, Muriel Pénicaud décida de s’attaquer à ce chantier beaucoup trop encombrant et coûteux pour l’Etat. Plus de 150 000 emplois aidés ont été supprimés en 2017, puis 120 000 de plus cette année. L’Etat souffle, le milieu associatif, dont le football amateur, souffre. Un milliard d’euros d’aides à l’emploi perdus en deux ans pour l’ensemble du milieu associatif sportif. Mais que vaut ce chiffre, avancé à l’occasion d’une mission parlementaire sur la question, rapportée par Pierre-Alain Raphan et Marie-George Buffet, à l’échelle du sport et du football ? Selon ce même rapport, 65 000 personnes étaient embauchées en contrats aidés au sein d’associations sportives en 2016, pour seulement 41 000 en 2017. Pire encore, les associations sportives ne font pas partie des secteurs prioritaires désignés par le gouvernement pour avoir recours aux 157 000 contrats de ce type restants, ce qui devrait, selon ce même rapport, causer le décès d’environ 20 000 clubs sportifs en 2018. Quelle proportion pour les clubs de football amateurs ? Assez compliqué de sortir un chiffre concret. On peut néanmoins se faire une idée en se rappelant que le football est le sport avec le plus de licenciés (environ 2 200 000 personnes) et de clubs en France (environ 14 000), en plus d’être la sphère sportive ayant eu le plus recours à ce type de contrat. Une chose est sûre, c’est que les clubs amateurs bénéficiant de ces emplois aidés en 2018 sont des privilégiés. Les autres embaucheront au prix fort et pénalisant ou se contenteront des bénévoles et de la menaçante incertitude qui va avec.

Un budget qui, justement, souffre terriblement, de plus en plus, au fil du temps. Réalisée par footamateur.fr, une enquête portant sur l’état budgétaire des clubs amateurs français pointe les difficultés connues par ces derniers. 80% des clubs déclarent qu’il est de plus en plus difficile pour eux de joindre les deux bouts à chaque fin de saison. Les raisons ? Recettes issues des différentes manifestations organisées par leurs soins en baisse et chute des subventions publiques. Ces dernières sont d’ailleurs la première source de financement pour les clubs amateurs. La baisse des dotations de l’Etat pour les communes et des crédits accordés, s’élevant à plus de 300 millions d’euros par an jusqu’en 2022, ont poussé les collectivités territoriales à sacrifier leurs dépenses dites secondaires, en les réduisant. Les subventions accordées aux associations sportives et donc aux clubs de foot locaux en font partie. Ainsi, selon l’Association des maires de France, 26% des collectivités ont réduit leurs subventions pour le sport depuis 2015. Un avis partagé par 59% des clubs de football amateurs qui, par le biais de l’enquête citée ci-dessus, estiment que leurs subventions publiques sont en baisse. Pire encore, le budget des Sports a connu une baisse de 7% par rapport à 2017, un chiffre tristement relativiste lorsque l’on regarde de combien a chuté le budget du Centre National de développement du sport cette année : 27%.

Il serait peut-être enfin de temps de tirer la sonnette d’alarme, non ? C’est sans doute ce que s’est dit le député de la France Insoumise, Ugo Bernalicis, lundi dernier avant de se coucher. Le lendemain, lors de la séance quotidienne de questions au gouvernement, il interpella Edouard Philippe, le Premier ministre, sur l’état de plus en plus inquiétant du football amateur français. Passement de jambe à droite, passement de jambe à gauche, feinte de corps, crochet à droite, l’ancien maire du Havre se débarrasse avec brio du propos de fond, ne répondant pas aux problématiques soulevées par le député, comme si les défaillances citées par le député n’existaient pas, et rétorque avec culot « qu’il n’y a rien de pire que d’essayer de faire en sorte que des sportifs démontrent des idées qui seraient les vôtres, que d’essayer de placer dans la parole des sportifs ce que l’on aimerait dire soi-même. »

« C’est celui qui dit qui est » aurait sans doute balancé ce jeune gamin de 5 ans qui ira s’inscrire dans une école de foot à la rentrée après avoir vu la France championne du monde. L’Association française du football amateur estime que des milliers de jeunes garçons ou jeunes filles voudront rejoindre un club de foot à la rentrée, du fait de cette deuxième étoile glanée. Manque de structures, d’équipements, d’argent et d’hommes pousseront vraisemblablement certains clubs à recaler des centaines des jeunes qui ne rêvaient qu’à devenir les Benjamin Pavard ou les Kylian Mbappé de demain. Cette victoire aura-t-elle donc seulement servi à re-booster la côte de popularité du Président ? La réponse du chef du gouvernement, ainsi que celle de Laura Flessel, ministre des sports, qui assumait jeudi dernier que « ce n’est pas le rôle de l’Etat de financer durablement les clubs sportifs »  nous pousse malheureusement à penser que oui.

En plantant l’épée du néo-libéralisme et de la rentabilité à tout prix en plein cœur du sport populaire et dans les racines de l’arbre, celui de l’excellence sportive française, dont elle est l’un des fruits les plus murs, l’ancienne championne olympique d’escrime vient de réaliser l’un des coups les plus destructeurs de sa magnifique carrière, réduisant ce modèle du sport pour tous financé par l’Etat en une probable future utopie. Oubliez le rôle cardinal du sport et du foot amateur en matière d’épanouissement, d’intégration et de cohésion sociale, d’harmonie territoriale ou d’insertion professionnelle au dépens d’équilibre budgétaire, d’économies, de calcul et de chiffres semble être le virage pris par le gouvernement avec cette déclaration et les récentes mesures. Le tout quelques jours après que l’élite et la réussite de ce modèle amateur français offrit à ses détracteurs – camouflés par une rhétorique bien ficelée – une joie et une chance pour changer les choses incommensurables. Ce genre de joie et chance qui n’arrive qu’une fois tout les 20 ans. Ironique, culotté ou ingrat, à vous de choisir.

 » On a encore un espoir fort en l’action publique pour bâtir une vraie nation sportive. On a demandé à être reçu par Laura Flessel, donc oui on y croit. On n’attend plus rien de la FFF maintenant malheureusement. Notre seul espoir aujourd’hui, ce sont les politiques… »

Eric Thomas.

Noël non plus ne fera pas de cadeau …

Jouons un peu nous aussi aux égoïstes et concentrons-nous précisément sur notre sport, sur notre Fédération, parce que non, les maux du football amateur français ne découlent pas seulement des différentes décisions étatiques mais relève aussi de problèmes beaucoup plus intrinsèques et personnels.

32 millions d’euros. C’est ce que touche la Fédération française de Football de la part de la FIFA après avoir décroché ce second sacre mondial. Noël Le Graët a déjà annoncé que 30 % de cette somme serait versé aux joueurs via les différentes primes. Les 70% restants ? Silence radio…

Une part de cette somme devrait évidemment être reversée au football amateur, mais combien et comment ? Surtout comment. Verser une somme aux ligues et districts serait contre-productif. Une grande partie de cette somme n’arriverait jamais aux clubs amateurs, comme c’est déjà le cas dans le cadre de la partie budgétaire annuelle réservée au football amateur. Sur le budget total de 224,6 millions d’euros votés pour la saison dernière, 68,5 millions d’euros ont été reversés au « foot amateur ». Dit comme cela, ça peut faire rêver, mais la réalité est beaucoup plus contrastée. Ce sont seulement 10 millions d’euros qui arrivent directement dans les poches des 14 000 clubs amateurs, via le fonds d’aide au football amateur ( FAFA ). 18 millions d’euros de ces 68.5 millions ont ensuite été versés aux clubs amateurs participant aux championnats nationaux. L’autre moitié a été entièrement reversée aux ligues et aux districts afin d’alimenter l’administratif de ces instances.

 » A l’inverse, aujourd’hui ce sont les 14 000 clubs amateurs qui font remonter 150 millions d’euros chaque année à la fédération. D’un côté on nous fait l’aumône de 10 millions et de l’autre côté on nous prélève 150 millions d’euros. C’est du racket. Du racket organisé. La fédération est un ogre qui dévore ses enfants, ses clubs amateurs avec un mépris et une suffisance qui doivent s’arrêter » nous détaille le président de l’AFFA.

Un rapport de la Cour des comptes, que Le Monde s’est procuré en mars 2018, fait justement état d’une trésorerie et « de conditions de rémunérations très favorables » à l’intérieur des différentes instances, notamment régionales et départementales. Un rapport qui met également en garde Noël Le Graët, soulignant « une hausse continue des affrètements d’avions ». De 9 000€ en 2011, à 313 000€ en 2015. Rien que cela. Invité de RMC jeudi matin, le président de la FFF a annoncé que 85 millions d’euros seront alloués au football amateur pour la saison qui arrive. Une augmentation de 15 millions d’euros qui est à remettre en contexte tout de même. Excuse-nous Noël. En effet, l’ensemble du budget de la FFF augmentera de 22% par rapport à la saison passée, atteignant la somme d’environ 253 millions d’euros, alors que la part réservée au football amateur, elle, n’augmentera que de 12%, et que l’enveloppe réservé au FAFA ne devrait pas dépasser les 15 millions d’euros. De quoi faire grincer des dents.

 » J’ai demandé le rapport de la Cour des Comptes à Noel Le Graët qui n’a pas voulu m’en faire état lors de l’assemblée générale du 2 juin… Manifestement il devait y avoir beaucoup de choses dans ce rapport pour qu’il soit à ce point confidentiel… »

A l’heure actuelle, l’AFFA estime que deux clubs amateurs mettent la clé sous la porte chaque jour, en France. De plus en plus de licenciés, de moins en moins de clubs, de moins en moins de bénévoles et de moins en moins de possibilités de transformer ses bénévoles en salariés… Que doivent donc faire ces clubs ? S’ouvrir aux investissements privés et oublier le jeu, le plaisir, le rôle social et intégrateur qui découle de ce foot amateur au au profit de la rentabilité pour survivre ? Que les fusions entre clubs voisins se multiplient, balayant l’attachement territorial et identitaire que procure le fait de jouer pour le club de sa ville, de son quartier, afin d’éviter aux gamins de faire 15 kilomètres pour pouvoir taper dans un ballon ? Qu’ils augmentent le prix des licences à 200, 300, 400€ ? Qu’ils se laissent mourir ?

La situation est affreusement alarmante, mais le manque de réactions envers ce monde, ces clubs, ces gens l’est sans doute encore plus. Ces gens qui ont entraîné Hugo, lavé le maillot de Steve, appris le plongeon à Alphonse. Ces gens qui ont arbitré les matchs de Benjamin, acheté le matériel d’entraînement à Djibril, signé la première licence de Raphaël, nettoyé le vestiaire d’Adil, donné les premières consignes tactiques à Presnel, ouvert le portail du stade pour Samuel et tracé cette même ligne de touche pour les matchs de Lucas. Ces gens qui ont pris de leur temps pour N’golo, posé congé pour Paul, sacrifié des après-midi pour Steven. Ces gens qui ont endossé le rôle de trésorier pour Corentin, de taxi pour Blaise, de barman pour Thomas, de cuistot pour Florian, d’éducateur pour Ousmane, de conseiller pour Nabil. Ces gens qui ont appris en premier comment marquer à Olivier, comment tirer un penalty à Antoine et comment dribbler à Kylian. Eux aussi, et plus que quiconque, sont champions du monde. Eux aussi sont à célébrer. Mais avant cela, faudrait-il seulement déjà les respecter et arrêter de les mépriser.

A suivre … avec l’intégralité de l’interview d’Eric Thomas.

Crédit Photo : Simon Guillemin / Hans Lucas.

One Comment

  1. Beli Reply

    Article intéressant, qui met bien en lumière les problèmes actuels du football amateur en particulier et du sport associatif en général. Cependant, pendant les deux premier tiers de la tirade, on a l’impression que l’auteur va se tromper. Il raille l’état, en pleurant sur un dispositif avec lequel, selon ses dires, « tout le monde y gagnait ». Sauf le contribuable, omet-il de dire, c’est-à-dire nous tous…

    Mais ce n’est qu’à la fin, malheureusement trop tard et trop brièvement, que l’on apprend que le problème réel ne vient pas de l’état. C’est auprès de lui que les assistés vont toujours quémander. Mais, chiffres à l’appui, le problème vient bien d’ailleurs : de la fédération qui opère un racket organisé. Comme c’est expliqué, c’est la FFF qui étouffe les clubs en ponctionnant sans reverser lorsqu’elle touche un pactole. C’est triste à dire, mais c’est « l’administratif de ces instances » (comme c’est joliment tourné !) qui agit comme une sangsue. Autrement dit des gens qui ne servent qu’à se servir au passage, et qui n’oeuvrent pas pour le football et pour le sport in fine.

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