Le football perd-il son âme?

Le récent Football Leaks a mis à jour un projet de Super Ligue Européenne envisagé par les principaux clubs des 4 meilleurs championnats européens. Sentiment ancré en de nombreux férus de pied ballon et bien avant de telles révélations, l’idée que le football perd son âme fait son chemin en de nombreux coeurs. La mélancolie nous emportera-t-elle ?

Si tout un chacun se rêve unique, seul au monde, spécial au point de n’être assimilable à rien de ce qui a existé avant ou après lui, la réalité n’est pas aussi glorieuse à notre égard.

Chaque être a connu le même fil d’existence, peu en importe les variations. La mer peut tanguer, se recouvrir de plis, s’échouer inlassablement sur les côtes, elle en demeure la mer, la même pour tous, figée dans ce qu’elle est.

Hier, nous naissions. Nos premiers souvenirs se sont ainsi assimilés à une époque charnière où, enfin, l’on ouvrait les yeux au monde, pour la première fois et sans jamais discontinuer depuis lors. Cette période de la vie n’est pas sans comporter son lot de mystères et de fantasmes. Surtout, elle est le terreau des pousses à venir.

La magie du football naît alors. Les yeux d’un enfant qui se rend au stade pour la première fois déposent un regard sur un monde qui ne sera plus jamais le même ensuite. Jamais plus, nous ne revivrons cette magie que nous vivions hier avec le football. Jamais plus, nous ne rêverons de réaliser des exploits devant une foule en délire comme nous le rêvions hier.

Car, et finalement, c’est ce rêve là qui nous semble mourir avec le football d’aujourd’hui. Les critiques rationnelles à l’égard de la Super Ligue Européenne sont pourtant légion, à commencer par le manque terrible de méritocratie qu’elle implique. Avec elle, évidemment, vient la mort du football portugais, néerlandais, serbe, croate, tous déjà agonisants. Avec elle, toujours, meurt le football national et populaire, la petite ville contre la grosse, le fier petit peuple contre la grande et orgueilleuse nation.

Ne nous leurrons cependant pas. Ce football là est très mal en point et depuis longtemps. Pour les Européens, c’est l’arrêt Bosman qui a achevé le folklore national. Pour les Africains, l’époque bénie de la décolonisation a accouché du dépit, de la douleur et de l’exil pour tant et le football n’échappe pas à ce constat d’échec.

Le capitalisme, lui non plus, ne vient pas tout juste de gagner l’intimité du ballon rond. Il en est maître depuis bien longtemps et ne fait que poursuivre sa lancée depuis lors. Les inégalités se creusent entre les clubs. Ce sont les mêmes qui remportent les mêmes compétitions et depuis plus de 20 ans. David ne fait plus qu’illusion contre Goliath. L’argent roi fait le bonheur ou le malheur de chacun. Les grands clubs l’ont compris, cette Super Ligue n’aspirant qu’à accroître leurs revenus et non leur concurrence. Jamais plus, le fier petit Stade de Reims ne parviendra à affronter en finale l’immense Real Madrid.

Dans les stades non plus l’ambiance ne sera plus jamais la même. L’aseptisation du monde se poursuivra inlassablement. La ferveur sera progressivement plus contrôlée, les caméras plus précises et efficaces, les sanctions plus nombreuses et onéreuses. Les places ne cesseront de voir leurs tarifs croître. La mondialisation ne cessera de remplacer le fier mancunien de 70 ans par le jeune entrepreneur thaïlandais de 34 ans. Demain, le stade se taira, trop bruyant, trop gênant pour le bourgeois venu consommer son divertissement. Demain, le tambour cessera de retentir et disparaîtra à son tour.

Jamais plus ne reviendront ceux pour qui nous nourrissions un amour effréné. Adieu Ronaldo, Zidane, Figo, Beckham, Trezeguet, adieu vos enfants Torres, Gerrard, Lampard, Cristiano et Messi, adieu vos parents Maradona, Pelé, Cruyff, Cantona.
Anthar Yahia m’a fait un jour pleurer. Il avait redonné à mon peuple entier, si désabusé et depuis si longtemps, sa dignité, un soir de 2009. Ronaldo, lui, m’a fait aimer le football à lui seul. Je n’ai jamais plus ressenti ce que je ressentais en le voyant sur un terrain.
Avec vous, et vous tous, est parti notre rêve d’hier. En nous, à jamais, il demeurera.

Pourtant. Pourtant, et aujourd’hui plus que jamais, le doux parfum de la belle mélancolie ne doit nous enivrer de son voile de douceur. Elle incarne un terrible abandon qui ne doit plus avoir droit de séjour en nous.
Alors, et il en est encore temps, le véritable football glorieux, celui qui a permis à tant de laver leur honneur, à tant de s’emplir de bonheur, ce football hargneux là, refuse de mourir.

Car le football est un autre monde, et à lui seul. Il incarne un rêve farouche, celui d’une justice des hommes qui rêve d’atteindre la hauteur de celle des cieux. Il incarne un espoir vivace, celui d’un renouveau des pouilleux, des damnés de la terre, de ceux dont on évite de les regarder dans les yeux. Il incarne un phare dans la pénombre, celui d’une gloire passée qui ne veut pas, qui ne veut plus, enfin, s’éteindre.

En latin, revolutio provient du terme revolvo, retour. Ainsi, révolution signifierait donc le retour aux sources. Aujourd’hui, et à jamais, refusons d’être des victimes expiatoires. Aujourd’hui, et à jamais, refusons le baroud d’honneur. Pour nos espoirs d’hier, pour notre revanche de demain, aujourd’hui et à jamais, révolutionnons notre rêve.

Crédit photo : Oscar Gonzalez / NurPhoto.

Pour l'amour et la soif de revanche de l'Algérie.