Bonne retraite Mister Drogba

Jeudi 8 novembre 2018, Louisville, Kentucky. Alors que le coup de sifflet retentit, les joueurs du Louisville City FC exultent. Pour la seconde année consécutive, le club de soccer de la plus grande ville du Kentucky est sacré champion d’USL (United League Soccer), l’équivalent de notre Ligue 2, montée et relégation exceptées. Face à eux, le Phoenix Rising FC, club de la capitale de l’Arizona. La défaite de ces derniers (1/0) est presque passée inaperçue, malgré une forte exposition médiatique. La raison ? Ce match aura été le dernier de la longue et émérite carrière de Didier Drogba, qui traînait ses guêtres depuis un an et demi dans l’ouest américain. Au cours de sa carrière, donc, il aura joué dans neuf clubs, issus de six pays différents, sur trois continents. Des titres collectifs aux distinctions individuelles, partout où il est passé, son aura et son efficacité auront laissé une trace impérissable. Plus qu’une star, Didier Drogba est un des plus grands ambassadeurs que le football africain ait connu.

De la galère à la Canebière

Sa carrière professionnelle étant exemplaire, on aurait pu s’attendre à ce que Drogba connaisse un cheminement dit « classique » jusqu’à ce monde pro si convoité par les jeunes footballeurs. Mais il n’en est rien. Né à Abidjan, en Côte d’Ivoire en mars 1978, il arrive en France à l’âge de 5 ans et est confié à un oncle footballeur. Sa jeunesse est donc faite de déménagements, de changements permanents d’environnement, et de découvertes. Il prend sa première licence à Dunkerque, commence au poste d’arrière-droit, est décalé à celui d’avant-centre et découvre ainsi les joies du football en club.

Il baroude, donc, et joue pour les équipes de jeunes d’Angoulême, Tourcoing ou Levallois. Ses débuts professionnels, il les fera au Mans, en Ligue 2. Pénalisé par des carences en terme de condition physique, il peine à faire son trou dans la Sarthe. Il s’épanouit enfin en partant en janvier 2002 pour l’En Avant Guingamp. En une saison et demi, il prend soin de son physique et de son cardio, et forme un duo explosif avec Florent Malouda. Résultat : il se permet d’inscrire une vingtaine de buts sous le maillot guingampais.

Largement de quoi attirer l’OM, qui lui fait les yeux doux. Il signe dans la cité phocéenne en 2003, et le reste n’est que légende. En seulement une saison, il porte tous les espoirs du club marseillais sur ses épaules. Il est statiquement impeccable, en inscrivant 32 buts en 55 apparitions toutes compétitions confondues. Mais c’est au-delà du statistique qu’il marque pour longtemps le Vélodrome et ses supporters.

Sa combativité cristallise l’attention sur sa personne, et son goût prononcé pour les golazos ne fera que le faire rentrer encore un peu plus dans le cœur des marseillais. Lors de la saison 2003-2004, l’OM est reversé de la Ligue des Champions vers l’Europa League, ou Coupe UEFA à l’époque. Le club atteint la finale de cette dernière. Drogba score 11 buts en tout dans les deux compétitions. Des performances qui ne laissent pas l’Europe insensible…

La course à l’Europe

Lors des phases de poules de la Ligue des Champions, Drogba et l’OM disputent une double confrontation contre Porto, futur vainqueur de l’édition. Le club marseillais ne s’en tire pas à son avantage mais l’attaquant ivoirien croise un homme qui va changer le cours de sa vie. Cet homme n’est nul autre que José Mourinho, alors en charge des Dragoes. L’été suivant, Mourinho devient l’entraîneur de Chelsea. Sa mission est claire, répéter en Angleterre ce qu’il a réussi au Portugal sur la scène européenne. Et pour réaliser ses objectifs, il demande explicitement à sa direction d’acheter Drogba.

40 millions de livres et des milliers de cœurs marseillais brisés, et voilà Drogba de l’autre côté de la Manche. L’aventure londonienne de l’Ivoirien se déroule sur neuf saisons, entrecoupées d’une pause de deux ans de 2012 à 2014. Ces neuf saisons auront été le théâtre de nombreux actes de sa vie sportive. Tout d’abord de ses débuts compliqués individuellement mais couronnés d’un « back-to-back » en championnat avec deux titres consécutifs, mais également du « retour du fils prodigue » en 2014 où il vient jouer une « saison-jubilée », tout en passant par le déchirement et les larmes lorsque son coach, devenu son mentor, José Mourinho est débarqué par le board en 2007.

La quête croisée de Chelsea et de son attaquant est celle menant à la Coupe aux grandes oreilles. Pendant presque dix ans, le club londonien court après un premier succès européen, et se casse les dents plus souvent qu’il impressionne. Les Blues voient souvent leur destin leur échapper, comme quand Drogba proférera son fameux « It’s a fucking disgrace ! » après une double-confrontation légendaire contre le FC Barcelone.

Mais l’épisode le plus marquant et important impliquant Drogba et Chelsea, c’est bel et bien cette soirée de mai 2012, à Munich, où Didier est venu arraché presque seul une Ligue des Champions qui tendait ses bras au Bayern. Déjà passé tout juste en final après des victoires sur Naples ou le Barça, Chelsea est en position d’outsider avant la grande finale. Le Bayern Munich, possède une des meilleures équipes de son histoire, et semble prêt à remporter une finale qui se joue dans son stade. Les Blues, eux, sont largués en championnat et sont dirigés par Roberto Di Matteo, à l’origine simple intérimaire après le limogeage d’André Villas-Boas.

Dans un match à sens unique, les Blues brillent par leurs efforts défensifs avec un système en 10-0-0. Un stratagème qui n’est pas sans faille, car l’inévitable Thomas Muller transperce les cages de Petr Cech dans les dix dernières minutes de la rencontre. Un turning-point, car peu sont les supporters de Chelsea à encore y croire. C’était sans compter sur ce corner tiré par Juan Mata à la 88ème minute de jeu. Impeccablement frappé de la droite vers la gauche, ce ballon voit Didier Drogba réaliser une course parfaite pour surgir au premier poteau et est smashé dans la lucarne de Manuel Neuer, impuissant.

Les démons du passé resurgissent toujours, et quatre ans après avoir été sanctionné d’un carton rouge en prolongations de la finale de Ligue des Champions 2008, l’attaquant ivoirien est coupable d’une faute sur Ribéry et offre aux bavarois l’occasion de pas attendre la séance de tirs-au-but pour être sacré champion d’Europe. Heureusement pour les Blues, le fessier de Cech s’est glissé sur la route de la frappe d’Arjen Robben.

La séance fatidique étant donc arrivé, les Blues prennent finalement l’ascendant, avec un Petr Cech en état de grâce totale. À trois tirs au but partout après respectivement cinq tentatives bavaroises et quatre londoniennes, s’avance finalement Drogba. En tant que 5ème tireur, il a sur ses épaules de lourdes responsabilités. Collectivement, celle de rentabiliser 1,5 milliard d’euros d’investissement dans le club du propriétaire Roman Abramovitch ainsi que celle de faire de son équipe le premier club londonien à être sur le toit de l’Europe. Mais individuellement, celle d’enfin gagner une finale européenne, après les échecs des finales de 2004 et 2008, après toutes ces tentatives avortées…

Face au mur rouge de supporters du Bayern, Didier ne sourcille pas. Lente avancée jusqu’au point de penalty, ballon dans les mains. Quelques pas de recul. Une courte course d’élan. Un plat du pied. Petit filet gauche, à contre-pied de Neuer. Ce qui initialement devait être la dernière action de Didier Drogba sous le maillot des Blues est celle qui l’a fait définitivement basculer dans la légende du football international.

Mr. Worldwide

Définitivement légende de Chelsea, Drogba n’en reste pas moins une légende dans son pays. Son choix entre Côte d’Ivoire et France n’a pas toujours été évident pour autant, et il reconnaît volontiers que si la France l’avait contacté avant la Côte d’Ivoire, il n’aurait pas décliné la proposition. Mais c’est bien avec les Éléphants qu’il jouera sa carrière internationale. Sélectionné pour la première fois en 2002 alors qu’il joue à Guingamp, il collecte en tout et pour tout 106 sélections pour 65 buts.

À l’instar de son parcours avec Chelsea pour gagner la Ligue des Champions, l’avant-centre passe sa carrière internationale à courir après la CAN. Mais il ne connaît malheureusement pas le même happy-ending puisqu’il perd deux finales, en 2006 et 2012. Il rate même un penalty dans la dernière édition citée. Ironie du sort, il prend sa retraite internationale en 2014, et ses compatriotes gagnent la CAN l’année suivante, en 2015.

Malgré cela, il aura conduit sa sélection à la Coupe du Monde à trois reprises, les trois seules participations de l’histoire de la Côte d’Ivoire. Il est, en compagnie de Yaya Touré, le plus grand footballeur de l’histoire de son pays.

Sa fin de carrière aura tout eu de la fin de carrière classique du grand joueur qui prend de l’âge. Une pige en Chine, à Shanghai, en 2012, suivie d’une autre à Galatasaray en 2013. En 2014-2015, après avoir été annoncé vers la Juventus, il décide de rejoindre celui qui a toujours cru en lui, José Mourinho, qui était de retour à Chelsea. Dans un rôle de vétéran, il encadre ses (plus) jeunes coéquipiers et vient chercher un nouveau titre de champion d’Angleterre. Il décide à ce moment de partir outre-Atlantique, à l’Impact Montréal, puis donc au Phoenix Rising.

À son arrivée à Chelsea en 2004, Mourinho avait été questionné quant au prix d’achat de Drogba, qui n’avait jusque là pas assez prouvé au goût de certains. Le technicien portugais avait répondu qu’il ne faut pas juger Drogba sur le moment, mais bel et bien quand il quittera le club. Et si cela fait maintenant trois ans qu’il a quitté définitivement Chelsea, son apport au footbal dans sa globalité nous pousse à croire que le « Mou » a eu raison d’être patient avec Drogba, définitivement un des joueurs les plus importants de ce siècle…

Crédits photos :  ADRIAN DENNIS / AFP

J'arrive toujours soigné comme une passe de Toni Kroos.