[Allemagne] Gelsenkirchen, Dortmund et l’Or noir de la Ruhr

La France a ses terres minières. Entre Saint-Etienne et Lens, le paysage est encore aujourd’hui marqué par cette période appartenant au passé. Entre les terrils, les châssis et autres puis, l’histoire des gueules noires y est compté. Germinal est partout, les symboles sont omniprésents. Des symboles d’une ruée vers l’or noir disséminés dans les sous-sols. Cette course folle se propage aussi en Allemagne, notamment dans la Ruhr qui se révèle être l’épicentre de cette révolution qui traverse l’Europe dès la fin du 18ème siècle.

Ces bassins miniers et de facto industriels sont aussi le lieu de vie de sociétés similaires quels que soient les pays. Entre la France et l’Allemagne, les mineurs restent des mineurs, avec les mêmes défis, les mêmes risques et problématiques. Et c’est ainsi que de fil en aiguille, les hommes qui descendent avec les pioches se retrouvent aussi à taper une balle de cuir importée par les ouvriers anglais. Et c’est comme ça qu’en 1892 le premier club du Ruhrpott est créé dans une ville encastrée entre Dortmund, Bochum et les mines : le Wittener Fußballclub. Le prolétariat se rallie donc au-delà du travail. Dans le prolongement de ce premier club, le MSV Duisburg (1902), Schalke 04 (1904), le Rot-Weiss Essen (1907) et le Borussia Dortmund (1909) voient aussi le jour. Un autre épicentre se trouve alors dans la Ruhr : celui du football.

Gelsenkirchen et l’association des « polacken » 

Les années passent et les houillères comptent de plus en plus d’ouvriers, pas seulement allemands. L’immigration est massive du fait du besoin de main d’œuvre. Alors des hommes de toute la Prusse se déplacent dans la Ruhr, principalement de l’Est. Ceux étant sur les terres polonaises actuelles s’en vont pour la Westphalie du Nord faisant de la communauté polonaise l’une des plus importantes de la région. Des hommes venant de Mazurie, territoire situé au Nord-Est de la Pologne actuelle et à la frontière de l’enclave russe se déplacent en nombre eux aussi. Ne se voyant pas comme polonais, ils sont pourtant rangés dans la même catégorie par les allemands pour qui ce ne sont que des « polacken » avec qui il existe une vraie frontière, tout comme celle qui existe entre catholiques et protestants. Cette communauté étiquetée polonaise ne se laisse toutefois pas faire et à côté du travail minier, elle s’organise. Des associations se développent et c’est là que le sport entre dans la danse.

Ceci est un moment déterminant pour la création des clubs du la Ruhrgebiet, et notamment pour le F.C. Schalke 04. À Gelsenkirchen où la fumée noire, les visages tachées par la houille font partie du paysage, le football vient aussi s’immiscer dans cette fresque industrielle. Fondée par des étudiants, cette association prend plusieurs noms et est plutôt tournée vers la gymnastique, comme les autres institutions du pays avant de complètement prendre racine entre les puis en 1924. Le bleu et le blanc remplacent le jaune et le rouge qui sont alors les couleurs des maillots. Les mineurs trouvent un nouvel intérêt et on les voit de partout : dans les tribunes et sur le terrain. Le plus connu des Königsblauen est l’un d’entre eux.

Ernst Kuzorra, issu de cette immigration de l’Est de la Prusse naît à Gelsenkirchen en 1905. Et rapidement, il est entrainé dans la houille puisque cela est héréditaire. Toutefois, si ses mains sont faites de charbon, ses pieds sont faits  d’or. Et le football devient rapidement l’intérêt numéro un. Il passera plus de temps sur les prés boueux, à marquer des pions plutôt qu’à récolter du charbon. Mais cela n’est pas grave car en faisant ça, il a illuminé le quotidien des habitants de la ville pour qui ce sport venu de Grande-Bretagne prend une place de plus en plus importante. Les tribunes se remplissent au fil du temps, avec les progrès des Knappen [NDLR : mot en vieil allemand signifiant mineurs] et Schalke s’impose comme étant la meilleure équipe du pays, avec un fils d’immigré comme figure de proue en la personne de Kuzorra. Ce dernier sera même le héros lors de la finale du championnat 1933/1934. Avec une équipe composée de huit joueurs d’origine mazurienne, les Knappen ont pour la première fois de leur histoire l’opportunité de remporter le championnat. Et logiquement, c’est l’enfant chéri de la ville qui sonne le glas. La légende du club inscrit le but vainqueur et voilà que Gelsenkirchen n’est plus seulement connu pour sa houille.

L’attaquant qui a offert ce premier des nombreux titres de Schalke 04 a joué plus de 350 matchs pour son club de toujours et inscrit 265 buts entre 1923 et 1950. Encore aujourd’hui, il est partout, jusque dans la rue du centre d’entraînement qui porte son nom pour ne jamais oublier.

Les joueurs restent dans les mémoires mais la mine aussi. Cette ressource qui a fait le bonheur de la région est son passé et son présent. En effet, à Bottrop qui se trouve à 15 kilomètres des terres des Königsblauen, la dernière mine en activité d’Allemagne fonctionne encore pour quelques jours. Quelques jours oui, parce que le 21 décembre Prosper-Haniel fermera ses portes. Faisant tomber le rideau sur un grand livre de l’histoire du pays et de son industrie. Ce qui a fait la grandeur de la région et ouvert la porte sur l’industrialisation massive du 19ème siècle puis 20ème siècle ne sera plus. De cette période, il ne reste que le football finalement.

 

 

Et c’est encore à Gelsenkirchen que cela crève les yeux. Le football et la mine ne font qu’un, cet héritage n’a rien de honteux. Les gueules noires sont aimées, admirées. Les joueurs sont tous mis au fait de cet immense passé. On chante à leur gloire. Lors de chaque match à la Veltins-Arena et son couloir recréant les tunnels remplis de houille résonne avec « Glückauf Glückauf, der Steiger kommt » [NDLR : « salut, haut les cœurs, le porion arrive »]. Le stade tombe dans le noir, seul la lumière des téléphones rappelant les lanternes subsistent et voilà que les 61.000 personnes du stade sont de nouveau plongées dans le passé. Un passé qu’ils ne cachent pas.

Et si aujourd’hui il y a des difficultés à joindre les deux bouts, à trouver un emploi dans un espace géographique qui a grandement souffert de la désindustrialisation, le football subsiste. Toujours. Comme une béquille sur laquelle se reposer. Comme dans tous ces bassins industriels, l’amour du football, la passion pour Schalke, Oberhausen ou encore Dortmund n’est qu’un exutoire, un moyen d’oublier le quotidien. Encore une fois, c’est bien plus que du sport. Comme à la mine, tout en bas, quelques pieds sous terre, on est solidaire, comme un seul homme derrière une même équipe.

Le Westfalenstadion comme échappatoire

À 25 kilomètres, de Gelsenkirchen, les cheminées et les mines aussi étaient là, mais également des usines. Durant l’ère industrielle, c’est Hoesch qui dominait la ville puisque cette entreprise était l’employeur numéro un à Dortmund, répartissant le travail entre les mines et la sidérurgie. Là aussi la culture populaire est omniprésente, forte de ses luttes ouvrières, de ses crises, de ses grandes époques et aussi de son football. Tout ceci n’est qu’un enchevêtrement finalement indissociable. Et aujourd’hui, quand on arrive dans la Ruhr, aux abords de Dortmund avant d’aller se masser dans les tribunes du temple schwarzundgelb, les vestiges du passé sont de partout, au bord des routes. Rien n’est luxure, tout est né de l’industrie.

La Borsigplatz, au cœur de la ville, si chère aux amoureux du Borussia Dortmund n’a rien d’incroyable, juste modeste. À l’image de l’histoire de la Ruhr, bien que poumon charbonneux et fait d’acier de l’Allemagne, il n’y a pas de folie des grandeurs. Mais ce n’est pas un problème. La fierté est encore une fois le sentiment dominant. Cela ne tient au fait que ce lieu n’est autre que celui qui a vu le club naître sous l’égide d’un groupe de jeunes catholiques réunis dans un bar situé là. Au nez et à la barbe de l’Église qui ne voyait pas cela d’un bon œil. Finalement, quoi de mieux que le cœur de cette ville faite d’acier et de houille pour bâtir un club.

Désormais, c’est à cet endroit que l’on vient célébrer chaque trophée. Entre la bière, les chants à l’hommage du club, sans jamais vraiment oublier ce passé industriel qui fragmente encore la vie présente. La bière, logiquement même, puisque Borussia était le nom d’une brasserie proche de la place en plus d’être le nom que l’on donnait aux prussiens de la Baltique.

Au Westfalenstadion, où des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants se massent, le football est comme à Gelsenkrichen une porte de sortie. Il n’y a plus d’industrie, de travail mais il reste le ballon rond. Avant de fouler le terrain de ce stade devenu légende, c’était Rote Erde, un stade entouré de cheminées et de fumée. Mais le football éclipsait tout pour les prolétaires.

 

Rote Erde et les usines.

 

La rivalité entre les deux clubs est immense, ils ne peuvent renier ce passé marqué en lettres noires. Les deux plus grands clubs de la Ruhr sont aujourd’hui les figures de proue de cet espace. Déjà en 1947, la rivalité se fondait avec le BvB qui remportait un titre de champion régional en battant un Schalke 04 qui venait d’en glaner six. Les années passent et cela ne fait que s’intensifier, des terrains aux tribunes. Cristalier par des évènements déterminants comme cette ultime journée de la saison 2006-07, où Dortmund bat son rival et l’êmpeche de remporte le titre de champion d’Allemagne pour la première fois de son histoire moderne. Le plus important Revierderby  de la région qui met de côté les rivalités avec Bochum, Essen, Duisburg, Oberhausen attire désormais, deux fois par an, tous les regards allemands.

Toutefois, quand on évoque la région, c’est désormais le nom de ces deux institutions qui viennent à la tête d’un bon nombres d’hommes, logique ou non, cela démontre le poids du football dans cette culture ouvrière. Et le Borussia Dortmund aura d’ailleurs un mot pour ces mineurs, d’hier et d’aujourd’hui, sur ses maillots à la place du traditionnel sponsor. Un simple « Merci les gars » qui touchera sans doute les principaux intéressés.

Finalement, en dépit de l’énorme rivalité entre les deux clubs, leur passé lié à celui de la Ruhr ne reste qu’un héritage duquel ils ne peuvent s’éloigner. Et si sur le terrain, mais aussi du fait de l’évolution du football dans un courant de plus en plus libéral, transforme les équipes et les clubs, les fans eux, ne changent pas. Ils restent les mêmes. Toujours avec un ancêtre, un parent, un frère, un mari, qui a un jour touché la houille de près ou de loin avant que cela ne prenne fin juste avant Noël. Tous ont un lien avec Zeche Zollverein, mine active entre 1851 et 1986 encastrée entre Gelsenkirchen et Essen, à Zeche Zollern (1899-1955) à Dortmund, aujourd’hui toutes les deux sur la Route de la culture industrielle européenne. Ces hommes étaient aussi dans bien d’autres lieux qui jonchaient le sol de la Ruhr dont les vestiges sont partout.

Crédit photo: PATRIK STOLLARZ / AFP

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