[Interview] Kevin Mbabu : « Mon rêve absolu c’est jouer à Manchester United »

Kevin Mbabu et ses dreadlocks ne passent pas inaperçus sur les terrains. À 23 ans, le latéral droit des Young Boys Berne réalise la meilleure saison de sa carrière. Pour Ultimo Diez, le Suisse revient sur son passage compliqué à Newcastle, son rebond au pays et ses ambitions futures. Entretien fleuve avec un « happy rasta ».

Kevin, à huit journées de la fin du championnat vous comptez 20 points d’avance sur Bâle votre dauphin. Sans trop s’avancer, peut-on dire que ça sent bon pour le titre ?

Oui, c’est juste une question de temps. Il faut maintenant bien finir le travail que l’on a commencé. On se réjouit tous et on a envie que ce moment arrive le plus vite possible !

Comment expliques-tu un tel écart avec le FC Bâle qui a roulé pendant des années sur le championnat ? Quelle est votre recette ?

Il y a eu des changements au niveau du club et notamment du directeur sportif, Christoph Spycher, qui a amené une nouvelle philosophie. Le club a mis en place une politique de recrutement de jeunes joueurs qui ont faim et envie de réussir. Notre ancien coach Adi Hütter a apporté ce style que l’on ne connaissait pas vraiment en Suisse qui est le gegenpressing, ce jeu très agressif et assez direct. Je pense que cette manière de jouer a vraiment surpris les équipes suisses.

La Raiffeisen Super League est un championnat assez méconnu en France, comment le qualifierais-tu ?

C’est un championnat assez jeune avec seulement dix équipes donc on joue en aller-retour fois deux, chaque équipe s’affronte quatre fois. Il y a beaucoup de jeunes joueurs notamment étrangers. Par exemple à Saint Gall il y a un Français, Axel Bakayoko que je trouve très bon. Pas mal de joueurs viennent ici pour se lancer, car dans les championnats autour de la Suisse il y a énormément de concurrence. Alors, c’est plus facile de se faire une place ici. C’est un championnat tremplin et c’est aussi pour ça que je suis revenu, pour me relancer et essayer d’aller jouer dans un des cinq grands championnats.

Tu as été élu meilleur joueur du championnat suisse, c’est la consécration ?

Oui, c’était beaucoup de fierté parce que quand je regarde où j’en étais il y a quelques années, jamais je n’aurais pensé en arriver là, surtout avec toutes les blessures que j’ai eues. C’est la récompense de tout le travail fourni depuis mon retour en Suisse en 2016. J’étais trop content surtout qu’en tant que défenseur c’est pas facile d’avoir ce genre prix.

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Comme tu le dis, il est rare pour un défenseur d’être primé ainsi, estimes-tu que vôtre rôle est sous-estimé ?

Je ne sais pas, mais depuis ces dernières années le poste de latéral a évolué et a beaucoup plus d’importance dans la tactique. On prend de plus en plus de place dans le monde du football.

Tu es décrit comme un latéral moderne, selon toi quel est le prototype du latéral droit d’aujourd’hui ?

Physiquement, il faut être un athlète parce qu’on nous demande beaucoup offensivement, mais il ne faut pas oublier de revenir défendre. On doit être adroit techniquement que ce soit dans la relance et les centres. Et tactiquement, il faut être au point selon la philosophie de jeu du coach. C’est un poste qui nécessite donc une grande polyvalence notamment selon le dispositif.

Es-tu plus défense à quatre ou défense à trois en tant que piston droit ?

J’aime bien les deux. Bien évidemment, j’ai beaucoup joué à quatre dans ma carrière, mais le peu de fois où j’ai joué piston droit j’ai vraiment apprécié. Il y a plus de liberté, mais aussi plus de course ce qui fait que physiquement c’est plus dur. Par exemple contre la Juventus en tant que piston droit j’avais vraiment adoré, je m’étais éclaté !

Souvent, on retrouve à ce poste d’anciens attaquants, pas forcément des joueurs qui ont effectué toute leur formation à ce poste-là. Est-ce que c’est ton cas ?

Quand j’étais jeune, jusqu’en U12 j’étais encore un joueur offensif puisque je jouais ailier. Et du jour au lendemain, on m’a mis derrière dans l’axe, je n’ai pas apprécié, mais je faisais quand même des bons matchs. C’est après qu’on a pensé à me mettre sur le côté, car j’allais vite et le poste m’a tout de suite plu. Depuis, c’est mon poste de prédilection.

As-tu des restes de cette période là où tu évoluais un cran plus haut ?

Oui et je pense que le fait d’avoir été un joueur offensif m’aide dans l’aspect offensif de mon jeu aujourd’hui. C’est mieux d’avoir fait ce changement assez jeune plutôt qu’à 18 ans sinon c’est clair que j’aurais eu des lacunes défensives. Sauf que pour un latéral c’est mieux d’avoir des lacunes offensives que défensives parce qu’on est d’abord des défenseurs. C’était un peu le cas pour moi, mais j’ai fait des progrès même si je peux encore m’améliorer.

Sur quels aspects de ton jeu estimes-tu devoir progresser ?

Techniquement, je peux encore faire mieux notamment sur ma qualité de dribble. Tactiquement aussi sur certaines phases de jeu à savoir les transitions défensives où parfois je ne serre pas assez dans l’axe quand le ballon est de l’autre côté. J’ai tendance à compenser par ma vitesse et ma puissance, mais c’est quelque chose que j’essaye de corriger.

Justement, d’où vient cette pointe de vitesse ?

Peut-être de mes origines africaines du côté de ma mère. Je me rappelle que j’avais eu une grosse blessure de six mois à 14 ans et j’ai beaucoup travaillé le bas du corps et quand je suis revenu j’étais vraiment rapide. Ça m’avait même surpris ! Depuis ce jour là j’ai vu que j’étais au-dessus des autres sur ce point-là. J’ai aussi un préparateur physique depuis deux ans et demi et on a axé nos entraînements sur la solidité et la vitesse.

Pourquoi avoir fait le choix de t’entourer d’un préparateur physique ?

Je l’ai connu à Newcastle à une période où j’ai eu énormément de blessures musculaires. En trois ans et demi là-bas j’ai presque eu deux ans de blessure. Quand je suis rentré en Suisse j’ai voulu travailler avec lui et depuis tout va mieux. Je n’ai pas eu de blessure musculaire, simplement à la cheville, mais bon on ne peut pas contrôler quand on se fait tacler (rires). Depuis que je travaille avec lui, mon corps a changé et mûri. Je suis aussi une nouvelle routine dans ma nutrition et ça fonctionne très bien. Quand on met des choses en place, c’est là qu’on voit les impacts. Avant je ne faisais pas vraiment attention à ce que je mangeais et le fait d’avoir changé m’a permis d’éviter les blessures et de faire de meilleurs matchs. Après c’est quelque chose qui demande de la
discipline et de la volonté. Je n’appellerais pas forcément ça un « sacrifice », mais c’est un choix pour le meilleur de mon corps et de ma carrière.

C’est une donnée qui t’a aidé dans ton duel face à CR7 en Ligue des Champions, peux-tu nous parler de ce match de C1 face au Portugais ?

Jouer au moins une fois dans ma vie face à lui ou Messi, c’est quelque chose que j’attendais depuis jeune. C’était une soirée historique parce qu’on a gagné le premier match de Ligue des Champions de l’histoire du club. En plus de ça contre la Juve et toutes ses stars. Ce soir-là, je voulais marquer mon empreinte et j’ai tout donné pour qu’on se souvienne de moi. Je pense que c’est ce que j’ai réussi à faire en bousculant Cristiano Ronaldo et Douglas Costa.

Cette saison, tu as donc découvert la Ligue des champions, mais aussi la sélection avec la Nati, est-ce la saison la plus aboutie et la plus riche tant humainement que sportivement de ta carrière ?

Oui je peux dire ça. L’année 2018 avec mon club a été exceptionnelle avec ce titre remporté après 32 ans d’attente. Cette saison, on arrive même à avoir encore plus de points d’avance que l’année passée. J’ai aussi été appelé avec mon pays et je remporte le titre de meilleur joueur : c’est une année incroyable. J’espère que c’est le début de grandes choses.

Qu’as-tu ressenti lorsque tu as été appelé avec la sélection ?

C’est un rêve de gosse qui se réalisait. Toute ma vie, je suivais leurs matchs à l’Euro et au Mondial et quand j’ai reçu la convocation j’ai compris que je ne serais plus devant ma télé, mais sur le terrain. J’étais vraiment très fier. Les premiers jours se sont bien passés, j’ai eu un bon accueil notamment de la part des cadres qui m’ont félicité. Et pour mon premier match c’était la soirée parfaite parce qu’on gagne 6-0 contre l’Islande. Je ne pouvais pas rêver mieux. Ensuite, il y a eu ce match face à la Belgique avec un scénario incroyable puisqu’on réussit à renverser une des meilleures équipes du monde. Mettre 5 buts à la Belgique ce n’est pas donné à tout le monde donc ça restera inoubliable.

Cette victoire vous a offert la qualification pour la phase finale de la Nations League en juin au Portugal, est-ce déjà dans un coin de ta tête ?

Oui évidemment ! On a réussi à se qualifier donc j’ai envie de participer à la phase finale. Si je suis appelé, ça sera ma première compétition avec l’équipe nationale donc je me réjouis et j’espère vraiment être sélectionné.

La sélection Suisse est l’une des plus multiculturelles d’Europe, tu en es l’exemple parfait puisque ta maman est d’origine congolaise, en quoi est-ce une force ?

Il y a la même chose avec l’équipe de France, chacun amène son petit truc. Quand on mélange ça correctement on obtient quelque chose de bon. L’équipe Suisse a été renouvelée et rajeunie, on a une belle génération donc on peut faire des bonnes choses, peut être même mieux que les anciennes générations, c’est le feeling que j’ai.

Forcément avec tes performances, ton nom a été associé à plusieurs clubs notamment français lors des derniers mercato. Cet été c’est le bon moment pour partir et découvrir un plus grand championnat ?

Pour moi oui c’est le bon moment. J’ai fait tout ce que j’avais à faire en Suisse. Enfin presque parce que je n’ai pas gagné la Coupe, mais bon on va faire un doublé avec les Young Boys, j’ai joué la Champions League et j’ai été appelé en sélection. Je pense avoir montré que je méritais d’avoir ma chance et que j’avais les capacités pour jouer à l’étranger. J’espère vraiment que c’est quelque chose qui pourra se faire et je pense que ça va se faire. En plus, il ne me reste qu’un an de contrat donc le timing est parfait.

Après ton expérience manquée à Newcastle, appréhendes-tu de retenter ta chance à l’étranger ou au contraire tu es revanchard ?

Oui, je suis revanchard, là je veux prouver ma valeur. À Newcastle, j’étais jeune, il y avait beaucoup de choses que je ne savais pas sur la nutrition justement, je négligeais aussi l’importance des heures de sommeil et les étirements par exemple. Comme on dit, on apprend de ses erreurs, il y a beaucoup de choses que je ne referai pas. J’ai assimilé et appris. Maintenant, je suis beaucoup plus professionnel, si je pars à l’étranger je pense que j’aurai plus d’impact que lors de mon passage à Newcastle.

Penses-tu arriver à l’âge de la maturité ?

Je ne suis pas loin, mais d’ici trois ans je pense que je serais à mon meilleur niveau, si je continue à travailler bien entendu.

Quels championnats t’attirent et correspondraient le plus à ton style de jeu ?

Je regarde beaucoup les championnats anglais et allemand, je pense qu’ils me correspondraient. Après je ne ferme pas la porte à un bon club italien, français ou espagnol. Mon rêve absolu c’est de pouvoir jouer à Manchester United, car c’est un club que je supporte depuis petit. Il y a eu beaucoup de bricolage cette saison à droite chez eux… Oui, c’est vrai qu’un peu tout le monde a joué à ce poste entre Young, Valencia et Dalot. Je pense qu’ils vont acheter un latéral cet été.

Peut-être toi ?

(Rires) Ah on ne sait pas, mais je pense qu’ils voudraient d’abord acheter quelqu’un d’établi dans un grand championnat.

À part jouer pour MU, qu’est ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

Aucune blessure, beaucoup de plaisir et surtout des titres.

Entretien réalisé par Maxime Oliveira

Photo crédits : Fabrice COFFRINI / AFP

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