L’influence du foot dans la politique brésilienne : le basculement de la gauche vers la droite

Le soutien que de nombreux footballeurs ont apporté au candidat de droite radicale, Jaïr Bolsonaro, durant les dernières élections présidentielles brésiliennes est apparu pour beaucoup comme un retour en arrière, une franche rétrogradation doublée d’une ignorance du passé ; mais il n’en était rien. Cette évolution politique n’était en réalité qu’une étape supplémentaire dans le destin d’un pays qui a troqué l’espérance contre la chimère, le désir possiblement réalisable contre le vœu jamais réalisé. Ce n’était qu’un trébuchement de plus de ce pays face à son histoire.

C’est une valse à trois temps. Ou une pièce en trois actes. Choisissons plutôt la pièce car elle se prête mieux au genre tragique. Celle-ci est pressée, elle commence par le plus dur, par le plus terrible. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Brésil vit dans un système plutôt démocratique, la pauvreté demeure mais on tente de l’endiguer par des mesures sociales à l’instar de celles voulues par João Goulart. Seulement, l’armée brésilienne bien aidée – il faut le dire – par la CIA renverse le pouvoir et s’impose au sommet par un coup d’Etat en 1964. Elle y restera jusqu’en 1985.

Durant toutes ces années, la junte militaire mène le pays d’une main de fer et n’hésite pas à mater l’opposition par la manière forte en orchestrant des opérations de tortures ou de déportations, ou par la manière douce en censurant ce qui ne lui plaît pas ou au contraire en exaltant ce qui peut aveugler son peuple. A cet effet, les hommes au pouvoir font du football un véritable instrument à leur service, un moyen de s’accorder des succès qu’ils n’ont pas. Il faut dire que le Brésil, emmené par Pelé et Garrincha, a remporté les deux dernières Coupes du monde et que la perspective d’un autre succès est véritablement existante.

Oui mais voilà, à trop vouloir s’appuyer sur les succès passés, on finit par buter contre les échecs présents. C’est ce qui arrive d’ailleurs lors de la Coupe du Monde 1966 où le Brésil, toujours emmené par Pelé et Garrincha (bien que ce dernier soit vieillissant et qu’il doit surtout sa place dans le groupe à la volonté des militaires brésiliens de voir le héros de 1962 en faire partie), ne sort même pas des poules. L’affront de 1966 sera essuyé quatre ans plus tard de belle manière mais il révèle par l’envergure de sa surprise la contre-productivité de l’ingérence du politique dans le football.

Quinze ans plus tard débute le deuxième acte. Le premier était celui de la politique qui utilise le football comme un opium pour son peuple, le deuxième est celui du football qui utilise sa clairvoyance et sa sagesse pour faire de la politique. L’histoire commence en 1981 à São Paulo, toujours sous le régime dictatorial imposé par les militaires. Le club des Corinthians change de dirigeants : arrive un sociologue de 35 ans, ancien syndicaliste, sans connaissance particulière dans le football mais très bon en management. Tout de suite, l’entente est parfaite avec les joueurs qu’il consulte avant chaque décision à prendre. Parmi ces joueurs, Wladimir, Zé Maria et puis surtout Socrates, l’un des plus élégants joueurs brésiliens dont le nom fameux donne un indice sur son intelligence et sa bienveillance.

La « Démocratie Corinthiane » – comme on appelait cette période fameuse de l’histoire du club – démontre à tout le Brésil comment un groupe de personne peut arriver à des succès en prenant des décisions collectives et en partageant les fruits de leurs efforts. Les Corinthians obtiennent deux titres de champion et impose leur aura par des symboles forts comme ce poing levé par Socrates lorsqu’il marque ou bien ce « Democracia » inscrit sur le maillot des joueurs lors d’un match en 1982 pendant la dictature.

De cette période ressort aussi la volonté d’une réelle opposition au régime militaire, notamment à travers des processus plus démocratiques et une politique plus sociale. Ainsi, naît à ce moment-là le Parti des Travailleurs auxquels certains joueurs du club de São Paulo adhèrent et dont l’un des fondateurs n’est autre que Lula, celui qui aurait pu concurrencer Jaïr Bolsonaro aux élections présidentielles qui se sont tenues près de quarante ans plus tard.

2018, troisième acte. Loin est l’époque où les dirigeants nationaux se nourrissaient des succès de leur équipe nationale, les manifestations de 2014 l’ont bien démontré. Désormais, nous sommes dans l’ère où les footballeurs, profitant de leur statut de modèle, tente d’influencer la politique. C’est déjà le cas depuis les années 80 en fait mais aujourd’hui la donne a changé. Il en reste peu qui défendent encore le modèle socialiste dont Socrates a été l’un des fervents défenseurs. Aujourd’hui, plusieurs footballeurs brésiliens préfèrent apporter leur soutien à celui qui est désormais président du Brésil : Jaïr Bolsonaro. Felipe Melo, Lucas Moura, Rivaldo et même Ronaldinho. Tous ont pris la défense du candidat d’extrême droite à la veille des élections de 2018. Et même si l’impact de ces soutiens publics a été modéré selon les spécialistes du pays, il n’en reste pas moins qu’un symbole a changé de forme. Le poing levé de Socrates a été troqué contre des messages sur les réseaux sociaux défendant un Brésil plus sûr et posant même la question du port d’arme.

Les idéaux brésiliens ont donc basculé à droite comme le montre ceux qui les incarnent. Faut-il pour autant leur jeter la pierre ? Faut-il vraiment penser que ces footballeurs idoles ont naturellement été attirés par des propositions dangereuses ? La réalité tient plutôt du fait que le Brésil n’a jamais su convertir les espoirs qu’il porte depuis les années 80. La démocratie corinthienne a été l’un de ces prototypes que les produits finis n’égalent jamais. Le Brésil de 2018 est un Brésil où la pauvreté demeurait, où l’insécurité ambiante faisait trembler tout un pays et où les seuls opposants crédibles à une réponse dure étaient salis par des histoires de corruption.

Aussi, la réponse proposée par ces footballeurs modèles semble avoir été une réponse à défaut, pas forcément la bonne mais possiblement la seule. C’est, en définitive, le lot d’un pays qui a buté devant tous ses espoirs et qui, à l’heure où il devrait atteindre l’âge de la maturité, paraît tutoyer un idéal dont la forme est bien différente de celles que les rêves brésiliens du début des années 80 nous avaient promis.

Crédit photo : Yasuyoshi Chiba / AFP.

Quand les gens sont d'accords avec moi, j'ai toujours le sentiment que je dois me tromper.