En football, il est des rivalités dont l’enjeu dépasse le cadre de la victoire et du bilan comptable. Chaque affrontement est un recommencement, l’opposition de deux idéologies, deux identités, façonnées dans un imaginaire collectif, remis sur la table le temps d’un match. La rivalité entre le Real Madrid et le FC Barcelone représente une forme de quintessence de cette idée ; le Barça est ce rival archétypal, consubstantiel de l’ADN du madridista, l’ennemi juré et quasiment mystique qu’il faut absolument honnir. C’est ainsi que je l’ai toujours vu, depuis ma position de supporter madrilène.

Ce club a longtemps représenté la survivance d’une identité de club très forte dans le cirque du football mondialisé et des joueurs interchangeables. Quand on suit le football depuis de nombreuses années, les matchs et les contextes favorisent le développement d’un imaginaire fait de souvenirs, de joies et de frustrations. Au fil des décennies, des victoires et de ses grands personnages, le club catalan a construit cet imaginaire fait de non-compromission, d’identité de jeu et d’engagement politique. Les ères du Cruyff joueur et du Cruyff entraîneur ont posé les jalons d’un club qui a su allier une identité et les succès que l’on connait, jusqu’à l’avènement du Guardiolismo, aboutissement paroxystique de cette conception du football.

Le Barça a réalisé le rêve de tout supporter : voir son club remporter tous les titres possibles avec une équipe majoritairement composée de joueurs du cru, la fameuse Masia, avec un entraineur aux idées révolutionnaires entièrement acquis à la cause sportive et idéologique de l’institution… Il y avait ce sentiment mitigé d’être supporter du Real Madrid face à ce Barça-là. L’admiration inavouable, l’envie aussi, face à ce que l’on aurait aimé être. Il y avait quelque chose d’exaltant à voir un si grand nom du football traverser notre époque, son identité toujours fièrement chevillée au corps.

C’était l’ennemi magnifique, celui qu’il fallait réussir à faire tomber de son piédestal, quels qu’en soit les moyens. Il y avait cette jouissance, aussi, d’avoir le mauvais rôle dans cet affrontement devenu quasi-manichéen, tant le tiki-taka et la bande à Messi avaient acquis à leur cause le monde du football. Il y a eu les humiliations, les manitas et les scores fleuves. Mais qu’il a été gratifiant d’être le rival de cette équipe. Les défaites et les malheurs profonds du football nourrissent notre imaginaire, sont ressassés et rejoués dans les esprits en attendant que la dramaturgie de notre sport ne daigne panser les blessures et rétablir une justice toute personnelle.

Mais c’est terminé aujourd’hui. L’ennemi n’est plus aussi flamboyant. Plusieurs petits signes et événements, au fil des dernières saisons, ont annoncé qu’il ne fallait plus compter sur la grandeur du rival pour alimenter sa soif d’imaginaire. Le Barça n’est plus ce Barça. Le premier signe avant-coureur fut certainement ce match de septembre 2006, le premier qui vit le maillot blaugrana affublé d’un sponsor. Certes c’était l’UNICEF, certes tous les autres grands clubs européens arboraient un sponsor à l’objectif bien plus mercantile depuis longtemps déjà. Mais il y avait comme un coup fatal à voir ce club, après 107 ans de résistance, accepter ce qui avait été un des éléments de sa non-compromission au football globalisé. Et les saisons qui suivirent montrèrent que rémunérer l’UNICEF lors de la première saison pour figurer à l’avant du maillot n’était qu’une pilule plus facile à faire passer auprès des supporters avant de définitivement entrer dans le rang.

En quelques années seulement, tout ce que représentait l’«idée»  Barça a volé en éclats, la Masia en tête. Qu’est-il advenu de cette identité de jeu ? Qu’est-il advenu de la mise en avant des jeunes formés au club ? Le club est devenu ce qu’il reprochait à l’ennemi madrilène : un club qui dépense des sommes folles pour empiler les stars, sans se préoccuper de faire perdurer et de chérir son identité profonde. Les rôles se sont quasiment inversés aujourd’hui, tant le Real Madrid a su obtenir ses récents succès à partir d’un projet de longue durée, fait de joueurs formés au club ou présents depuis longtemps.

La présidence de Josep Maria Bartomeu s’évertue à en terminer avec ce qui persiste encore des années passées ; il fut un temps où nommer et maintenir un entraineur compétent mais aussi peu compatible avec l’ADN du club tel Ernesto Valverde eut créé un tremblement de terre médiatique difficilement tenable en Catalogne. Il en est de même avec l’identité de jeu, alors qu’on s’éloigne chaque jour un peu plus du jeu de possession catalan, tant certaines recrues paraissent souffrir de la comparaison avec les pas si lointains Iniesta, Xavi ou Puyol.

Voir le Barça perdre la bataille de l’identité, c’est un renoncement collectif à une idée du football qui survivait jusqu’au plus haut niveau. C’est un peu une manière de se dire que l’amour est mort, ou qu’il ne se retrouve plus dans les grands clubs et leurs différences. La défaite est collective, l’enjeu se situe dans ce qui différencie aujourd’hui les grands clubs européens, absorbés dans leur identité pour correspondre à un marché qui a depuis longtemps dépassé les problématiques identitaires des supporters les plus fervents et historiques.

Cela pose la question de la valeur de la victoire : est-elle l’enjeu premier du match de football ? Le Barça doit-il plus chérir son identité ou tendre à continuer à avoir les meilleurs résultats possible, aux dépens de celle-ci ? Pourrait-il réellement faire le choix du cœur ? Pour certains rivaux madrilènes, au moins pour ceux attachés à imaginer le football comme une dramaturgie au niveau du cinéma ou de la littérature, pour ceux qui remettent en jeu un passé, conditionnent leur bonheur ou malheur à venir avant chaque affrontement, le choix est fait. Monsieur Bartomeu est celui qui incarne définitivement le passage de l’institution dans l’ère des super clubs omnipotents, et c’est cela qui ne lui est et ne lui sera pas pardonné. Tant par ses supporters que par certains de ses plus grands ennemis.

Photo crédits : Paul ELLIS / AFP