Quel modèle de développement adopter pour les clubs français ?

Le XXIème siècle a marqué un tournant dans l’évolution du football. La discipline s’est développée à vitesse grand V et a gagné en universalité, tant elle touche partout dans le monde et tant un seul et même match peut être vu aux quatre coins du globe par des centaines de millions de personnes. De nouveaux marchés se sont ouverts et garantissent à certains clubs de nouvelles sources de revenu non-négligeable. Mais assez paradoxalement, ce que le football a gagné en universalité au niveau des spectateurs et des acteurs extérieurs, il l’a perdu au niveau des acteurs directs de la discipline. L’argent étant devenu roi, les clubs en possédant le plus dominent. En France, l’hégémonie du Paris Saint-Germain à l’échelle nationale ne semble pour l’instant pas en danger. Derrière, les autres clubs tentent de tirer leur épingle du jeu à leur manière. Leurs méthodes sont plus ou moins claires, avec plus ou moins de succès. Mais ils ont toujours un objectif en commun, celui de pérenniser leur équipe au plus haut niveau.

Le football est sûrement en train de vivre l’une des plus grandes mutations de son histoire. Pendant que les entraîneurs entrainent, que les joueurs jouent, et que les supporters supportent, les dirigeants eux, ne font pas que diriger. Il y a un peu moins d’un an, on apprenait via Mediapart que des dirigeants de grands clubs européens planchaient sur un grand projet de Coupe d’Europe dite « fermée », sur le modèle de la NBA, sur une durée d’au moins 20 ans. Dans cette Coupe, 16 équipes s’affronteraient tous les ans et permettraient que les meilleurs formations jouent systématiquement les unes contres les autres. Ce système assureraient plus de « spectacle », et donc forcément plus de revenus pour les clubs concernés. Notamment grâce aux droits de retransmission qui pourraient atteindre des niveaux jamais vus. Si, d’après les « Football Leaks », révélés donc en France par Mediapart, ce modèle devrait voir le jour en 2021, une mise en place aussi rapide semble peu probable. Ces informations viennent tout de même faire figure de rappel pour les clubs français que sans garantie de résultats, à la fois sportifs et financiers, le doux rêve d’atteindre un jour l’élite du football européen pourrait s’envoler à tout jamais. Pour se donner le droit d’accompagner l’inamovible PSG en Europe, les clubs français ont chacun leur méthode :

Monaco et Lille, des projets dans l’ère du temps

L’AS Monaco depuis fin 2011 et le LOSC depuis 2017 ont adopté des stratégies relativement similaires et bien ancrées dans leur époque. Les deux clubs, rachetés ces dernières années par de riches propriétaires (respectivement Dmitry Rybolovlev et Gérard Lopez) se sont spécialisés dans le « trading » de jeunes joueurs. En plus d’une certaine application sur le travail de formation, ces deux clubs ont maintenant pour habitude d’investir dans de jeunes joueurs à haut-potentiel, en espérant qu’ils se développeront au mieux et exploseront, afin d’assurer un retour sur investissement alléchant. Pour ce faire, l’ASM et le LOSC comptent sur une cellule de recrutement d’une grande qualité, souvent bien encadré. Homme de l’ombre des réussites lilloises, Luis Campos est actuellement le directeur sportif des Dogues, alors qu’il travaillait pour le compte de l’AS Monaco de 2013 à 2016, en tant que conseiller spécial du président, puis en tant que directeur technique du club. Scout de grand talent, il est à l’origine des venues à Monaco de joueurs tels que Lemar, Fabinho ou Martial. Tous trois ont été revendus presque 10x plus cher que leur prix d’achat initial. Sans parler des plus-values que vient de réaliser le LOSC en vendant Nicolas Pepe pour 80 millions d’euros à Arsenal et Rafael Leao pour 35 millions au Milan AC.

L’objectif principal de cette méthode peut être vue comme une réussite. Malgré quelques ratés, l’argent récolté par les grosses ventes faites par les clubs permet d’avoir une situation financière relativement stable, sans investissement direct du propriétaire. Sportivement, le résultat apparaît comme plus mitigé. Dans le cas de l’AS Monaco particulièrement. Ce système a permit au club du Rocher de remporter son premier titre de champion de France depuis 17 ans, en 2016/2017, et d’atteindre cette même saison les demi-finales de la Ligue des Champions. Une performance sur la scène européenne que même le PSG n’arrive pas à réaliser. Le « bémol » est que ces prestations ont attiré les regards de l’Europe entière sur l’équipe. Résultat : les étés 2017 et 2018 ont été de véritables saignées. Tous les joueurs ou presque ont été vendus dans de grandes équipes européennes, et en suivant la stratégie initial, l’ASM les a remplacé par de nouveaux jeunes joueurs. Seulement, l’écart entre l’ancien effectif, composé de joueurs qui explosent, et le nouveau, avec de jeunes joueurs qui doivent encore faire leurs preuves au haut-niveau, était bien trop considérable. La saison 2018/2019 (17ème de Ligue 1) de Monaco a été aussi catastrophique que celle 2016/2017 a été un succès.

Il est encore trop tôt pour se positionner sur les résultats du LOSC, tant le dernier exercice a été une réussite (2ème de L1), mais le club semble marcher dans les pas de l’ASM. Et bien que le mercato ne soit pas fini, il semble quand même compliqué d’imaginer les lillois faire bonne figure en Ligue des Champions en ayant perdu leur meilleur buteur, Pepe, et la pierre angulaire de leur milieu de terrain, Thiago Mendes.

La méthode du « trading », particulièrement en vogue ces dernières années, correspond bien au football de nos jours, c’est à dire un sport business dans lequel les valeurs de l’argent tendent à remplacer les valeurs morales. Cela ne semble cependant pas être la solution miracle pour maintenir un club au plus haut niveau.

L’exemple lyonnais, le plus difficile à calquer.

La régularité de l’Olympique Lyonnais a souvent fait saliver bien des équipes. De son hégémonie dans les années 2000 à sa capacité à renouveler son effectif sans cesse, l’OL truste les podiums de Ligue 1 quasiment chaque année depuis presque 20 ans. Lyon est un modèle de réussite sportif et financier que beaucoup envient, mais trop peu arrivent à imiter. Une des raisons principales à cela est que le projet lyonnais est un projet de longue date. Pour faire de l’OL ce qu’il a été dans les années 2000, Jean-Michel Aulas, président de l’OL, a mit des années. Arrivé à la tête du club en 1987, Aulas a du sortir des tréfonds de la Deuxième Division un club particulièrement endetté. Un travail de longue haleine s’en est suivi, afin de rendre les finances du club saines et de lui permettre de rebondir. Aujourd’hui, le modèle lyonnais est basé en premier lieu sur un centre de formation ultra-performant. En formant des joueurs tels que Benzema, Lacazette, Fékir, Tolisso, et bien d’autres avec une régularité déconcertante, le club s’assure de fortes rentrées d’argent presque chaque été. Pour compléter ce vivier presque inépuisable, l’OL a souvent recruté intelligemment. En cherchant du côté de la Ligue 2 par exemple, avec les exemples de Tanguy NDombélé et Ferland Mendy en tête de file.

Il est souvent reproché à Jean-Michel Aulas d’avoir une approche très « business » du football. Il a par exemple fait de l’OL une holding côté en bourse. Mais jusque là, aucun club en France n’a eu la régularité de son club durant ce siècle, surtout en terme de participations à la Ligue des Champions, dont les revenus sont vitaux pour un club voulait progresser au haut-niveau.

D’autres exemples français

En grande difficulté sportive en début d’exercice 2017/2018, l’AS Saint-Étienne a brillamment relevé la tête depuis. Alors que le catalan Oscar Garcia peinait à prendre dignement la succession de Christophe Galtier, les dirigeants de l’ASSE ont prit en décembre 2017 une décision lourde de conséquences. Celles de limoger Garcia pour faire venir Jean-Louis Gasset et son éternelle casquette. Avec Ghislain Printant à ses côtés, Gasset a changé la face de sa formation en un an et demi. Avec comme renforts immédiats les venues de M’Vila, Debuchy ou Subotic, le nouveau staff a pu composer avec des joueurs d’expérience venant apporter plus de solidité et de sérénité à l’équipe. Par la suite, ce sont les arrivées de Khazri ou le transfert définitif de Cabella qui ont permit aux Verts de réaliser la très bonne saison qu’ils viennent de faire (4ème de Ligue 1, tout en lorgnant sur la troisième place jusqu’au bout). La vente du jeune Saliba (30 millions d’euros), qui restera dans le Forez par ailleurs en prêt toute la saison, permet à l’ASSE de prendre l’air financièrement.

La pérennité au plus haut du championnat est tout de même loin d’être acquise pour « Sainté ». Le départ de Jean-Louis Gasset à l’issue de la saison n’a laissé aucune garantie aux supporters, bien que ce soit son adjoint Ghislain Printant qui a prit la suite. Par ailleurs, le duo de présidents, Roland Romeyer/Bernard Caïazzo ne fait pas l’unanimité et certains fans déplorent un certain manque d’ambition chez leurs dirigeants. La saison 2019/2020 sera très intéressante…

Chez les clubs cités précédemment, les moyens utilisés pour porter l’équipe le plus haut possible sont clairement identifiables. Ce n’est pas le cas dans tous les clubs. À l’OM, la feuille de route semble avoir été perdue en chemin. Les supporters pensaient pourtant avoir tout vu et tout vécu quand la famille Louis-Dreyfus s’en est allé de la Commanderie. Vincent Labrune, Giovanni Ciccolunghi voir même le directeur sportif de ce dernier, Gunter Jacob. Personne ne s’attendait, une fois que Frank McCourt a racheté le club en 2016, a ce qu’on puisse voir pire dans la cité phocéenne. Pourtant, Jacques-Henri Eyraud est en train de semer le doute dans l’esprit de tous. Si personne n’arrive à savoir comment fonctionne réellement le club, il semble tout de même évident que l’organigramme et les responsabilités individuelles des acteurs n’ont pas clairement été définies. Les différents coachs semblent avoir une mainmise plus importante que le directeur sportif lui-même sur le mercato. L’utilité de ce dernier est d’ailleurs souvent remise en cause par les fans. Si Andoni Zubizarreta peut donner l’air d’occuper un rôle fantomatique, c’est peut-être mieux que Jacques-Henri Eyraud, qui lui ne manque pas une occasion de rappeler que travailler dans le football est tout sauf une vocation pour lui.

Alors que McCourt devait ramener la Ligue des Champions à Marseille, l’OM ne jouera pas de Coupe d’Europe la saison prochaine, et ne possède aucune garantie sportive pour l’avenir…

Différentes méthodes existent pour porter une équipe de football professionnelle au plus haut niveau et l’y maintenir. Jusqu’ici, la voie la plus sûre pour y arriver est celle que le PSG a empruntée. Celle d’une reprise du club par un propriétaire si riche qu’il peut surpayer les clubs et joueurs pour faire venir pratiquement n’importe qui. Une technique qui fonctionne, puisque Paris compte déjà six titres de champions de France depuis que le club est passé sous pavillon qatari en 2011. Peut-être une bonne nouvelle pour l’OGC Nice, qui vient tout juste d’être racheté par Jim Ratcliffe, l’homme le plus riche du Royaume-Uni…

Crédit photo: JEFF PACHOUD / AFP

J'arrive toujours soigné comme une passe de Toni Kroos.