[Entretien] Thibaud Leplat, penser, connaitre et aimer le football (2/3)

Thibaud Leplat est un professeur de philosophie, écrivain et ancien journaliste sportif (il a notamment travaillé pour So Foot, El País ou Eurosport). Nous lui avons proposé un entretien à l’occasion de la sortie de son essai “La Magie du football, pour une philosophie du beau jeu ». Cet essai lui permet d’inscrire ses précédents travaux sur le football dans une pensée qui cherche à se défaire de la dictature du résultat pour remettre le jeu au centre des débats. Ce qui devait être un entretien sur son livre s’est très vite transformé en un riche et passionnant échange dans lequel on parle de jeu, d’Histoire, d’amour et de liberté. Il est rare de pouvoir échanger avec quelqu’un qui pense le football aussi précisément et intensément, alors on écoute. Du fait de sa longueur, cet entretien sera divisé en trois parties. En voici la deuxième.

U10 : Un parallèle est souvent fait entre l’art et le football, notamment dans la notion de beau qui transcende les deux pratiques. Mais au contraire de l’art, qui n’a d’autre but que lui-même, le football est un jeu fait de règles dont le but final est de vaincre l’adversaire. L’essence même de ce jeu a tendance à faire passer ceux qui défendent avant tout le beau jeu pour des marginaux. On pense évidemment en premier lieu à Marcelo Bielsa, qui est aujourd’hui un personnage très clivant. En lisant ton livre, on sent une tentative de réhabiliter ce football.

TL : Il y a une évolution récente, qui est sans doute liée à la chute du mur de Berlin et à l’évolution du libéralisme économique depuis la fin des années 80, et qui est une intolérance à toute forme d’éthique. On a du mal à laisser de la place à des conceptions et à des paradigmes différents. C’était le cas très facilement avant. Le communisme faisait face au libéralisme et proposait une contradiction à ce dernier. Je n’entends pas me faire ici le défenseur du communisme, simplement rappeler qu’avec la Chute du Mur, le capitalisme n’a plus de contradicteur. Quand on regarde l’histoire de la presse française, Le Miroir du football est une revue qui a duré assez peu de temps mais qui a encore une immense postérité, chez des gens comme Christian Gourcuff, Raynald Denoueix notamment, et qui était financée par le Parti communiste. Il entendait cristalliser une autre conception du football, entendu comme un processus d’émancipation de l’individu à travers le collectif. C’était un discours qui était largement répandu bien qu’antagoniste avec celui de la DTN (Direction Technique Nationale, NDLR). Ce genre de conflit entre discours d’émancipation et discours de conservation est un conflit qu’on retrouve par exemple en Argentine avec le débat Menotti-Bilardo. Ce sont des débats structurants dans toute l’histoire du football et qui en réalité ne sont pas propres à la seule seconde partie du XXème siècle. On les retrouve très tôt, dès l’apparition du professionnalisme qui se pose très rapidement cette question : est-ce que le football est une activité économique à part entière ? Ou bien le football est-il, comme le théâtre, une création artistique spontanée et donc non soumise aux règles de la performance et de la concurrence économique ? Ces deux camps-là s’opposent depuis le début de l’histoire du professionnalisme en Angleterre dès le XIXème siècle, et viennent se cristalliser sur certaines époques, certains personnages, certains entraîneurs… En Grande-Bretagne c’est le football écossais avec le passing game qui vient contredire le dribbling game anglais (lire sur ce point Jonathan Wilson), en France c’est la controverse Georges Boulogne-Albert Batteux dans les années 60. La controverse apparaît après-guerre, et structure à cette époque complètement le panorama du football français. Elle disparaît avec la fin du Miroir du football (fin des années 70), puis la chute du communisme et, footballistiquement, avec la victoire du camp de Georges Boulogne. En gros juste après Séville 1982 (la France perd aux tirs aux buts en demi-finale de coupe du monde face à la RFA, dans un match au scénario historique qui aura vu s’opposer la rigueur tactique allemande au jeu offensif des bleus, NDLR). Ce match représente un peu le dernier moment de cette opposition-là. À partir de Séville, il n’y a plus d’opposition. C’est tout pour la gagne, c’est la performance, le football devient un objet de conquête de marché et de conquête de titres. Il devient aussi un outil politique. J’ai écrit là-dessus, dans « Les Bleus c’est nous », l‘Equipe de France, avec la fin de l’empire colonial, devient une forme d’empire symbolique. Le camp du football non-chauvin et du football humaniste périclite complètement. Il subsiste ensuite à la marge quelques résistants à cela. À l’ouest à Nantes avec Jean-Claude Suaudeau et Reynald Denoueix, Christian Gourcuff à Lorient, à l’est avec Arsène Wenger et un peu au sud avec les monégasques. Il y a ces périphéries où subsiste encore l’idée que le football demeure un jeu collectif, et elles s’opposent à la DTN dans leur enseignement du football. Il y a des engueulades mythiques à la DTN entre Denoueix, Michel Hidalgo et Aimé Jacquet. Ce n’est pas pour rien qu’aucun de l’école nantaise n’est, encore aujourd’hui, en poste à la fédération. Ils ont été un peu mis de côté, on les a traités de philosophes, de romantiques, qui, soit-dit en passant, est peut-être la pire insulte à l’égard de celui qui s’intéresse au jeu. Ceux qui ont gagné ce sont les Boulogne, Houllier, Jacquet, Deschamps…

En ce qui me concerne, j’essaie de redonner une place légitime à cette controverse, la remettre sur le tapis en affirmant que celle-ci est essentielle pour que le football français progresse. S’il y a unanimité le football s’effondre. Il faut qu’il y ait une vraie réflexion sur le sens de ce qu’on est en train de faire. Le football n’est pas une marchandise comme une autre. Il ne s’agit pas, comme certains, de faire une critique du capitalisme ou de l’époque en utilisant le football comme prétexte, mais plutôt de proposer une alternative à la dictature du résultat en évoquant le sens et la portée philosophique de la solidarité du vestiaire. L’idée du vestiaire est quelque chose de très intéressant à penser dans une société très individualiste comme la nôtre. A l’heure actuelle ce discours est plutôt celui des handballeurs. Claude Onesta (entraineur de l’EDF de handball de 2001 à 2016, puis manager général depuis 2016, NDLR) en est l’héritier. Mais n’oublions pas que ces concepts ont été forgés par Batteux, Vergne, Thébaud… Je trouve ça terrible qu’en France on n’ait pas à la DTN des gens comme Jean-Marc Furlan, Wenger, Gourcuff, Puel… La France a un vivier d’entraîneurs qui réfléchissent sur le jeu unique au monde. Mais on les met de côté en prenant leur engagement philosophique pour du « sectarisme ». À la place on a mis en valeur des opportunistes qui se contentent d’appliquer des recettes et de promettre la victoire à tous les coups/coûts. Et je pense qu’avec cette deuxième victoire en Coupe du monde, je ne me fais aucune illusion sur la portée du discours que je tiens, même si j’espère qu’il n’est pas voué à disparaître. La dictature du résultat c’est cela : rendre toute contradiction impossible. C’est une coercition qui s’exerce sur les esprits. Or je crois qu’en tant qu’entraîneur, quand tu aimes le jeu, ton rôle c’est de transmettre, de parler, de discuter, de répondre aux objections. Quand on voit en comparaison avec l’Espagne, que je connais bien, c’est tout le contraire. Là il y a de la controverse, il y a de la discussion, sans arrêt une remise en question avec les joueurs, les staffs. Comment on va jouer ? Qu’est-ce qu’on va faire ? La seule condition c’est que le jeu collectif soit au centre, pas la victoire. C’est facile à dire quand tu gagnes c’est sûr, mais je pense que c’est parce que tu penses comme cela que tu gagnes sportivement et philosophiquement. Tu gagnes non seulement sur le terrain mais tu gagnes en conviction. Pour répondre enfin à ta question, je crois que ce type d’activité, comme l’art, doit susciter l’interrogation, convoquer l’intelligence, et pas uniquement la partie purement sentimentale, passionnelle. Malheureusement c’est un peu contraire à l’idéal du capitalisme : réduire l’individu à l’état de supporter-consommateur. On est quelques uns à penser comme cela aujourd’hui, mais c’est un discours qui est inaudible, en tout cas pour l’instant.

U10 : Tu parlais de l’empire colonial français qui s’est transformé en « empire symbolique ». Quel est cet empire symbolique et comment a-t-il transformé le football français ?

TL C’est une idée que j’ai développée dans « Les Bleus c’est nous ». Quand tu observes l’histoire de l’équipe de France et du sport de haut niveau en France, c’est exactement contemporain avec la fin de l’Empire et la décolonisation. L’intérêt public et politique pour l’équipe de France est exactement contemporain avec le début de la guerre d’Algérie en 1958. En un mois le Général de Gaulle arrive au pouvoir, il y a un putsch des généraux à Alger et l’équipe de France – sans ses internationaux franco-algériens partis rejoindre le FLN quelques mois avant – joue sa première demi-finale de coupe du monde. Tout à coup le football s’invite comme une bonne nouvelle en Une des journaux et des téléviseurs. De son côté, De Gaulle se rend compte qu’il faut recaser un certain nombre de militaires qui étaient dans les colonies (à partir de 1962), et que la France a besoin de compenser la mauvaise réputation acquise pendant la Guerre d’Algérie et la perte de son Empire colonial par une politique de « grandeur » nationale dans laquelle le sport a un rôle important à jouer au même titre que la bombe atomique ou un porte-avion. Donc, sous l’impulsion du général Marceau-Crespin, qui était alors le conseiller aux sports de De Gaulle, on crée les DTN en fonction des sports et on nomme des militaires pour organiser l’élite du sport français, avec notamment pour objectif d’éviter d’être à nouveau ridicule comme aux Jeux Olympiques de 1960 à Rome (la France était repartie sans aucune médaille d’or, NDLR) ou lors de l’élimination prématurée de l’Equipe de France à la Coupe du monde 1966 avec la mutinerie qui a eu lieu dans le vestiaire français la même année. Tout à coup, les résultats lors des grandes compétitions sportives – qui n’avaient jusque-là qu’un intérêt modéré pour les Français – deviennent fondamentaux en terme de puissance symbolique. Aujourd’hui on appelle cela le « soft power ». La Russie de Poutine, le Qatar ou les Chinois n’ont rien inventé. Dès lors le sort de l’Equipe de France de football revêt une importance toute particulière. Ainsi on ne peut comprendre l’importance symbolique de l’Equipe de France que si on saisit la profondeur historique du destin politique de la France durant la seconde moitié du XXème siècle. Une grande puissance internationale est devenue moyenne. C’est au sport qu’on va confier la délicate mission de compenser la perte d’influence militaire, diplomatique, politique par un surcroît de gloire sportive. Il y a un empire effondré dans le cœur de chaque français.

U10 : On retrouve cette idée dans les réactions qu’ont suscité cet été les manifestations liées à la victoire de l’Algérie à la CAN…

TL : Il est intéressant en effet de constater aujourd’hui l’impossible match France-Algérie qui ne cesse de se jouer : un seul match entre la France et l’Algérie en 50 ans, et il ne s’est même pas terminé… De même, les réactions aux manifestations en France liées à la victoire de l’Algérie à la CAN ravivent un peu plus l’histoire coloniale française et son lien inévitable avec le football.

U10 : Comment, dans un tel contexte, concevoir une réflexion esthétique sur le jeu ?

TL : Pour mon dernier livre j’ai essayé de fonder ma réflexion sur des concepts solides et un travail de recherche qui vont me permettre de défendre des idées qui ne sont pas forcément des idées esthétiques. Le beau jeu ce n’est pas « bien jouer », c’est-à-dire jouer d’une manière définie d’avance. Le « beau jeu » c’est une certaine idée du football comme une construction collective mutuelle : construction des acteurs et participation du spectateur. Il n’ya pas de football s’il n’y a personne qui le regarde. Même le joueur qui joue est lui-même spectateur de son propre match et de celui des autres. Convoquer le « beau jeu » cest demander la participation des spectateurs, c’est dire qu’on va donner quelque chose à qui prendra le temps de consentir à ce spectacle. Ce que je reproche à l’équipe de France c’est précisément, comme Deschamps le répète sans cesse, de « ne rien lâcher » à personne, aux gens qui sont venus les voir jusqu’en Russie, à ceux qui prennent le temps d’arrêter leur vie quotidienne pour les regarder jouer. Il ne donne rien à part des tableaux d’affichage. Paradoxalement on n’a jamais vu autant d’images sur une équipe comme la France de 2018 et on n’a jamais aussi peu parlé de football. À la grande différence de l’Ajax. Ils donnent de l’air, de la jeunesse, de l’espoir. Ils offrent quelque chose à contempler qui va bien au-delà d’un simple résultat. En ce sens, le problème n’est pas esthétique (faut-il jouer moche ou non ?) Mais éthique (qu’est-ce que jouer ?). À ce titre, même le football de Diego Simeone est intéressant. C’est prodigieux de voir la symbiose qu’il a réussi à créeà l’Atletico de Madrid, créer ce sentimiento, cette pertenencia (appartenance en espagnol, NDLR) qu’il convoque à chaque match en dépit du résultat. Les joueurs sont tous des mercenaires, quasiment aucun n’est formé au club mais Simeone parvient tout de même à créer cette osmose autour d’une identité narrative communeQu’ils soient une équipe défensive ou pas, c’est dans ce cas un problème secondaire. Non, lidéla plus intéressante c’est que tu ne joues pas pour toi, pour tes petits intérêts, ta petite carrière, mais pour ces gens qui viennent te voir chaque semaine… j’aimerais bien qu’on entende cela en France. Parce que ce que je dis n’est rien d’autre qu’une évidence en fait : le football n’est rien sans le plaisir de ses spectateurs.Voilà pourquoi à mon sens parler « beau jeu » c’est la seule façon d’arriver à penser le football de manière optimiste, sans être cynique.

Crédit photo: AFP