Le football et les magiciens, un amour en danger ?

Aujourd’hui, l’amour est mis en lumière et les tourtereaux se retrouvent pour vivre une journée particulière. 
Nous autres, amoureux de football, sommes tombés sous le charme de cet art, de cette activité, de ce sport, durant notre plus tendre enfance. Que cela soit dans un stade, dans un jardin, ou dans un parc, sous un soleil de plomb, un torrent, ou sous la neige, nos premiers pas avec le ballon, ont sonné comme une évidence. Ce ballon, qui procure des sentiments propres à ce sport, peut prendre la forme d’un coup de foudre. Avant toute chose, nos débuts sont marqués par l’envie de contrôler cette fameuse balle, de la dompter, pour mieux la comprendre. L’état brut du football relève de la technique, de l’envie d’aller de l’avant, de réaliser les prouesses de ses aînés, d’en inventer, de se laisser guider par une vague symphonie de magie. Pour autant, cette fameuse magie qui nous a tous bercée semble en quête d’un second souffle. Les artistes, les poètes des temps modernes qui ont émerveillés tant de monde se font de moins en moins nombreux, sur une surface que l’on aime tant : le rectangle vert. A l’aube d’un football, ancré par la professionnalisation à outrance de sa discipline, d’une perte constante de génies techniques, et d’une volonté absolue de privilégier la finalité, au chemin emprunté, le football court derrière ses origines, court derrière son jeu.

Ce qui nous rassemble, du moins, nous a rassemblé le temps d’un instant, c’est la virtuosité, la beauté d’un geste technique, d’une passe, d’un contrôle orienté, d’un dribble dévastateur. Nos premières prises de balle, rimaient forcément avec prise de risques, dribble et tirs. Le sourire toujours présent, puisque le football rime avec plaisir. Cependant, au fil des années, les esthètes de ce sport semblent peu à peu poussés vers la sortie, pour des raisons diverses et variées. Le nombre de cracks techniques est en constante diminution. Comme le souligne Claude Puel, le niveau technique des joueurs a considérablement baissé depuis 30 ans. Une phrase qui a pu susciter le débat. Mais il est difficile de contester de tels propos, quand on observe les joueurs actuels. Existe-t-il de potentielles raisons à cette évolution du niveau technique moyen des joueurs ?

Tout d’abord, nous pourrions évoquer le manque de pratique dans des lieux « insolites » qui forgent naturellement les caractéristiques techniques d’un jeune joueur. Évoluer dans la rue, en bas de chez soi, sur de petits espaces, avec des ballons souvent en mauvais état, est un facteur prépondérant pour devenir technique. Le talent est inné, mais se développe inéluctablement avec la pratique. Le roi Pelé avait toujours son ballon avec lui. C’était son ami, il jonglait et dribblait à longueur de journées. La suite, vous la connaissez. Le football ne s’apprend pas sur un terrain soigneusement conçu, il s’apprend en bas du bloc. Le terrain, les entraînements, et les clubs, proposent ensuite une assistance non-négligeable pour corriger ses lacunes, et aider le joueur à atteindre la plénitude de son talent.
Actuellement, en raison d’une multiplicité de facteurs inhérents à notre société, les jeunes jouent moins au football. La plupart se contente de entrainement avec leur club. Dès lors, il devient compliqué de progresser à vitesse grand V, d’un point de vue technique. Il y a 20-30 ans en arrière, les futures étoiles en devenir du football passaient sans doute leur journée à s’affronter dans des terrains improvisés afin de reproduire les gestes de leur idole, ou mieux encore, en créer de nouveaux.
Nous sommes en droit d’attendre un bagage technique minimal pour un joueur de haut niveau. Pour les latéraux, être capable de fournir des centres corrects aux artilleurs de devant, aux offensifs de faire étalage de toute leur palette technique que cela soit par le dribble ou par la passe. Enfin les milieux devraient pouvoir se sortir plus souvent d’un pressing adverse, contrôler correctement le ballon, et casser des lignes par la passe ou la conduite de balle.

La professionnalisation démesurée de ce sport, représentée à merveille, par la présence abusive de musculation ou de l’athlétisation, est aussi pointée du doigt. La technique n’est plus au centre des préoccupations. Le football, devenant peu à peu de l’athlétisme avec une balle où il convient de regarder les courses avant les contrôles, l’endurance avant l’élégance, le physique avant la technique. Il convient d’apporter une nuance, et d’ajouter que la capacité physique et athlétique d’un joueur dans le foot est importante, et l’a toujours été. Il ne s’agit pas de minimiser cet atout, mais d’observer une évolution. En France et dans d’autres pays, notamment au Brésil, l’aspect physique et athlétique semble avoir pris le pas sur la technique, en ce qui concerne les modèles de formation établis. De surcroît, cet enchaînement de données favorise un jeu basé sur la puissance, la vitesse, la rapidité, au détriment de la technique, des passes et de la beauté intrinsèque de ce sport. Claude Puel encore, insistait là-dessus il y a peu :

« Il n’est pas interdit d’avoir des joueurs puissants et rapides, qui poussent leur ballon et font des différences individuelles. Mais si l’on travaillait davantage la technique, l’anticipation ou la lecture du jeu, je suis sûr qu’on pourrait prendre de l’avance sur tous les autres… la technique, la créativité et l’intelligence de jeu n’ont pas de prix. »

Certains diront que les joueurs techniques ont plus de mal à faire la différence à cause du rythme imposé à chaque match dans le football moderne. Selon eux, les anciens artistes de ce sport auraient les plus grandes difficultés du monde, à réitérer leurs prouesses techniques dans le football moderne. Couplé à cela, la dimension tactique et la réduction des espaces peuvent également jouer un rôle.

On peut également blâmer la frilosité ambiante des techniciens actuels, qui privilégient régulièrement la rigueur tactique d’un point de vue défensif, au détriment d’une animation offensive cohérente. Le manque de talents techniques individuels n’aide pas, mais la volonté de créer un schéma de jeu offensif, avec des circuits préférentiels, des déplacements permanents dans l’entrejeu, peut être mis en place indépendamment de la qualité intrinsèque de l’effectif. Bien évidemment, le curseur doit être réglé en fonction du niveau de l’équipe, mais nous sommes en droit d’attendre plus de contenu pour un match de Ligue 1. L’exemple du but inscrit par le Niort de Franck Passi illustre cela à la perfection. Niort végète dans les bas fonds du classement, est relégable et dispose à priori d’un effectif relativement médiocre. Franck Passi, a certes des idées de jeu intéressantes, mais n’est pas considéré comme un entraîneur hors pair. Son équipe souffre probablement d’une multitude de maux, mais le but inscrit face aux Caennais représente parfaitement ce qu’un effectif professionnel peut accomplir, sans pour autant disposer de génies techniques au sein de l’équipe.

La Ligue 1 est réputée pour proposer des matchs relativement ennuyants, où la rigueur tactique et la dimension physique sont omniprésentes. Sommes-nous arrivés à un point de non-retour cette saison, avec des rencontres indigestes et ternes, qui ne cessent de détourner nos yeux de l’écran au téléphone ? Plus encore, cette absence grandissante de joueurs capables de changer le cours du match d’un point de vue technique, est-il directement lié à l’affaiblissement continu du niveau moyen du football ? La Premier League est affligeante, où seul Liverpool et Manchester City assurent leur standing. La Liga n’est plus ce qu’elle était il y a encore une décennie, où le Real, le Barça, et même l’Atletico étaient au sommet. La Bundesliga, en dépit de rencontres spectaculaires, représentée par un jeu vers l’avant et des espaces à foison, est également sur une pente descendante. La Serie A court désespérément derrière son glorieux passé, malgré une lutte acharnée pour le titre. Les amoureux du ballon rond jettent leur dévolu sur l’Atalanta, équipe joueuse, aimée de tous. En somme, pouvons-nous affirmer qu’un grand championnat se porte bien cette saison ?

Mais pour autant, certains joueurs virtuoses arrivent toujours à tirer leur épingle du jeu. A l’instar de Messi, Neymar, Hazard ou encore toutes proportions gardées, Dimitri Payet ou Nabil Fekir pour parler des joueurs français, donnent du plaisir aux observateurs, et misent avant tout, sur leurs prédispositions techniques. On pourrait également insister sur la supposée lenteur de Fekir et Payet. Mais la technique est peut-être la composante du football qui est la plus rapide. Contrôler et mettre dans le vent son vis-à-vis, faire la passe au bon moment, sentir les choses avant les autres, relèvent d’une manière ou d’une autre de la vitesse. Ces joueurs illustrent parfaitement qu’ils peuvent perdurer et rayonner dans un football moderne basé sur la verticalité et les transitions rapides. Des joueurs indispensables à leurs équipes respectives, mais aussi à leur sport.

Malheureusement, ces joueurs-là se font de plus en plus rare parmi la nouvelle génération de pépites. Des jeunes bourrés de talent, en adéquation avec le football moderne et dont la faculté technique est plus ou moins présente. Certains font offices d’exception, à l’image de Frenkie De Jong, João Felix, Jérémie Boga pour ne citer qu’eux.
Artistes, poètes, magiciens, les mots manquent pour décrire ceux qui ont illuminé l’histoire de ce sport. Sont-ils moins présents, ou l’évolution de ce sport les ont-ils éloignés du terrain ? Les avis divergent, une chose est sûre, c’est que leur absence manque cruellement à leur amour de toujours.

Crédit photo : Onze / Icon Sport.

Sinon, c'est si cool que ça d’être champions ?