Pour Denis Zakaria, culminer à 1 m 90 ne suffit pas. Le milieu de terrain n’a que 23 ans mais sa carrière ne cesse de prendre de la hauteur. Pourtant, chez le Suisse, le football n’est pas qu’une affaire de centimètres. Portrait d’un joueur qui met les milieux de Bundesliga à l’amende et l’Europe à l’heure suisse.

Avec un tel physique, auquel viennent s’ajouter 80 kilos de talent, il serait facile de croire que Zakaria n’est bon qu’à remporter les duels et distribuer les brins. Seulement, le Borussia Mönchengladbach possède là un joueur aux qualités aussi nombreuses que surprenantes. Et cette saison, en plus de maintenir les Fohlen au cœur de la course au titre, Denis a finit d’éveiller l’appétit des plus grands clubs.

« Tout va très vite dans le football. » Désolé d’enfoncer une porte déjà grande ouverte mais ne nous privons pas d’en exploser une deuxième : Zakaria n’a pas lâché la pédale d’accélérateur depuis l’orée de sa carrière. Un parcours qui l’a vu passer de cinquième division suisse à l’équipe nationale en à peine un an. L’Euro 2016, Denis en était et c’est à l’été suivant que le numéro 8 passe des Young Boys de Berne à la Bundesliga. Deux bonds de géant que le Suisse a franchit avec modestie et maturité. Des valeurs héritées d’une mère sud-soudanaise et d’un père congolais. Zak compte déjà parmi les meilleurs milieux d’Allemagne et sa carrière pourrait entamer un nouveau virage lors du mercato. Le tout dans le plus olympien des calmes car, grâce à son entourage, Zakaria n’a pas pris le melon et il peut toujours passer les portes sans les forcer, lui.

Genève-Mönchengladbach : 782 km pour Google, deux pas pour Zakaria

Né à Genève le 20 novembre 1996, le petit Denis débute le football au Servette FC dès ses sept ans. Une poussée de croissance plus tard, le Suisse formé au poste d’attaquant est replacé plus bas sur le terrain. C’est lors de la saison 2014-2015, contre Lausanne, que le milieu de 17 ans joue ses premières minutes en pro.

https://twitter.com/ServetteFC/status/602772585559007232

Zakaria navigue alors entre l’équipe première et les u21 de La Servette. Entre Challenge League (D2) et cinquième division suisse. Mais Denis en veut plus et le Genevois prend la direction de Berne et de ses Young Boys à l’été 2015.

YB mise près de 400 mille euros sur le prodige mais celui-ci n’est pas titulaire d’emblée. Cependant, Adi Hütter débarque avec son fidèle 4-4-2 et fait vite confiance au natif de Genève. Denis prend part à 33 rencontres, plante 2 fois, fait de Guillaume Hoarau son pote mais surtout, Vladimir Petković lui offre sa première sélection contre la Belgique. Mieux, le sélectionneur de la Nati maintient Zakaria dans le groupe qui va disputer l’Euro 2016. Il ne jouera pas la moindre minute en France mais sa mère ne s’appelle par Véronique Rabiot et il est trop heureux pour aller se plaindre.

Pour sa deuxième saison chez les Young Boys, Zakaria dispute 34 rencontres pour 1 but et 2 passes décisives. En 6 dans un double-pivot, sa régularité est frappante et il est élu meilleur jeune de l’année 2016 par la Swiss Football League. Il fera aussi étalage de ses qualités défensives en Europa League mais son équipe ne sortira pas des poules. Le BSC Young Boys finit la saison vice-champion, et Denis doit faire un choix. Amateur de NBA, Zakaria se la joue Kevin Durant et décide de « sortir de sa zone de confort ». KD s’y était pris un été plus tôt mais Denis y met plus de balls. Direction Mönchengladbach et un transfert record de 12M d’euros pour YB.

Intégration réussie chez les Fohlen

Signer pour 5 ans chez le Borussia, un choix ambitieux mais bourré d’intelligence. Zakaria s’était déjà frotté aux Fohlen en barrages de C1 un an plus tôt et Denis en avait profité pour se montrer. Le numéro 8 débarque dans une écurie pleine de joueur francophone et est adopté par Elvedi ou Drmic. De plus, Zakaria maîtrise déjà l’allemand pour l’avoir pratiqué avec de jeunes fans des Young Boys, dans sa famille d’accueil à Berne.

Gladbach hérite donc d’un vrai box-to-box qui s’était exprimé sur ses qualités à son arrivé à YB :

« Je suis assez bon dans les duels, surtout défensifs. Et j’ai une faculté à aller vers l’avant qui m’aide dans le jeu. Sinon… c’est à peu près tout. »

« C’est à peu près tout. » Une analyse introspective qui frôle l’insouciance lorsque l’on voit la panoplie d’atouts qu’il affiche dès son arrivée en Allemagne. En effet, les fans du club l’élisent joueur du mois d’août 2017 et il signe un sacré premier but dès la 2ème journée de Bundesliga.

Dans le 4-4-2 de Dieter Hecking, il est associé à Kramer dans l’entrejeu et fait vite oublier Dahoud qui s’est éclipsé à Dortmund. L’Allemand est à la base, Zakaria un poil plus haut. Il se montre disponible, hérite du ballon dans le sens du but pour orienter les offensives ou fendre les lignes. Malgré une deuxième partie d’exercice plus irrégulière, le Suisse complète 89.3% de ses passes et est impliqué sur 5 buts en 30 matchs de Bundesliga. Défensivement, il brille aussi, grâce à son sens de l’anticipation et du placement.

Cette fois pas question de jouer l’étonné : il est du voyage pour le Mondial 2018. Le Poulain avait été essentiel lors des barrages disputés contre l’Irlande du Nord. Pour l’anecdote, Zakaria ne se savait pas sous la menace d’une suspension et s’était permis d’envoyer autant de bois qu’il le pouvait. Il sera copié par Meunier deux ans plus tard. Néanmoins, en Russie il ne sera que suppléant de luxe. Ses entrées en jeu sont réussies et agrémentées d’une belle passe décisive contre le Costa Rica.

Tu te calmes Denis ?

A 21 ans, Zakaria file sur l’autoroute du succès cependant, une partie de la saison 2018-2019 va faire office de dos d’âne. S’il joue 31 rencontres, il n’en débute que 21 et est d’abord mis en balance avec Florian Neuhaus tandis que Tobias Strobl lui gratte aussi des minutes. L’influence du numéro 8 n’est plus la même. Ses statistiques défensives non plus et il est victime de son tempérament. Certes, Denis a toujours collectionné les cartons (18 en 2 saisons en Allemagne) et croit souvent que son avis intéresse les arbitres.

Mais cette frustration lui joue des tours et il manque d’ambition lors des gros matchs de Bundesliga. Ce fut déjà le cas la saison précédente, lorsque que son équipe subit, Zakaria n’arrange pas grand chose. Le constat est sévère mais le Suisse possède justement les qualités et le physique pour faire respirer son équipe dans ces conditions.

Relayeur dans le nouveau 4-3-3 de son coach, le Genevois a pris le temps de s’adapter avant de redevenir indiscutable. Pour lui, les ballons se sont fait plus rares. Néanmoins, cette position de numéro 8 lui permet d’accompagner davantage d’offensives et de marquer quatre buts. Le Poulain est régulièrement associé à Neuhaus et Hecking a également expérimenté le 3-5-2, ressortant le double-pivot Zakaria-Kramer du placard.

Malheureusement pour Gladbach, le dernier ticket pour la Champions League lui est subtilisé lors de l’ultime match. Portée par la relation Pléa-Hazard, l’attaque avait tourné en surrégime pendant 20 journées. La chute a été sévère et le Borussia a finalement échoué sur le 5ème siège.

Un mustang parmi les Poulains

Un siège éjectable pour Hecking. Pour le remplacer, le directeur sportif Max Eberl arrache Marco Rose à Salzbourg. Le technicien arrive avec l’envie de donner une réelle identité aux Fohlen. Avec Rose aux manettes, Denis Zakaria a les moyens de définitivement devenir le mâle Alpha des Poulains lors de l’exercice 2019-2020.

Si l’entraîneur fleuri ne jure que par le gegenpressing, l’activité et l’intensité avec et sans ballon, il tient en Zakaria un joueur capable de répéter les efforts. Le Suisse a toujours travaillé son physique. Il a notamment fait l’école de recrues de Macolin (armée suisse) en 2017. Le mustang a avalé 237 km en 23 matchs de championnat, plus gros volume de l’équipe. Pas étonnant si Zakaria est le joueur de champ le plus utilisé à Gladbach (TCC).

La force et l’agressivité qu’il déploie lui ont encore valu de récolter 9 cartons, mais le Genevois s’impose comme le troisième meilleur joueur de duel de Bundesliga. Il remporte 58% de ceux qu’il dispute et est également le troisième plus gros récupérateur d’Allemagne (173 récupérations). Bien que Zakaria collectionne les poumons, son volume de jeu est appuyé par une réelle intelligence de jeu et de placement. Les Fohlen peuvent se permettre de prendre des risques car ils savent qu’en retrait de l’action, Denis veille.

Le Suisse est alors disponible pour recevoir des passes sûres et jouer son rôle de plaque tournante. Mais surtout, depuis sa position reculée, il excelle pour anéantir chaque tentative de contre de l’adversaire. Zakaria sait couvrir l’espace et il est extrêmement difficile de le déborder. Compliqué de jouer de l’épaule avec un géant… encore plus quand celui-ci peut galoper à 34.5 km/h. Monstrueux.

Lorsqu’il n’est pas aligné en charnière centrale pour assurer la couverture de Ginter et Elvedi, Zak joue en numéro 6. Il peut côtoyer Kramer ou Neuhaus dans un 4-2-3-1 mais est généralement placé en sentinelle dans un 4-3-3 ou dans un système avec un losange (4-3-1-2 ou 4-1-2-1-2). Avec Zakaria en rampe de lancement, Marco Rose ne se contente pas de miser sur des récupérations hautes. Car si le Suisse permet de maintenir le bloc haut, il orchestre aussi les transitions électriques du Borussia.

Marco Rose, la Champions League, ou les deux ?

Après avoir récupérer le cuir, Denis est capable de se retourner et de se projeter balle au pied ou de trouver une passe vers l’avant et dans l’intervalle. Le genevois peut aussi jouer court et accompagner l’action en exploitant l’espace libre. Bref, son jeu est déjà mature. Même sous pression, Zakaria fait les bons choix et sa qualité de pied fait le reste. Il se sert à merveille de son corps pour protéger sa balle et le combo technique-vitesse lui permet de réussir 2 dribbles par match. En somme, Marco Rose bonifie toutes les qualités acquises par son joueur. Zakaria progresse aussi tactiquement grâce à René Marić.

La bande à Denis avait trouvé le moyen de ne pas sortir de sa poule d’Europa League mais a longtemps tenu la tête du championnat. Grâce à l’apport de belles recrues, une défense solide et un jeu plaisant. Aujourd’hui, la dynamique est moins bonne et les Fohlen doivent s’accrocher à leur 4ème place.

Un Top 4 de Bundesliga synonyme de pass pour la C1, un argument essentiel pour conserver Zakaria. Bien que le numéro 8 apprécie son entraîneur, le téléphone de Max Eberl risque de sonner. Le BvB avait déjà pris un râteau l’été dernier mais cette fois-ci, les prétendants à l’adoption du Suisse se bousculent. Selon Sky Sports Deutschland, Manchester United aurait une longueur d’avance sur Liverpool, le Bayern, l’Atlético ou Dortmund. La facture de plus de 50M d’euros agitée par Eberl n’effraie plus les vautours et Mönchengladbach pourrait être contraint de vendre en raison de problèmes financiers liés au coronavirus.

Cependant, les spéculations, Zakaria les « laisse aux autres ». Le Suisse préfère penser à s’améliorer. Notamment à se montrer plus aux avant-postes. Il en est à deux pions pour deux assists cette saison et ne tente qu’une frappe par rencontre. Avec lui, c’est tout ou rien. Il sait se projeter vers la surface quand il est à la base de l’action, mais quand il n’est pas trouvé par ses défenseurs ou qu’il ne récupère pas le cuir, Zak laisse l’animation aux autres. D’autre part, sa sérénité peut parfois lui jouer des tours et il pourrait devenir plus souverain dans les airs et dans son jeu de tête.

La suite s’annonce tout de même radieuse pour un joueur comparé à Patrick Vieira ou Paul Pogba. S’il partage le même amour de la discipline et des biscottes que Vieira, il a surtout été adoubé par Lothar Matthaus, légende du Borussia :

«Je suis heureux que Gladbach ait trouvé une nouvelle perle. A son âge, je gagnais mes premiers galons au Borussia. Il me rappelle Tonis Kroos au même âge.»

En sélection, Zakaria a pris la relève de Berahmi et forme le tandem « Xhakaria » avec Granit. Mais il devra attendre un an avant d’exposer ses tacles salvateurs et sa technique lors de l’Euro. Pourtant Denis n’a pas l’habitude de patienter. Pour Thierry Henry, grand philosophe contemporain : « le temps n’a pas le temps pour le temps ». Zakaria lui, contrôle déjà l’espace sur le terrain et sa carrière explose tous les temps de passage. Désormais le Genevois est sur le toit du Borussia-Park. Du haut de ses 23 printemps et de ses grandes échasses, Denis Zakaria est loin d’avoir le vertige, mais l’Europe frissonne déjà pour lui.

Credit photo : PictureAlliance / Icon Sport

1+