Patrice Garande, Fabien Mercadal : Bons baisers de Normandie

Occitans et Flamands ont hâte d’encourager leur équipe pour leurs retrouvailles avec la Ligue 2, ce samedi à 15h, lors de Toulouse-Dunkerque. Chacun avec ses propres ambitions, le local en tant que relégué peu disposé à s’éterniser, le visiteur dans le rôle du promu bien décidé à s’installer. Aussi étrange que cela puisse paraître, cette opposition sera scrutée avec un intérêt mêlé d’amusement à 800 kilomètres au nord du Stadium, du côté de la Basse-Normandie. Car ce duel est également celui de deux des derniers coachs du Stade Malherbe, aux trajectoires diamétralement opposées, et qui n’ont pas manqué de se picoter. Petit détour par le Calvados, pour comprendre pourquoi retrouver Garande contre Mercadal dès la première journée est un drôle de clin d’œil du destin.

Chronologiquement, il y a d’abord Patrice Garande. Adjoint de Franck Dumas pendant un septennat, le champion olympique 1984 reprend l’équipe première à l’été 2012, après que la troisième relégation en L2 en sept ans (!) ait entraîné le départ de l’ancien roc monégasque. L’heure de l’ancien adjoint au SMC (1995-1998), puis coach de Cherbourg (1999-2004) qu’il a mené au National, est enfin arrivée. Dans la meilleure situation possible pour commencer, sans pression, puisque dans l’antichambre de l’élite, il a tout à gagner.

Pas triste Garande

Gagner, le meilleur buteur ex-æquo de la D1 1984 le fait dès son entrée en matière. 4e derrière Monaco, Guingamp et Nantes pour sa première saison professionnelle, il accompagne Metz et Lens dans l’élite, l’année suivante. Dernier à la trêve hivernale avec 15 points pour sa découverte de la L1 sur un banc de touche, sa position est confortée contre vents et marées par le président Jean-François Fortin. Bien lui en a pris, puisqu’à la suite d’une phase retour de haut vol, boostée entre autres par le prêt du regretté Emiliano Sala, les coéquipiers de Thomas Lemar et N’Golo Kanté terminent à une confortable 13e place, forts de la quatrième attaque du championnat.

Dans la continuité, avec Da Silva et Vercoutre en patrons et les renforts de Delort et Rodelin, Malherbe démarre sur les chapeaux de roue, fête Noël à la 4e place. Garande met en place une équipe solide et agréable à suivre par le rythme imposé à ses adversaires, qui utilise efficacement les couloirs et s’éclate dans les transitions offensives rapides. À la baguette, un Julien Féret de gala caresse le ballon comme Nivet ou Dedebant avant lui.

Le maintien est assuré dès le mois de février, et la 7e place en mai représente le deuxième meilleur classement final de l’histoire du club, après la 5e de 1992. Elle marque aussi la fin du premier cycle Garande, celui de la montée en puissance progressive. Clairement, quelque chose s’est brisé dans son management au cours de cette saison et jamais il ne s’en remettra.

L’appel des profondeurs

Car dès la saison suivante, le club se révèle incapable de capitaliser sur sa convaincante première partie de tableau et retombe vite dans les affres de la lutte pour le maintien. Si Fred Guilbert fait oublier Appiah, le départ de Delort après la clôture du mercato est préjudiciable, puisqu’il ne peut être remplacé dans son profil d’attaquant mobile. La seule possibilité en pointe se nomme alors Ivan Santini, dans un registre complètement différent. Avec l’explosion de Karamoh, pur ailier de débordement, le jeu qui a fait le succès caennais sur l’année civile 2015 devient vite caricatural.

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Le natif d’Oullins s’enferme dans un pragmatisme assis sur un bloc attentiste et abusant des centres à destination du grand Croate, souvent esseulé entre les centraux adverses, alors que les joueurs axiaux comme Rodelin ou Féret ne demandent qu’à combiner au sol. Plutôt que le début d’un nouveau cycle, cette 7e place équivaut au début de la fin pour le club bas-normand.

Hors du terrain, après une énième défaite à la maison contre Lille en février, l’entraîneur se signale par un échange houleux avec le responsable du MNK 96, perdant définitivement le soutien du principal groupe de supporters. Ceux-ci, pourtant très proches du président Fortin, appelleront désormais systématiquement à la démission du coach. 18e à la trêve, Malherbe sauve sa peau in extremis à la faveur d’un nul inespéré au Parc des Princes pour la dernière journée.

Quelques jours à peine après ce nul ramené de la capitale, c’est à ses joueurs qu’il s’en prend frontalement dans le quotidien local Ouest-France, égrenant les reproches adressés à chacun de ses cadres, sans prendre la peine de taire leurs noms. Une initiative très mal reçue par le groupe, auprès de qui le message passait déjà de moins en moins.

Le public caennais comprend vite que cette saison sera la dernière de Garande au SMC. Le président annonce d’ailleurs « qu’avec un groupe de joueurs à 90 % identique, ce serait quasi impossible qu’il continue ». Plusieurs titulaires quittent le club, la plupart mal remplacés. L’animation est toujours aussi simpliste et prévisible, son nom de plus en plus sifflé, les appels à la démission de plus en plus pressants. La presse révèle que son avis n’a même pas été sollicité lors du recrutement de début de saison.

Seul coup d’éclat, le parcours en Coupe de France égaie le quotidien morose des Malherbistes, refoulés aux portes du Stade de France par le videur parisien. Un nouveau maintien arraché à la 38e journée, contre un PSG venu cette fois en tongs à d’Ornano, pour clore une nouvelle saison paradoxalement aussi éprouvante qu’insipide. L’international français (1 sélection) peut quitter la ville aux cent clochers, à l’été 2018, avec le sentiment du devoir accompli.

Raison trop tôt

Le mandat de Fortin s’achève en même temps que celui de son coach, bouté hors du club par des actionnaires lassés de sa gestion frugale de père de famille, et apeurés par l’émergence à ses côtés de l’ambitieux Pierre-Antoine Capton, producteur de télévision originaire du Calvados, et aujourd’hui à l’origine du plan de reprise mené par le fonds américain Oaktree.

L’entraîneur reconnaît avoir été contacté par la nouvelle direction, mais avoir lié son destin à celui de son président et ami. Il arrive de toute façon en bout de course, que ce soit auprès des joueurs ou des supporters. Garande aura passé six saisons à Malherbe dans le costume d’entraîneur principal, où il aura bénéficié, pour son baptême du feu, d’un contexte sain et serein, d’une direction stable et patiente qui lui aura laissé le temps de poser les bases en L2, avant de s’inscrire dans la durée. Son bilan comptable est parmi les meilleurs de l’histoire du club, avec une montée en deux ans, quatre maintiens dont un à la 7e place, et une demi-finale de Coupe de France.

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De là à s’imposer dans la mémoire des supporters comme l’un des plus grands entraîneurs de leur histoire, aux côtés de Daniel Jeandupeux ou Pascal Théault ? Sur le moment, la pauvreté du jeu présenté par ses équipes prend complètement le pas sur son bilan. Il faut dire qu’à Caen, on préférera toujours un nul 4-4 à une victoire 1-0. Faire le spectacle même dans la défaite, s’écrouler devant les petits pour mieux embêter les gros : c’est ça, le Stade Malherbe. Pas pragmatique, non : conquérant. S’être pérennisé en L1 au prix d’avoir abandonné ce qui faisait l’âme du club reste en travers de la gorge des amoureux du SMC.

Soulignons également le déficit d’image dont aura souffert le coach, perçu par tous comme un tacticien à l’ancienne, rigoureux, bourru, incapable de se renouveler. Le collectif We Are Malherbe termine de le mettre en boîte, en remarquant que dans chacune de ses conférences de presse de défaite, Garande évoque systématiquement qu’il « a vu de bonnes choses », lançant un running gag qui lui colle depuis à la peau et dont il sera le premier à rire après la fin de sa mission.

Autant dire que son départ ne provoque aucune déception du côté du peuple de Malherbe. Plutôt un soulagement, dans l’attente d’un remplaçant qui permettra au club de regarder vers le haut. On l’espère plus jeune, plus spectaculaire, plus souriant. Mais comme souvent en amour, c’est après avoir tenté de la remplacer par moins bien qu’elle, qu’on finit par regretter son ex.

Promesse d’ébauches

C’est alors que débarque Fabien Mercadal. Le nouveau président Gilles Sergent promet initialement un entraîneur chevronné, de carrure internationale, mais essuie les refus de Philippe Montanier, Hubert Fournier ou Jocelyn Gourvennec. Il jette finalement son dévolu sur un entraîneur de 46 ans, sans aucune expérience en L1, ancien joueur honnête arrivé jusqu’en National, qui a gravi les échelons un à un du CFA à la L2 (Gap, Amiens comme adjoint, Dunkerque, Tours, Paris FC).

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Mercadal arrive avec des convictions, parle de jeu de possession, discute tactique dans les médias, analyse la Coupe du Monde pour So Foot. Le changement de profil est salué par les suiveurs du club, mais le pari est risqué pour le technicien originaire du Verdon, qui reprend une équipe largement affaiblie, sous la houlette d’une direction putschiste dont l’ambition de devenir calife à la place du calife n’est pas l’étape intermédiaire d’un projet de long terme, mais bien une fin en soi. Forcément problématique, dans une L1 qui ne se prive jamais de sanctionner les tâtonnements.

À l’espoir initial succède vite la déception, rattrapé par la réalité : la saison a été mal préparée. Alors que Féret, Da Silva, Santini, Vercoutre ou Rodelin quittent le club, les dirigeants affolés multiplient les signatures et les prêts en fin de mercato, sans avoir repéré en amont les manques et les besoins. La défaite contre le rival havrais (6-0) en préparation est aussi symbolique que prémonitoire. L’équipe est bancale, techniquement limitée. Les manques de cohésion et de caractère sautent aux yeux. Au printemps 2020, Mercadal déclare en interview qu’il aurait dû partir dès la fin de la préparation, « parce qu’on savait qu’on allait droit dans le mur ».

Minus et Cortex jouent le maintien

Toujours est-il qu’il reste. Dès le début du championnat, sa patte semble visible à la relance, comme à la projection, avec la volonté de tenir le ballon et de monter une équipe joueuse, incarnée par Fayçal Fajr. Mais rapidement, face à l’accumulation de contre-performances, il abandonne ses idées, opte pour du jeu direct. « J’ai été obligé », s’excuse-t-il en interview après la saison.

Après une première moitié de saison poussive, terminée hors de la zone rouge, aucun vrai renfort ne s’établit à Venoix au mercato d’hiver. Cette incapacité à injecter du sang neuf porte un grand coup au moral des joueurs, convaincus de l’impuissance de leur direction. Et débouche sur l’arrivée de Rolland Courbis aux côtés de Mercadal, à la fois pour remobiliser les troupes et pour prendre en main la communication autour du SM Caen.

Ce qui aurait pu être une idée efficace, mais néanmoins saugrenue, ne fait en réalité que renforcer la confusion. Qui fait l’équipe ? Qui commande ? Courbis, en conférence de presse, laisse une fois déraper sa voix cassée en annonçant que c’est bien lui qui prend toutes les décisions, et plus Mercadal. Dans l’embarras, le club se confond alors en excuses et en communiqués. Bref, cette saison part dans tous les sens. Elle aboutit comme prévu, malgré un léger sursaut final, à une relégation attendue depuis le début de saison et, d’une certaine façon, depuis trois ans.

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Tout au long de la saison, une chose tranche avec son prédécesseur : les supporters ne réclament jamais son départ. Bienveillant à son égard, conscient du bourbier dans lequel il s’est fourré, le public n’appelle de ses vœux que celui de Sergent, président incompétent. En fin de saison, le MNK charge la direction et les joueurs, épargnant l’entraîneur. Personne ne lui en veut réellement pour les résultats.

Beaucoup sont, en revanche, déçus par la méthode employée. Visiblement passionné, il a bossé, il a essayé, mais le pragmatisme honni du temps de son prédécesseur a rapidement repris le dessus sur ses préceptes. Finalement, il restera dans les souvenirs caennais comme un coach sans réel fond de jeu, hermétique aux prises de risque, empêtré dans une équipe figée et incapable d’attaquer car terrifiée de mal faire. De plus en plus impuissant, écrasé par un Rolland Courbis dont personne encore en Normandie ne comprend ce qu’il est venu faire au club, il s’efface peu à peu et quitte Malherbe dès le lendemain du dernier match, sans personne pour le retenir.

Harvey Dent

Sa gestion humaine est pointée du doigt après coup. S’il a cherché à préserver son groupe en ménageant ses cadres, il a fini anéanti par l’ego de ceux dont il ne pouvait raisonnablement se passer sur le terrain. Très proche de Fayçal Fajr, leader technique au caractère clivant, il le nomme capitaine alors que l’international marocain est loin de faire l’unanimité au sein du groupe. Une partie influente du vestiaire lui reproche sa confiance aveugle et finit par le lâcher. En fin de saison, plusieurs altercations sont rapportées par la presse, une entre Fajr et Guilbert, une autre entre Baysse et Mercadal lui-même, réputé impulsif sous ses abords calmes.

Adama Mbengue, latéral gauche mondialiste avec le Sénégal, reprend la saison suivante en avouant en conférence de presse que le coach ne l’aimait pas et qu’il ne daignait même pas lui parler. Et alors que Mercadal présente l’absence d’arrivées au mercato d’hiver comme la cause principale de la mauvaise fin de saison, plusieurs sources s’accordent sur le fait qu’il aurait refusé des joueurs proposés par le directeur sportif Caveglia et d’accord pour venir.

Un coach double face, donc, qui ne se sera pas éternisé sous la guérite de d’Ornano. La nostalgie de Garande commence justement sous Mercadal : l’absence de résultats fait fleurir les déclarations d’amour, rejoignant celles adressées au président Fortin. Les supporters locaux, qui ne le portaient plus dans leur cœur lorsqu’il était en poste, finissent par le regretter. Il reste le coach qui a habitué les Caennais à manger du caviar Lidl, mais du caviar quand même.

Après la pluie

En septembre, Garande fustige lors d’une émission de radio locale les erreurs des dirigeants qui ont mené le SMC en L2, tout en dédouanant « l’entraîneur inexpérimenté » qu’était Mercadal. Pourtant quelques mois plus tard, dans La Voix du Nord, celui-ci n’hésite pas à charger son prédécesseur, refusant une nouvelle fois de reconnaître sa part de responsabilité : « il y avait un coach qui savait assez tôt qu’il ne serait plus là, il n’a pas travaillé pour le club, il faut dire la vérité ». Jusqu’ici assez discret sur le sujet, préférant dribbler les questions polémiques, Garande finit par mettre son grain de sel. Interpellé par un supporter, il répond froidement sur Twitter que la vérité du terrain vaut plus que mille mots.

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Les trajectoires des deux entraîneurs dans l’esprit des Caennais se seront en quelque sorte croisées. Le bilan de Garande, terni par un fond de jeu stéréotypé aux antipodes de l’ADN malherbiste et par deux dernières saisons éreintantes, aura mis du temps à être apprécié à sa juste valeur. Mercadal, accueilli avec enthousiasme, aura rapidement fait déchanter les supporters du SMC par son refus du spectacle, puis aura fini par les exaspérer en justifiant son échec par tous les moyens, sans jamais se remettre en question.

Au printemps denier, coach Garande avoue avoir encore « la haine » contre ceux qui ont « coulé » le club. Cet été, celui qui a attendu deux longues années avant de reprendre un banc choisit finalement Toulouse, où tout vient d’être chamboulé, de l’actionnaire principal au directeur sportif en passant par le président et le DG. Aucune certitude, donc, mais un très bon centre de formation et un projet de remontée rapide sont autant de points communs avec ses débuts pros, en 2012.

De son côté, coach Mercadal remonte en selle quelques jours après son départ du Calvados au Cercle de Bruges. Remercié début octobre suite à neuf défaites en dix journées, il revient aujourd’hui à Dunkerque, où il est encore acclamé pour avoir ramené le club en National en 2013. Claude Robin pas prolongé cet été malgré la montée, le staff n’a pour autant pas changé, pas plus que la direction, lui assurant un confort bienvenu pour relancer sa carrière, avec les attentes raisonnables du promu qui se contentera de rester dans un coin tant qu’on ne le pousse pas dehors. Parti de l’USLD pour passer un cap en solo, il revient alors que le club a passé un cap sans lui, retrouvant la L2 où il s’était illustré avec le Paris FC.

Pour Patrice Garande comme pour Fabien Mercadal, leur déplacement au stade Michel d’Ornano sera un moment particulier, pour des raisons assez similaires, mais avec des émotions relativement différentes. En attendant, leurs deux équipes tenteront de bien figurer ce samedi 15h pour lancer leurs saisons respectives sous les meilleurs auspices. Et nul doute qu’après une poignée de main froide et un sourire de façade, l’un comme l’autre attendront 21h pour jeter un œil attentif à ce qu’aura donné, à Gabriel-Montpied, le déplacement caennais dans le Puy-de-Dôme.

Par Nicolas Raspe (@TorzizQuilombo)

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