Haut-Karabakh : des rencontres internationales sous haute tension

À 18h, la Russie affronte la Turquie. À 18h aussi, l’Arménie affronte la Géorgie. Hier soir, l’Azerbaïdjan affrontait le Monténégro. Alors qu’un cessez-le-feu a été conclu le 9 novembre dernier entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan sous l’égide de Moscou, sur l’enclave du Haut-Karabakh, ces différents matchs font écho à une situation géopolitique tendue. Petit tour d’Europe de l’Est pour mieux comprendre…

27 septembre 2020: des affrontements éclatent dans le Haut Karabakh, région située entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Depuis, les séparatistes du Haut-Karabakh soutenus par l’Arménie et l’Azerbaïdjan soutenu par la Turquie s’affrontent. Des tensions présentes depuis l’URSS, alors que le Haut-Karabakh peuplé d’Arméniens est attribué en 1921 à l’Azerbaïdjan. Plus tard l’enclave prendra son indépendance en 1991, suite à l’effondrement soviétique. 

Turquie – Russie : le match des gagnants

À 18h, le coup d’envoi de ce match de la 5e journée de la Ligue des Nations donnera aussi lieu à un affrontement entre deux équipes qui se sont affrontées diplomatiquement sur les terres du Haut-Karabakh.

La Russie, qui a la volonté de récupérer l’organisation de l’EURO 2021, s’est dernièrement engagée pour la paix entre les Arméniens et l’Azerbaïdjan, se positionnant comme leader diplomatique de la région. Avec un cessez-le-feu total arbitré par Vladimir Poutine, les troupes russes auront comme mission de maintenir la paix dans cette région souvent embrasée, à l’aide de quelques 2 000 soldats nommés « forces de paix ».

Allié historique de l’Arménie, la Russie n’a pas réellement pris partie au sein du conflit, et l’utilise pour montrer sa puissance diplomatique. Une stratégie bien menée alors que le pays de Poutine a perdu du prestige dernièrement suite à l’empoisonnement d’Alexeï Navalny, opposant déclaré du patron du Kremlin, et au positionnement de ce dernier en faveur du dictateur biélorusse Loukachenko. En regagnant de l’influence dans cette zone du Caucase du Sud, la Russie pourrait donc s’imposer comme solution de secours à l’UEFA, qui pourrait réorganiser son Euro. Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan, est pour le moment une des villes hôtes, mais le cessez-le-feu favorable aux Azéris pourrait aider Moscou à être soutenu comme alternative…

De son côté, la Turquie a également étendu son influence en se plaçant du côté de l’Azerbaïdjan depuis le début du conflit, en leur fournissant armes et soldats. Ainsi près de 600 soldats turcs (selon le journal russe Kommersant) et 2580 mercenaires syriens transférés par la Turquie (observatoire syrien des droits de l’Homme) ont aidé les forces Azéries sur place. Accusé d’attiser les tensions sur le terrain, Erdogan, lui, déclare : « Nous la Turquie et le peuple turc, avons ressenti dans notre coeur depuis 28 ans, avec nos frères azerbaïdjanais, cette douleur de l’occupation. La joie de nos frères azerbaïdjanais est notre joie, leur fierté est notre fierté ». Question football, la Turquie, qualifiée facilement pour l’Euro2021 dans le groupe de la France, n’a pas grand profit à tirer de ce conflit. Si ce n’est qu’elle essaie aussi de s’afficher comme médiateur aux côtés de la Russie dans le cessez-le-feu négocié et donc de se positionner aussi comme un acteur majeur de la région. 

Vous l’aurez compris, ce match de Ligue des Nations n’a rien d’anodin, et si sur le papier les deux pays se disent satisfaits d’avoir trouvé une solution pour la paix dans le Haut-Karabakh, des discussions entre eux doivent encore avoir lieu. Peut-être que la rencontre des officiels dans l’enceinte du Fenerbahçe sera l’occasion d’arranger les contours de l’accord. Mais alors que ces deux puissances s’affirment sur la scène internationale ces derniers temps, une affirmation par le football leur permettrait d’acquérir un poids supplémentaire aux yeux d’institutions comme l’UEFA qui avait prévenu dès le 29 septembre : « L’Euro doit commencer dans environ neuf mois et les matches doivent se dérouler comme prévu ».

Géorgie – Arménie : la solidarité entre opprimés

Pour les deux pays qui s’affrontent également à 18h, le match s’avère être là aussi plutôt une rencontre amicale. Alors que l’Arménie subit le blocus turc et azéri lié au conflit dans le Haut-Karabakh, la Géorgie tend la main aux Arméniens. Ce match qui oppose une Arménie aux institutions dominées par la puissance russe, à une Géorgie en rupture totale avec Poutine, est l’occasion de montrer une certaine amitié, de circonstance.

L’entraîneur espagnol de l’Arménie avait prévenu ses joueurs dès leurs premiers entraînements : « Je sais que la tête est ailleurs, que le football n’est plus au coeur des préoccupations, mais on doit le faire pour la sélection et continuer sur notre dynamique. ». Henrikh Mkhitaryan, lui avait demandé dès début Octobre de l’aide de la communauté internationale afin « d’éviter un nouveau génocide » arménien. Il s’était déjà engagé aux côtés du Haut-Karabakh défendant un «droit inaliénable de vivre dans notre patrie sans menace existentielle. ». Le joueur de l’AS Roma ne sera pourtant pas sur les pelouses pour défendre le maillot arménien en cette trêve, le club italien l’ayant retenu après avoir détecté un cas de Covid dans son effectif. D’autres joueurs arméniens ont quant à eux aussi manqué des matchs, après avoir rejoint la ligne de front.

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Depuis son indépendance en 1991, l’Arménie a gardé des relations étroites avec la Russie qui est son indispensable partenaire dans la région. Une entente bilatérale qui place les institutions arméniennes sous contrôle russe, avec notamment accord de coopération militaire qui prévoit la protection de toutes les zones frontalières en Arménie par l’armée russe, et la couverture de 80% des besoins arméniens en gaz. La Russie y a elle implanté une base militaire. Mais le cessez-le-feu qui met un terme au conflit du Haut-Karabakh est largement à la défaveur des Arméniens, qui rétrocèdent 7 districts à l’Azerbaïdjan. Signé par le Premier Ministre Arménien et Vladimir Poutine, il sème le chaos dans la population arménienne. Après l’annonce de l’accord, le siège du gouvernement et le Parlement ont été retournés par les Arméniens mécontents. De nombreuses manifestations contre le Premier Ministre ont eu lieu dans la capitale Erevan. Paradoxalement, les heurts redonnent un pouvoir institutionnel à la Russie, qui avait été légèrement écartée de l’Arménie suite à la révolution de velours. Mais son image est entachée auprès de l’opinion publique, qui accuse Poutine d’avoir abandonné son traditionnel allié. 

En Géorgie, cela fait longtemps que l’on a rompu les discussions avec la Russie. Dans un pays situé au milieu des 4 belligérants, on joue la « totale neutralité » interdisant notamment tout transit d’armes sur son territoire. Aussi marquée par la guerre, la Géorgie appelle au dialogue entre les deux parties. Cependant, 240 000 Arméniens vivants en Géorgie (5,5% de la population) se sentent concernés par le conflit et appellent à la solidarité avec leurs « frères ». En Samtskhé-Djavakhetie, une région pauvre de Géorgie peuplée à 90% par la minorité arménienne du pays, on récolte 270 000$ d’aide, une somme énorme pour une région d’élevage et agricole. Quelques 1 000 immigrés s’étaient même portés candidats au départ pour la zone de front, mais ont été stoppés par la fermeture des frontières depuis la pandémie. 

Dans un groupe de Ligue des Nations très serré entre les 3 premiers (Macédoine et Géorgie 6pts, Arménie 5pts), l’enjeu de ce match sera au-delà de 3 points. L’Arménie ébranlée par le cessez-le-feu ne reconnaît pas sa défaite : «Nous ne nous reconnaîtrons jamais comme des perdants, et cela devrait être le début de notre ère d’unification nationale et de renaissance » a déclaré Nikol Pachinian le Premier Ministre. 

Azerbaïdjan – Monténégro : sauce UEFA

L’Azerbaïdjan, qui se proclame comme le grand vainqueur du conflit affronte un pays cher à Vladimir Poutine : le Monténégro. Le Président azéri M. Aliev qui avait clamé devant les militaires que son pays avait remporté une « victoire brillante », était d’ailleurs au téléphone avec Vladimir Poutine et le Premier Ministre arménien durant la rencontre. 

La FIFA et l’UEFA interdisant la tenue de compétitions officielles en Azerbaidjan et en Arménie, la rencontre a pris place dans l’enceinte du club de Zapresic en Croatie. La fédération de football azérie avait été contrainte de trouver une enceinte pour ce match de Ligue des Nations et avait envoyé une demande à la Fédé croate qui avait accepté la demande « dans un esprit de solidarité sportive ». 

En football, l’Azerbaïdjan ne brille pas telle une grande nation. Mais pourtant, elle compte bien s’appuyer sur une équipe locale qui porte le nom de la région du conflit : le Qarabag FK. Au coup d’envoi, 6 des 11 joueurs titulaires contre le Monténégro sont issus de ce club, qui joue la Ligue Europa cette saison dans un groupe avec Villarreal, Tel Aviv et Sivasspor. Contrainte également de devoir jouer à l’extérieur du pays pour les matchs à domicile, l’équipe qui ne joue plus dans le Haut-Karabakh depuis 1993 s’était vue prêter le stade du Başakşehir en Turquie. Pas un hasard puisque l’on connait les liens entre Başakşehir et le Président Erdogan, qui vient donc, par la voix d’une rencontre sportive de grande ampleur, affirmer une fois de plus son soutien à l’Azerbaidjan.

Pourtant le conflit du Haut-Karabakh a eu un impact sur le football azéri. Au Qarabag FK, le patriotisme est de mise et l’on essaie de faire du club le laboratoire de la sélection, en faisant jouer un maximum de joueurs locaux. Mais alors que le conflit fait rage, un des officiels du club prend position sur son compte Facebook, et appelle « à tuer tous les Arméniens, jeunes et vieux, sans distinction ». L’UEFA qui garde un oeil intéressé sur le contexte azéri, prend la décision d’interdire provisoirement le responsable de la communication du Qarabag FK « d’exercer tout activité liée au football, avec effet immédiat ». Alors que la finale de la Ligue Europa 2018-19 s’était déroulée à Bakou (voyant déjà Mkhitaryan interdit de voyage) et que 4 matchs de l’EURO 2021 doivent se dérouler dans la capitale azéri, l’UEFA a une place compliquée à tenir dans ce conflit.

Tandis que l’Azerbaidjan est 3e derrière le Luxembourg et le Monténégro, la rencontre entre les Azéris et les Monténégrins est un petit évènement pour le monde russophone, la Russie ayant été l’un des premiers pays à reconnaître le Monténégro, et un des acteurs clé de la victoire azérie dans le Haut-Karabakh. À noter d’ailleurs que sur les 11 titulaires de la rencontre, 4 joueurs de l’Azerbaïdjan sont nés en Russie, et un joueur azéri est né dans le Haut-Karabakh. 

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