L’engagement social mis sur le banc du football

Les derniers engagements de Marcus Rashford sont peut-être plus connus que les récents de Lillian Thuram en France. Pourtant, en dehors des terres anglaises aussi, des joueurs essaient de casser les lignes. Sans forcément autant de ferveur populaire. Retour sur une histoire qui a du mal à trouver écho dans d’autres pays d’Europe, à commencer par la France.

L’Angleterre et son engouement autour de Rashford

En Angleterre, les stades vides arrivent à scander le nom de Marcus Rashford. Et si cela ne plaît pas forcément à la classe politique locale, la société anglaise remercie le joueur de Manchester United pour son engagement. Pour rappel, depuis le début de la pandémie, Marcus Rashford s’est engagé aux côtés des enfants pauvres, qui en temps normal perçoivent des repas gratuits à l’école. Avec la fermeture des écoles et les vacances d’été, les enfants ne percevaient plus ces repas et Marcus Rashford, qui a grandi avec cette aide, ne voulait pas les laisser tomber. Unanimement salué par les supporters des différents clubs, Everton et ses supporters lui adressent un message de soutien quand le Red Devil met les pieds au Goodison Park. 

S’il a facilement obtenu gain de cause auprès du gouvernement de Boris Johnson avant les vacances d’été, sa demande pour les vacances de la Toussaint et de Noël n’a pas suivi le même chemin. D’abord refusée par le Premier ministre britannique, le joueur a décidé de lui-même porter les colis alimentaires dans les entrepôts, suscitant un gigantesque mouvement de solidarité outre-Manche. Sous le poids de la société anglaise, Boris Johnson finit par céder et les enfants auront bien de quoi manger en plein hiver. Cet engouement autour d’un joueur local pour une cause sociale est un fait assez rare dans le football moderne. Mais suffisamment fédérateur pour peut-être éveiller des motivations chez d’autres.

Dans la société anglaise, l’engagement de Rashford ne fait pas débat. Pour Quentin Gesp, journaliste spécialiste du football anglais, Marcus Rashford est «devenu bien plus qu’un joueur, il remplit toutes les cases qui font de lui un modèle à la fois pour la jeunesse et le monde du sport». Dans une Angleterre divisée politiquement par le Brexit, l’engagement social du joueur de United trouve écho parmi les Anglais : «Ça correspond tout à fait à la mentalité anglo-saxonne.» Et cela va même au-delà : «Là où les Anglais sont très “clubo-centrés”, Rashford dépasse aujourd’hui toutes les rivalités sportives, c’est un personnage public qui joue un rôle civique, qui est d’intérêt public.» Parce qu’il prend position pour ceux que l’on a tendance à oublier, qui n’ont pas accès aux médias pour se faire entendre.

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Contraints par cette mise à l’agenda politique du problème de la pauvreté infantile, les politiques se mettent au pas. «Aucun n’a intérêt à aller à son encontre car ils savent bien que Rashford jouit d’une cote de popularité bien plus importante.», explique Quentin Gesp. Mais il est important de préciser que le contexte anglais est bien différent du nôtre : «Culturellement comme historiquement, le foot a un rôle social bien plus important qu’en France. On s’en rend compte au quotidien avec le travail des “foundations” de tous les clubs, qui s’engagent et font un travail énorme auprès de leur “community”. Le foot au Royaume-Uni a toujours eu un ancrage local très fort, contrairement à ce qu’on peut avoir en France.»

L’Espagne et son engagement secret

En mars dernier, alors que l’Espagne se confine et dénombre toujours plus de décès liés à la Covid, Saul Niguez, joueur de l’Atlético de Madrid, décide de lancer sa fondation : Saldremos Juntos (traduction : on s’en sortira ensemble). Une campagne solidaire très vite rejointe par d’autres ténors de la Liga : Alvaro Morata,  Sergio Busquets, Oliver Torres (Séville FC) et Miguel Angel Moya (Real Sociedad). Jorge Martin, pilote MotoGP, mais aussi des influenceurs et des journalistes se joignent au mouvement. Une idée née dans l’esprit du joueur dès le 2e jour du confinement, avec la profonde volonté d’aider. Il décide d’aider les PME et les auto-entrepreneurs, et reçoit en 24h près de 1.000 sollicitations d’aide. Le principe est simple : relancer l’entreprise en lui donnant de la visibilité une fois la crise passée. La campagne est saluée en Espagne et le groupe espère étendre son action à l’échelle européenne. Depuis, la plateforme en ligne reçoit toujours des demandes et l’équipe logistique essaie de répondre avec des professionnels du marketing aux moyens possibles pour relancer les entreprises sinistrées. 

De son côté, Gérard Piqué a aussi joué son rôle à sa manière. À l’issue de l’épidémie, une information espagnole révèle que la présidente de la communauté autonome de Madrid a demandé de l’aide au joueur du Barça afin que les masques arrivent plus vite à la capitale. Ayant des contacts chez des entrepreneurs chinois via sa société Kosmos, il a fait jouer ses relations pour que les Madrilènes puissent sortir couverts. 

Si l’Espagne a été largement meurtrie par la pandémie et a donc mis du temps avant de prendre des mesures sociales puisque l’urgence était médicale, la fondation du joueur de l’Atléti est passée relativement inaperçue dans la société espagnole. Comme le déplore Andres Onrubia, journaliste chez AS : «Malheureusement, la proposition de Saul n’a pas été rendue publique dans les médias. Les joueurs gardent généralement ce genre de choses secrètes et, bien que cela ait été révélé plus tard, ils sont généralement assez intimes à cet égard.» Pour lui, impossible de comparer l’engouement autour de Rashford avec celui du projet de Saul Niguez. Peut-être dû à la cause défendue ? Pour ce journaliste espagnol, c’est sans doute aussi lié à cette volonté de tout garder secret : «Récemment, une image d’un joueur de l’Athletic Bilbao à l’hôpital aidant des enfants dans le besoin a été révélée, mais nous n’avons pu le découvrir que parce qu’une personne de l’hôpital l’a reconnu. Ils le gardent généralement beaucoup plus secret que dans d’autres endroits

Un engagement social donc moins marqué et médiatique qu’en Angleterre, qui vient compléter les dispositifs gouvernementaux sans renverser la table. Andres Onrubia souligne d’ailleurs que «en Espagne, il n’est pas courant de voir beaucoup de gestes politiques ou sociaux de la part des footballeurs».

Et la France n’est guère mieux…

La France entre engagement minimal et polémique totale

À l’heure des débats électrisés sur le racisme, l’islamophobie ou les violences policières, ou alors l’absence de débats sur la précarité, prendre position peut s’avérer être un vrai jeu d’équilibriste. Bryan Soumaré, joueur de Sochaux prêté par Dijon, a lui pris position contre la précarité, ou du moins essayé d’aider à son niveau. Sur Twitter, il invite les familles dans le besoin à les contacter en message privé, afin qu’il puisse faire quelque chose, offrir des denrées alimentaires. Un message d’une grande simplicité rédigé un après-midi de novembre alors que le rapport du Secours catholique vient d’annoncer : un Français sur six est pauvre. Dans un autre tweet, il invite d’autres à rejoindre le mouvement, et ça sera notamment le cas de Jules Koundé, Kevin Fortuné ou Hassane Kamara. Il raconte dans une interview pour SoFoot que les joueurs sont venus lui apporter leur soutien privé. Du haut de ses 21 ans, il déplore cependant le manque de prise de position en ce sens dans le football français : «Dans notre communauté, je vois rarement des joueurs qui s’engagent comme Marcus Rashford, par exemple. Il y a peu de grands joueurs internationaux qui se sont engagés. Alors qu’un tout petit geste de leur part peut vraiment aider les plus faibles.»

Quelques temps plus tard, on retrouvera bien ces grands joueurs français dans un engagement : celui contre les violences policières. Dans la suite du mouvement initié à la mort de Georges Floyd, Jules Koundé avait emboité le pas dans le Canal Football Club : «On ne peut pas rester insensible à des gens qui se font violenter pour leur couleur de peau, on ne peut pas rester insensible à des gens qui n’ont pas les ressources suffisantes pour vivre une vie décente.» Mais assez vite, l’interview est davantage tournée vers le football. Plus tard, Griezmann, Umtiti, Mbappé ou encore Benjamin Mendy tweeteront à l’unisson face aux violences policières subies par Michel Zeckler.

Si beaucoup ont salué la prise de position, l’engagement des joueurs de football ne fait pas encore l’unanimité…

Dans son interview au CFC, Jules Koundé se défend d’être un joueur engagé mais «plus qu’un sportif engagé, je suis avant tout un citoyen qui se sent concerné par le monde dans lequel il vit». Et là est le nerf de la guerre. Là où certains semblent l’oublier, les joueurs de football sont aussi des citoyens comme tout le monde avec des opinions, des émotions et un droit d’expression. Le lendemain de cette prise de position des champions du monde, France Inter relaie à l’antenne l’avis d’une auditrice. Elle se demande alors : «En quoi des joueurs de football sont-ils plus légitimes qu’un autre citoyen à prendre la parole sur ce problème ? Il me semble que c’est quelque chose qui mérite réflexion dans l’évolution de notre société. Pourquoi se fait-on l’écho des propos de quelqu’un dont ce n’est pas la compétence ?»

Soutenu par les intervenants en plateau, aucun ne souligne le fait que si les joueurs s’expriment, il en va de leur liberté d’expression. Et qu’il ne s’agit pas d’avoir une compétence particulière pour témoigner de son effroi face à la vidéo de l’agression de Michel Zeckler. Est ajoutée alors cette fameuse phrase : «Les joueurs de football parlent de football (…), et je pose la question à Régis Debray qui lui est un intellectuel.» Là où certains ont le droit de s’exprimer sur tous les sujets peu importe leur domaine, le footballeur devrait se cantonner à son ballon rond et au carré vert. 

La hiérarchisation de la société française semble alors donner le privilège de l’opinion à ceux qui obtiennent l’approbation populaire. Ou à ceux dont le statut le permettrait. Gerald Darmanin, ministre de l’Intérieur mentionné par Antoine Griezmann sur Twitter, émet lui-même une critique sur l’usage de cette liberté d’expression par les joueurs des Bleus. Interrogé par RTL, il estime que certains ont «la dignité sélective». Remettant en cause le fait qu’ils s’engagent uniquement pour les personnes agressées par la police. Il aurait d’ailleurs confié en rencontrant des policiers blessés lors des manifestations : «J’ai eu mal à ma France en entendant aucun des footballeurs millionnaires au sujet des 98 policiers blessés», reprenant les mots d’Antoine Griezmann.

La parole du footballeur devrait donc être une communication ambivalente, qui ne vexe personne, et qui finalement ne prend parti pour personne. Alors que beaucoup ont demandé des mots à ces mêmes joueurs suite aux attentats, leur parole n’est désormais plus la bienvenue. Le gouvernement, qui cherche à se rapprocher de la jeunesse française en plein décrochage politique, se permet donc d’attaquer les prises de position de leurs idoles. Eux qui ne sortent que rarement des clous posés par la société se retrouvent rabroués pour avoir dénoncé des violences largement médiatisées.

Pour Quentin Gesp, il est difficile de voir en France un soutien populaire comparable à celui de mise en Angleterre pour Rashford : «C’est aussi lié à notre système politique. Un sportif qui s’engage n’est pas aussi considéré dans les plus hautes sphères qu’un philosophe ou un éditorialiste. Culturellement, nous sommes davantage dans le jugement qu’au Royaume-Uni. Donc ça paraît plus compliqué puisqu’on est plus dans le “chacun ses oignons”. Les politiques font de la politique et les footballeurs jouent au foot.» Dans un monde merveilleux, le sport aurait un rôle au sein de la société, serait l’un des ciments de la communauté nationale mais aussi un vecteur de bien-être, avant d’être un spectacle sans égratignures qui occupe les foules.

Crédit photo : Icon Sport

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