Coupe du monde 2022 : un boycott de la France au Qatar est-il possible ?

La France débute ce soir sa campagne de qualification en vue de la Coupe du monde 2022. Quelques semaines plus tôt, le Guardian révélait que les chantiers liés à cette dernière au Qatar ont fait plus de 6.500 morts. Difficile d’apprécier le plus grand événement de football de sélections tout en sachant dans quelles conditions il a été mis en place. Un boycott de la France, à l’image de ce qui est envisagé en Norvège, est-il possible ?

Le 2 décembre 2010, la FIFA annonçait que la Coupe du monde 2022 se déroulerait au Qatar. Cette annonce a fait office de véritable tremblement de terre dans le monde du foot tant la destination est surprenante. En revanche pour le pays hôte, accueillir une telle compétition est une véritable aubaine. Depuis, le pays de la péninsule arabique a tout fait pour accroître son influence à travers le monde. Notamment grâce au «soft power». Le sport devient alors son principal moyen de publicité; rachat du PSG, Mondial de handball en 2015, courses cyclistes… Et donc le deuxième événement sportif le plus suivi au monde en fin d’année prochaine. Bien loin de connaître la même culture sportive qu’en Europe ou en Amérique, il a fallu faire sortir du sol de nombreuses infrastructures. Pour le résultat que l’on connaît aujourd’hui.

C’est la raison pour laquelle l’idée d’un boycott, propulsé en ce moment par la Norvège, voit le jour. C’est une idée qui monte, et qui est bien évidemment humainement légitime. Le message que ferait passer la France en ne se rendant pas au Qatar serait fort. Spécialiste en géopolitique du sport, Jean-Baptiste Guégan nous a expliqué pourquoi une telle décision est inenvisageable.

Une grande première

Dans l’histoire du sport, les exemples de boycott ayant fonctionné sont très rares, voire quasi inexistants. Surtout, ces derniers se produisent à une échelle moindre. Les autres boycotts notables, notamment aux Jeux-Olympiques, n’ont presque jamais débouché sur des actions concrètes et efficaces par la suite que ce soit lors des Jeux de Montréal ou de Moscou.

Historiquement, ni la France, ni aucune autre nation n’a jamais boycotté une compétition de football. En 1973, seule l’URSS avait boycotté un match de barrage face au Chili avant la Coupe du monde 1974. Autrement, un boycott d’une phase finale d’un Mondial n’a jamais eu lieu.

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Lors du Mondial 1978 qui se déroule en Argentine, nombre d’intellectuels français appellent au boycott pour dénoncer la dictature argentine. L’équipe de France se rend en Amérique du Sud, affronte même le pays hôte, mais ne brille pas. Par la suite, le régime argentin refuse tout dialogue avec la France, à cause justement de cette volonté politique. Le pays perd ainsi toute son influence diplomatique pour tenter de faire revenir la démocratie. Le problème du boycott est là. Pour Jean-Baptiste Guégan, cela revient à «refuser un dialogue même difficile ce qui conduit donc à limiter le nombre d’actions disponibles».

Des relations politiques de différentes natures

Le potentiel boycott de la Norvège serait donc une grande première dans l’histoire des Coupes du Monde.  Le pays scandinave peut se permettre de prendre une telle décision. Ce n’est pas le cas de la France. Tout d’abord, les Norvégiens sont des producteurs pétrolier et gazier, et donc des concurrents directs du Qatar dans ce secteur. Le pays possède un des indicateurs de développement humain (IDH) les plus élevés de la planète et ne fait pas partie de l’Union Européenne. Autrement dit, la Norvège est entièrement indépendante dans ses choix.

En France, les conséquences seraient éminemment plus graves, et les intérêts politiques restent supérieurs aux intérêts sportifs. En humiliant publiquement le Qatar, «la France se mettrait à dos un de ses partenaires et investisseurs, mais également tous les acteurs qui auraient intérêt à se servir de ces tensions». Ce mécanisme est très dangereux, et la France risquerait évidemment des répercussions. Cette situation de mise sous pression peut fonctionner lorsque le pays est fort et qu’il fait face à un faible. Ici, «le Qatar n’est pas faible et il a les moyens de faire front, personne n’est dupe. Défier ainsi le Qatar serait inutile, contre-productif et sans résultat». Les deux nations sont partenaires et savent bien qu’elles ont des intérêts partagés. Les Qataris voient la France comme un partenaire fiable et sérieux qui est depuis un moment une formidable opportunité d’investir. Les dirigeants français pensent de même avec le Qatar.

En ce moment, «il n’y a pas l’ombre d’un désagrément sérieux et profond entre les deux nations», nous confie Jean-Baptiste Guégan.  Auparavant la France pouvait craindre un investissement qatari dans des activités qui pouvaient perturber l’ordre social, notamment avec des chaînes d’informations comme AJ+. L’influence existe mais les tensions sont bien moindres et différentes qu’avec d’autres États comme la Russie ou la Chine. Bien qu’il y ait quelques désaccords concernant certaines valeurs idéologiques et d’autres positions politiques, la relation entre les deux pays est positive. «Cela rend l’idée d’un boycott encore plus compliquée à haut niveau.» D’autant plus que la famille Al Thani est très attachée à la France. La famille est francophone, se rend souvent en France, et ont de nombreuses relations avec les hommes politiques français. C’est en partie cela qui a poussé Qatar Investment Authority via Qatar Sports Investments à investir en France et dans le PSG.

L’idée du semi-boycott

Depuis les années 2010, le Docteur en politiques du sport à l’université de Birmingham, Jonathan Grix, a théorisé le principe de semi-boycott. L’idée est «d’envoyer une délégation aux évènements sportifs, sans toutefois y envoyer les représentants et le personnel politique de premier ordre» pour éviter de cautionner une manifestation politiquement instrumentalisée et les dirigeants qui l’organisent. «Le meilleur exemple en dehors des Jeux de Sotchi est celui donné par les dirigeants de l’Allemagne lors de la Coupe du monde 2018 en Russie.» Même s’ils se sont fait éliminer rapidement, les Allemands n’ont pas envoyé de représentant politique de premier plan. Ainsi, ils ont pu exprimer leur désaccord avec le régime de Vladimir Poutine.

Ce boycott d’une nature différente a une autre vertu. Il permet de ne pas instrumentaliser les sportifs et de ne pas faire peser sur leur carrière internationale la menace d’une Coupe du monde manquée. «Les dirigeants ne se montrent pas et font comprendre leur désapprobation en ne respectant pas le protocole qui sied en temps normal à ces manifestations à forte visibilité» explique Jean-Baptiste Guégan. De cette manière, on fait «comprendre au pays hôte et au monde son désaccord avec les politiques mises en place, sans toutefois fermer la porte au dialogue par la suite».

Cette idée pourrait donc bien être appliquée par certaines nations. Dans le cas de la France, cela est à nouveau peu probable. Notamment à cause des relations entre les deux pays. Si le rôle de notre pays dans l’obtention de la Coupe du monde par le Qatar est à relativiser, nombre d’entreprises et d’intérêts français sont présents au Qatar. Ces groupes français aident notamment à la construction d’infrastructures du prochain Mondial. Preuve que les liens entre les deux pays sont bien trop importants pour envisager un boycott aussi inefficace qu’improbable.

Des conséquences économiques et sportives

Il faut également rappeler que le choix de ce boycott reviendrait au président de la Fédération, Noël le Graët. Fraîchement réélu à la tête de la FFF, l’homme de 79 ans subirait une énorme pression politique s’il venait à prendre cette décision. «De toute manière, je ne vois pas Noël le Graët prendre cette décision», écarte Jean-Baptiste Guégan. «C’est quand même lui qui s’est battu depuis des années pour valoriser le maillot des Bleus comme aucun autre maillot d’une sélection nationale et faire oublier le fiasco sud-africain. Il ne risquerait pas de mettre tout cela en danger. Sans compter l’argument de l’apolitisme sportif – facile – qui ne manquerait pas d’être utilisé

A côté, les contrats de la fédération avec Nike et les autres sponsors supposent une présence dans toutes les compétitions majeures. Autrement, la fédération s’expose à de nombreuses répercussions politiques, mais aussi médiatiques et donc économiques et sportives. L’argent que récupère la FFF grâce à une compétition telle que la Coupe du monde permet entre autres de faire vivre le football amateur et les petits clubs. Un boycott aurait donc des conséquences négatives à tous les niveaux du foot français. De l’autre côté, la fédération se priverait d’une visibilité pour sa sélection, son système de formation et le football à la française. Une absence à la Coupe du monde impliquerait une perte d’attractivité, d’intérêt notamment des plus jeunes pour le foot, et donc par la suite une baisse du nombre de licenciés.

Enfin, il faut bien parler du plan sportif à un moment ou à un autre. Un boycott pour la Norvège est plus facile à concevoir. Le pays n’est pas un des favoris pour la qualification, dans un groupe où se trouvent aussi les Pays-Bas et la Turquie. La France est championne du monde en titre. Et si elle décide de son plein gré de ne pas participer à la suivante, l’image dégagée serait catastrophique et «sportivement indéfendable pour le tenant du titre». En outre, un boycott implique une interdiction de participer aux compétitions pour les quatre prochaines années… Toutes sélections confondues. Les conséquences sont loin d’être anodines.

A l’heure où la France accueillera la Coupe du monde de rugby en 2023 puis les JO en 2024, «la FFF entacherait de surcroît l’image internationale du pays et susciterait une politisation et des récupérations politiciennes inutiles et des pressions de sa tutelle, sans parler de la réaction de la FIFA».

Un boycott qui viendrait des joueurs ?

Récemment, on a vu Antoine Griezmann mettre fin à son partenariat avec Huawei. L’entreprise chinoise était impliquée dans la surveillance et la répression de la communauté Ouïghoure au Xinjiang. On remarque également que de plus en plus de joueurs font passer des messages, concernant les discriminations sociales notamment. LeBron James ne dira pas le contraire, mais les footballeurs sont encore très peu politisés. Certains peut-être seront critiques envers le Qatar, mais pour le moment et malgré les révélations du Guardian, personne ne s’est encore exprimé véritablement sur le sujet.

Pour Jean-Baptiste Guégan, «aucun joueur français ne refusera d’aller à la Coupe du monde. Être dans les 23, même sur le banc, c’est un rêve de gosse. C’est quelque chose qui peut faire basculer ta carrière. Les seuls qui pourraient être amenés à refuser de participer au Mondial devront avoir un engagement politique extrêmement fort. Or, aucun joueur français n’a ce type d’engagement. Pour l’instant. Je doute que cela change

Là encore, la dimension économique joue. Les joueurs ont des contrats avec leurs clubs, des marques et des sponsors. Or ces contrats incluent des clauses qui encadrent leur communication et leurs engagements. Ces derniers ne se mouillent pas, ils restent neutres et modérés dans leurs propos politiques. Ils veulent se donner le maximum de chances de participer à ce genre de compétitions. La FFF a les mêmes contraintes. Elle ne veut pas revivre l’épisode Knysna de 2010 et connaître une nouvelle mobilisation gênante devant les médias du monde entier. On peut donc «douter que le mélange entre sport et politique se produise à quelque niveau que ce soit».

En définitive, un boycott de la prochaine Coupe du monde par l’équipe de France et ses joueurs est très fortement inenvisageable. Aujourd’hui, le boycott ne sert presque pas et le prochain Mondial va sans doute se dérouler sur un cimetière. Quant au ballon, il continuera de rouler.

Merci à Jean-Baptiste Guégan pour ses réponses et son aide précieuse.

Crédit photo : Sportsfile / Icon Sport

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