[Coupe du Monde] Le Brésil, pour laver l’affront

Des larmes, beaucoup de larmes. Après des matchs tous débutés par un hymne impressionnant repris a cappella dans tous les stades, le Brésil s’est effondré. Il a explosé. Face à la furia allemande, il ne restait que l’incompréhension, l’abattement. Et des larmes donc. Celles des enfants éplorés en tribunes, prenant à peine conscience qu’on était en train de détruire le rêve d’une génération. Celles de Thiago Silva avant une séance de tirs au but qui le ferait un peu plus entrer dans sa triste légende. Celles de Neymar, se tordant de douleur au sol, après un duel qu’on qualifiera d’âpre pour ménager les âmes sensibles. C’était il y a un peu moins de quatre ans, c’était au Brésil, et le pays du football se relève à peine de ce qu’on a appelé le Mineiraço.

Peu de rescapés

Des hommes qui ont failli ce soir de juillet 2014, seuls cinq seront du voyage en Russie, en comptant Neymar qui n’était pas sur la pelouse face aux Allemands. En quatre ans, un grand ménage a été fait et surtout, une génération dorée a éclos. Alors que le jeune et frêle Neymar paraissait bien seul pour porter la Seleção en son royaume à l’époque – ce qu’il a fait avec brio jusqu’à sa blessure -, les talents offensifs sont légion cette année. Qu’elle paraît lointaine cette saison 2013-2014, où Scolari n’avait, pour suppléer sa pépite, que des seconds couteaux comme Fred, Jô, Hulk et un Willian encore tendre. Maintenant, ce sont les adversaires des Auriverdes qui se font des cheveux blancs en voyant la liste dévoilée par Tite le 14 mai dernier.

Talentueux, créatifs, insouciants, les éléments de cette équipe-là ressemble vraiment au Brésil qui a fait rêver la planète foot. Le réservoir  est phénoménal, comme souvent avec ce pays. Mais difficile d’imaginer une défense résister face aux coups de boutoir de joueurs au sommet de leur art comme le sont Bobby Firmino, Willian ou encore Douglas Costa. Ajoutez à cela un gardien solide, une charnière qui se connaît bien depuis le retour de Thiago Silva en sélection, un Marcelo supersonique et vous obtenez une partie du statut d’épouvantail du Brésil à l’aube du mondial russe. Alors, favori, vraiment ?

Les blessures, une ombre au tableau

Sur le papier, on classe sans peine les coéquipiers de Casemiro parmi les trois équipes potentiellement triomphales le 15 juillet prochain à Moscou. Aligner autant de talents bruts attire forcément les regards des observateurs. Cependant, deux points viennent un peu noircir un tableau qui pourrait être idyllique. D’abord, les blessures. Pas dur de se souvenir de ce duel a priori anodin entre Bouna Sarr et Neymar, à la fin du mois de février dernier. Alors que les polémistes du pays tout entier s’écharpaient en s’inventant des diplômes de chirurgiens orthopédiques, en évaluant tant bien que mal la gravité de la blessure du Parisien, on n’en imaginait absolument pas la portée.

Jusqu’au dernier moment, la question de sa participation au huitième de finale retour contre le Real Madrid est restée en suspens. Ce n’est qu’à partir de cette rencontre que les faits sont apparus avec davantage de clarté : le numéro 10 ne prendra aucun risque lors d’une fin de saison sans enjeu, et mettra tout en œuvre pour ne rejouer qu’au bon moment : avec la tunique jaune et verte de sa patrie. Soigné au Brésil, il a pu prendre le temps de se remettre et d’arriver apte en juin, malgré un manque de rythme prévisible. Son sélectionneur, Tite, a d’ailleurs tenu à souligner qu’il ne précipiterait pas son retour. En somme, mieux vaut un Neymar à 100% en quarts de finale qu’à 70% dès le premier match, avec tous les risques que cela pourrait impliquer pour la star paulista.

Un autre pépin, de dernière minute celui-ci, a quelque peu modifié la liste livrée par Tite. On pourrait en rire si les conséquences n’étaient pas aussi cruelles pour le principal concerné : Dani Alves. Il était dans le coup pour faire partie des 23 malgré une saison en dents de scie. Son genou en a décidé autrement, lors de la finale de Coupe de France contre les Herbiers. Pour le jeune homme de 35 ans, il s’agissait probablement de la dernière Coupe du Monde de sa carrière. Véritable cadre de la Seleção, c’est sa présence au sein du vestiaire qui est la plus regrettée par le staff brésilien.

Surmonter le traumatisme

L’autre ombre pour les Auriverdes, c’est celle imposée par le naufrage de 2014. Certes, l’effectif a été très largement remanié et les rescapés du Mineiraço ne comptent pas se présenter en victimes expiatoires une fois de plus. Certes, la pression sera tout autre au moment de jouer à Rostov-sur-le-Don plutôt qu’au Maracanã. Mais les esprits sont encore marqués au fer rouge par la fessée, l’humiliation du 8 juillet 2014. Lors de chaque Mondial, l’objectif est clair pour la Seleção : ramener le trophée Jules Rimet au pays.

Seulement, cette année, l’enjeu sera double. En plus de cela, il faudra aussi laver l’affront fait à toute une nation sous les yeux ébahis du monde entier. Un deuxième fardeau pour la jeune génération qui enchante l’Europe depuis plusieurs saisons. Le Brésil n’a plus gagné de Coupe du Monde depuis 2002. 16 longues années qui ressemblent à un trou d’air inédit. Depuis qu’il s’est mis à gagner des Coupes du Monde avec Pelé, le pays n’a connu qu’une seule traversée du désert de ce style, lors des années 1970-1980. Et même si Moscou se trouve à 11 300 kilomètres de Belo Horizonte, la pression sera bel et bien forte sur les épaules des Jaune et Vert.

Cette pression relative au traumatisme de 2014, ils ont pu l’appréhender en mars, lors d’un match amical pour l’Histoire, à Berlin. Les souvenirs sont remontés à la surface à grande vitesse dans les médias brésiliens. Interrogé sur le sujet par Kicker, Tite a joué cartes sur table, sans bluffer. « Ce match a une très grande importance psychologique, il ne faut pas se voiler la face, le 7-1 du Mondial est un fantôme qui nous hante. La blessure est encore ouverte, ce match fait partie du processus de cicatrisation. » La rencontre s’est soldée par une victoire 1-0 grâce à Gabriel Jesus, sans pour autant panser toutes les plaies, encore béantes dans l’imaginaire collectif brésilien. Si tout se passe comme prévu, Brésiliens et Allemands ne pourraient se croiser qu’en finale. Le moyen rêvé de prendre une revanche sur un passé qui ne passe pas. Ou de plonger un peu plus le pays du football dans le marasme.

Crédit photo : Billie Weiss / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Diezista en freelance entre Madrid et Bordeaux. Souvent au stade, toujours dans l'info.