Fernando Santos et l’invention du pragmatisme idéologique

Depuis longtemps, et ce dans tous les domaines, on oppose pragmatisme à idéologie. Le pragmatisme, d’une part, serait la voie choisie par les gens de raison qui ont la capacité de s’adapter à une situation précise. L’idéologie, au contraire, est perçue, trop souvent à tort, comme une mentalité qui vise à se borner à de grands principes en se mettant des œillères et ne suivant que ces principes. 

Dans le domaine du football, le même phénomène se produit. Ainsi, Didier Deschamps est plutôt considéré comme pragmatique puisqu’il détermine dispositifs et choix de joueurs en fonction de l’adversaire et du niveau intrinsèque de ses joueurs. A contrario, José Mourinho est souvent critiqué car on lui reproche justement de trop penser son football idéologiquement. Comme très souvent dans ce type de débats, le manichéisme est de mise et soit l’on est pour soit l’on est contre. Mais il semble que cette simple confrontation entre pragmatiques et idéologues soit dépassée et un entraîneur est symptomatique de cela : le sélectionneur Portugais, Fernando Santos.

2010, année du tournant

On passera la période 1987-2010 de la carrière d’o Engenheiro puisque celle-ci n’est marquée que de quatre trophées alliés à une importante instabilité avec huit clubs parcourus, soit environ un tous les trois ans : trop peu pour bâtir quelque chose de cohérent dans la durée. Nous voilà donc arrivée du côté de la Grèce et de sa sélection.

Santos arrive avec un objectif clair : qualifier la Grèce à l’Euro 2012. La méthode Santos se met alors en place très simplement. 24 points pris sur 30 possibles lors des qualifications et ce malgré un groupe piège en n’inscrivant que des petits buts sur ces 10 matchs malgré la présence de Malte, de la Géorgie ou encore de la Lettonie. En effet, Santos l’a compris : Sokrátis Papastathópoulos et Avraám Papadópoulos représentaient une charnière assez solide pour mener 1-0 puis conserver cet avantage sans se découvrir. De même, des joueurs offensifs à l’instar de la légende Yeóryos Samarás ou le véloce Theofánis Gekas permettaient de créer le danger en ayant peu de ballons. La patte Santos est dès lors clairement visible. Autre fait très Santosien sur cet Euro : une victoire contre la Russie qui permit aux Grecs de se qualifier pour les quarts de finale. En effet, les Russes restaient sur une demi-finale lors de l’Euro 2008 en plus d’une invincibilité longue de 16 matchs et étaient portés par ce qui fut peut-être la meilleur génération post-soviétique avec des joueurs comme Arshavin qui ont marqué leur période. Seul un homme pouvait accomplir l’exploit de gagner et de se qualifier. Inutile de le citer, il a accompli l’exploit. Cet exploit a été rendu possible par un mélange, qui semblait originellement douteux, qui a fini par mettre d’accord tous les observateurs : aligner des joueurs selon un plan de jeu précis mais toujours ancré dans la philosophie de faire passer le résultat avant le spectacle est efficace. En cela, il semble que Santos soit un précurseur puisque loin des Elie Baup ou autres Paulo Bento, il a apporté une cohérence et un plan de jeu presque sans faille à cette sélection grecque.

La Coupe du monde 2014 permet à la Grèce de Fernando Santos de renouer avec cette mentalité et surtout ces résultats. Après une valise 3-0 contre la Colombie de ce diable de James Rodríguez et un timide match nul 0-0 face au Japon, la Grèce doit battre la Côte d’Ivoire qui dispose de 3 points et est virtuellement qualifiée. Personne n’y croit. Le « Bateau Pirate » sort alors une masterclass comme rarement vue et fait une Russie 2012. Victoire 2-1 dont un penalty de Samarás à la 93ème. Parce que oui, Santos c’est également un alignement des astres dont il a le secret. Fernando Santos et ses soldats ont refait le coup mais sortent en huitième de finale face à la hype du moment : le Costa Rica. Tactiquement, le futur sélectionneur Portugais sait qu’il est arrivé à sa quasi-maturité, il doit donc trouver un challenge (sans doute le dernier) qui remplira son palmarès en sélection.

Au Portugal, un alliage de cœur et de raison

Il arrive donc au Portugal en 2014, après la déroute subie par la Seleção lors de la Coupe du monde et va diviser les observateurs notamment jusqu’à l’Euro 2016, pendant une grosse année et demie. Certains lui reprochent de « tuer » une génération (Nani, Quaresma, Pepe, etc) qui s’est donnée jusque-là beaucoup de mal en ne produisant pas un football léché. D’autres, au contraire, gardent confiance en lui et ont justement en tête que ce type de football n’a jamais rien fait gagner à la Seleção das Quinas et sont ouverts au changement.

Concernant la phase de poules de l’Euro 2016, des failles se font sentir : le Portugal a du mal face aux blocs bas et ses phases de possession sont beaucoup trop stériles. Cela est criant lors du premier match face à l’Islande (1-1) et Santos, décidé à faire la compétition avec un 4-4-2 losange comprend que la solution viendra des côtés. Et voilà le Portugal parti sur un 4-4-2 à plat. Santos tente durant les poules ; André Gomes et João Mario permutent, Quaresma est aligné à droite. Bref, le Portugal n’a aucune certitude ou du moins une seule : « nous ne rentrerons au Portugal que le 11 juillet avec le trophée ». Car oui, la méthode Santos c’est aussi une force de caractère et de persuasion mentale de ses joueurs qui dépasse la seule mesure du réel, qui est presque métaphysique et spirituelle ; sans aucun doute due au fait qu’il est un catholique très pratiquant. Ce dispositif qui voit des joueurs différents alignés chaque match en raison de facteurs tactiques donne raison à l’entraîneur lisboète qui met tout le monde d’accord et remporte alors une immunité quasiment exclusive pour l’éternité : il devient le héros de tout un peuple. Avec un effectif qui n’avait à l’origine pas l’étoffe de celui d’un champion, il a réussi par des choix pragmatiques mais aussi idéologiques ajoutés à un supplément d’âme à réaliser l’exploit.

Cette Coupe du monde marquée du slogan « Conquista o sonho »  (littéralement « Conquérir le rêve ») repart sur les mêmes bases : matchs de qualité face aux gros, matchs compliqués face à des équipes plus faibles. Une compétition normale en fin de compte. Son pragmatisme idéologique n’a jamais été aussi présent, sûr de ses victoires. Bien qu’il soit difficile d’observer si sa méthode est correctement mise en place, le choix de l’attaquant associé à Cristiano Ronaldo en est une première preuve. Face à des blocs bas comme l’Iran, c’est André Silva qui est aligné en raison de ses qualités dos au but et sa capacité à peser sur les défenses. Contre des équipes qui laissent plus d’espaces, Gonçalo Guedes est positionné justement pour sa capacité à attaquer cet espace et à se montrer extrêmement remuant avec ou sans ballon.

Le cas Cédric Soares le montre également. Tout le monde s’arrache les cheveux car Ricardo Pereira apporterait tellement plus sur le côté, c’est une évidence. Mais Santos veut conserver son petit latéral droit besogneux à qui il a toujours fait confiance, en qui il a toujours crû. À voir si ce choix s’avérera payant pour la plus grande des compétitions footballistiques. C’est aussi ça Fernando Santos : un Galilée des temps modernes porté sur une éternelle volonté de montrer qu’il avait raison malgré l’avis de la majorité.

 

Crédit Photo : Jack Guez / AFP.

4-4-2 losange et presunto comme exutoires.

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