[Interview] « Les parrains du foot » : « Les gens de la liste noire d’Eyraud ne travaillent plus pour l’OM depuis 2013 »

Pourquoi la voyoucratie et le football font-ils souvent bon ménage ? Telle est la question sur laquelle se sont penchés trois journalistes, Mathieu Grégoire, Brendan Kemmett et Stéphane Sellami. L’affaire VA-OM, l’affaire Valbuena, Barthez, Matuidi, Courbis, Deschamps, Nasri… Les trois compères racontent comment le grand banditisme a infiltré le milieu du foot, et ce, depuis plusieurs décennies. Pour aller plus loin, nous avons interviewé Mathieu Grégoire, journaliste pour l’Equipe, basé à Marseille.

Peux tu nous expliquer la genèse de ce projet ?

Avec Brendan Kemmett et Stéphane Sellami, nous sommes trois anciens du Parisien. Eux deux, ce sont des faits-diversiers purs : police, justice. Brendan avait par exemple écrit la bio d’Antonio Ferrara. En s’intéressant à ces histoires policières, ils ont remarqué que souvent, dans l’entourage de ces mecs là, il y avait des joueurs de ballon, et ils ont toujours été fascinés par le relationnel foot des voyous. Ils ont toujours eu l’envie de faire un livre sur ces liens. En 2013, dans le Parisien, je sors les écoutes téléphoniques de José Anigo, dans le cadre de l’affaire des transferts de l’OM. Quand ils ont vu ça, on a mangé ensemble et ils ont trouvé en moi le mec qui avait le pied dans le foot, pied qu’eux n’avaient pas. Et j’ai la chance de couvrir l’OM… Quand tu es sur l’OM, tu peux bosser sur un club hors-norme, où tu peux travailler sur les volets fait divers, économie… Ça m’a branché. On s’est associés il y a plus de cinq ans et demi. Et ensuite, cheminement classique.

Et niveau répartition du travail ?

Elle s’est faite facilement, eu égard à nos domaines de prédilection. Stéphane Sellami est un sniper, il est dans les dossiers récents, le néo-banditisme : Doumbia et Matuidi, Zenati et Benzema, Jean-Louis Grimaudo… Brendan est un amoureux du fait divers à l’ancienne donc il a fait les parties historiques, qu’il a fait redécouvrir avec une lecture différente. Les histoires sont connues mais il les a approfondies grâce au temps qui passe, avec des nouveaux éléments sortis depuis. Il a eu accès à des voyous repentis donc il a pu revenir aux racines de ces histoires. Les deux se sont également répartis les histoires liées aux clubs corses. Et moi j’ai les histoires marseillaises et j’ai complété quand il fallait remettre du sens sur du ballon. L’idée pour moi c’était de repartir sur des histoires déjà connues et trouver des éléments pas encore sortis. L’exemple, c’est Cyril Rool qui est un personnage fascinant, pas beaucoup ressorti dans le dossier des transferts de l’OM mais qui est un intime de Deschamps et aujourd’hui l’agent de Thauvin. Il fallait trouver des angles différents, faire parler Deruda et Baresi avec du fond, faire parler Patrick Blondeau de ses liens avec les voyous. C’était important d’avoir accès à Patrick car un footballeur en activité ne parlera pas de ça.

Ça a été compliqué de trouver des interlocuteurs ?

Pas forcément. Par exemple pour José Anigo, on en parle au travers de son ex compagne, c’est un angle jamais sorti et très sympa pour le lecteur marseillais qui connaît déjà l’histoire. Il fallait être exigeant envers les lecteurs pointus, qui connaissent déjà ces histoires. Pour cette partie là, c’est un travail de longue haleine. Blondeau, je lui ai parlé du projet depuis plusieurs années, Deruda il a fallu travailler pendant plus d’un an… Ce qui l’a motivé à parler, c’est le reportage « Pièces à conviction » sur France 3. Il voulait rétablir sa vérité de « l’affaire Jean Fernandez ». Madame Anigo, je la connais depuis janvier 2014. Elle voulait parler plusieurs fois et puis elle s’était rétractée. Et elle a dit banco pour parler dans le cadre du livre.

Pour ce qui est des footballeurs… Barthez, Dib, Brando, Benzema… Ils ne veulent pas parler. Certains ont parlé en OFF, mais en ON c’est impossible. Nasri en parlera peut être plus tard, mais il y a encore trop d’enjeux notamment financiers à ce stade de sa carrière.

La grande majorité des portraits dépeints dans le livre provient de la côte Méditerranéenne. Est-ce que vous n’avez pas eu peur de renforcer des légendes et charger ces clubs là ? 

Il y avait cette volonté de ne pas faire un livre axé sur Marseille et la Corse. Certains diront que c’est très, voire trop axé Sud. D’autres loueront l’effort d’avoir été voir ailleurs. On aurait adoré faire un chapitre complet sur Créteil, mais nous étions pressés par le temps et la matière. On aurait voulu s’intéresser à Lyon, les amitiés de Bernard Lacombe, ses relations avec le Gang des Lyonnais… Mais on a fait Patrick Barul à Lens. Il y avait la volonté d’aller sur Paris et le PSG. Brendan et Stéphane bossant à Paris, ils ont des histoires… On commence le livre sur Matuidi et d’autres histoires sortiront dans les mois et les années à venir.

Après, il ne faut pas se leurrer. Marseille et la Corse sont une place centrale de la voyoucratie. Il y a un « savoir-faire » historique dans ce domaine là. La French Connection c’est Marseille, pas Brest ou Troyes. Marseille a fait la une de publications américaines à travers ce prisme. Un peu comme Naples l’est plus que d’autres villes italiennes. C’est dans ces clubs-là qu’il y a eu l’entrisme du milieu dans le monde du foot. Il y a aussi une matière incroyable car il y a eu des enquêtes. L’OM a toujours été dans le viseur de la justice. Marseille a toujours été un club fortement judiciarisé. C’est la rançon de la gloire et du succès.

Sébastien Squillaci dit « Dans le Sud, c’est comme ça, c’est la vie (ndlr : la proximité avec le banditisme) ». Ça résume tout ? 

Il y a un côté un peu implacable dans cette phrase mais qui est très vrai. Il y a un niveau de porosité incroyable entre les différents milieux. Exemple : Moussa Bakary (ndlr : proche de Franck Ribéry). Moi Moussa je l’ai connu il y a quelques années, il m’invite à manger pour parler de Bilel Omrani. On tombe sur Farid Tir. Moi je ne le connais pas. On mange un plat de pâtes ensemble, très sympa. Quelques jours après, il est assassiné. Et c’est règlement de compte sur règlement de compte dans sa famille, une famille importante des quartiers nord de Marseille. Ils sont plusieurs à se faire assassiner dans les mois qui suivent dont le manager de Jul, Karim Tir. Donc là, en 5 personnes tu es passé d’un journaliste sportif, de l’OM, au grand banditisme en passant par Jul et le monde de la musique. Il n’y a que Marseille qui offre ces passerelles. Il y a aussi le monde de la nuit à Paris, où tu vas voir des joueurs de poker, des gens de la télé, des footeux, des gens de la taxe carbone, et des voyous, mais uniquement dans le monde de la nuit.

Au final, dans le foot, ces mecs là sont des gentlemans. Les super-agents, Ramadani, les mecs dont parle Romain Molina sont plus dangereux qu’un Baresi dans le foot. Ces mecs-là ont vu le foot comme un moyen de se faire de l’argent, comme un business de boîte de nuit, d’agence de sécurité, de boîtes de BTP… C’est de la réutilisation, du blanchiment pour s’en sortir et durer. Mais ils sont généralement rattrapés par leur réputation. L’idée du livre, c’était de raconter ces histoires, de ne pas avoir de jugement. Est-ce que Deruda, c’est un père qui a déconné ou un mec qui voulait avoir la main mise sur l’OM ? On ouvre les hypothèses, le lecteur se fera son idée en fonction des éléments donnés.

Avec l’ère de l’image, est-ce que les journalistes sont plus exposés aux voyous ? 

On est des acteurs du milieu comme les autres, donc pourquoi pas passer par nous. En début de carrière, un agent m’a proposé de l’argent pour arranger un rendez-vous avec un joueur. À ce moment là, il faut être éthique et dire que ça ne nous intéresse pas. Ça arrive d’être contacté par des gens plus ou moins recommandables. A Marseille, c’est un petit milieu. Moussa Bakary, je le connais bien mais dans le milieu du foot. Il ne me racontait pas le reste. Des policiers se sont moqués de moi en me disant que j’étais sur les bandes de leurs écoutes téléphoniques de Moussa, pour parler foot. Ils ont bien vu que je n’organisais pas de go-fast !

Il y a des histoires que vous n’avez pas voulu ou pas pu sortir ?

On a pu protéger certaines sources, notamment dans le monde du foot. L’idée n’était pas de climatiser le milieu du foot non plus. On a fait ça en bonne intelligence, en essayant de mettre beaucoup de tendresse et d’empathie, sans que ce soit à charge. On raconte des histoires d’hommes, des histoires de loyauté et de fidélité. Certains diront que ça a pu coûter des carrières, d’autres diront « bravo, ce sont des gens fidèles ».

Sur la censure, il y a un champion du monde qui a un entourage douteux mais sur lequel on n’a pas été car on n’a pas assez d’éléments. Alors quand on n’a pas assez d’éléments, on n’est pas la pour faire du buzz. On a pu le faire sur l’OM, parce qu’il y a une matière incroyable.

Vincent Labrune disait « il faut composer avec le panorama local ». A contrario, quand Jacques-Henri Eyraud arrive, il déclare vouloir cleaner la réputation et les fréquentations du club. C’était de la comm’ ?

Il faut se méfier de ces déclarations. Ma lecture, c’est qu’on a d’un côté un président qui déclare ça en fin de garde à vue pour se débarrasser un peu du dossier, et un l’autre qui arrive et qui veut envoyer un signe fort à son patron et aux investisseurs. Labrune avait entamé l’opération « nettoyage ». Les gens de la liste noire de JHE ne travaillaient plus pour l’OM depuis 2013, depuis Foued Kadir via Karim Aklil. Époque Labrune, après 2013, ils ont fait bosser de nouveaux agents, dont Meissa Ndiaye, les mecs de chez Classico Sport Management… Il avait rafraîchit l’environnement. Ce travail a été poursuivi et amplifié par la nouvelle direction. Eyraud et McCourt continuent ce processus, mais pas à tous les niveaux. C’est impossible d’être hors sol, de n’avoir que des salariés qui ne viennent pas de Marseille. Je connais des voyous qui sont encore invités au Vélodrome, en loges ou via des gens du club. Mais comme au Parc des Princes … Eyraud joue beaucoup sur cette image stricte. Il n’est pas du tout fasciné par les voyous, un point commun avec Didier Deschamps. Il n’est pas bling-bling, plutôt propre sur lui, tiré à quatre épingles. A contrario ce qui a tué Dassier et Labrune, c’est qu’ils ont sous-estimé l’image négative d’Anigo, qu’elle soit justifiée ou non. En comm’, ils auraient été meilleurs en l’éloignant plus tôt. Comme Diouf avait pu le faire à l’époque.

Aklil ne fera plus de transfert à l’OM, mais est ce que Cano ne refera jamais un mec à Marseille, pas sûr … Cano et Zubi ont discuté de Khazri par exemple. Eyraud est très « noir ou blanc » dans ses déclarations, mais le foot, c’est plus fin que ça. Les relations avec le grand banditisme peuvent surgir de partout, ça peut être une rencontre de soirée, ou comme pour Boutobba, un cousin fiché au grand banditisme… Est ce que si demain tu as un nouveau Boutobba, tu le fais passer pro ou non malgré ça ? Si tu as une nouvelle génération Deruda, Nasri, Benatia, Yahiaoui, tu fais comment ? Du talent pur avec potentiellement des emmerdes derrière… C’est un chantier, ils doivent être vigilants.

Un exemple qui n’est pas lié au grand banditisme, c’est le conflit d’intérêt sur Sertic. Ça les a agacé qu’on en parle mais c’est le job de la presse de le signaler. Pourquoi McKay n’est pas sur la liste noire alors que deux de ses collaborateurs ont été entendus sur l’affaire des mercatos de l’OM ? Ils essaient de mettre des jeunes agents, des agents nouveaux, notamment sur les deals de Gustavo, Strootman, de tout verrouiller. Je ne dis pas qu’ils le font mais si c’est remplacer les voyous locaux pour aller dealer avec des voyous d’Europe de l’Est, où les championnats sont gangrenés par la mafia et le banditisme…

Est-ce que le titre de champion du monde, avec la lumière mise sur le foot français et sur nos jeunes champions, va mettre une cible dans le dos de certains joueurs ? Et par rapport à la bulle des droits télés ?

La fascination existera toujours. Il y a une vraie notoriété des champions du monde. En 1998, il a fallu l’assumer. Quand le neveu de Francis le Belge voit Barthez en une de VSD avec un ami et qu’il va voir cet ami pour faire pression afin d’entrer dans le cercle proche du gardien… Ça peut se passer vingt ans après. Il y a pas mal de joueurs qui ont des entourages solides, il faut le souligner. Mais il y a beaucoup de jeunes joueurs dans cette équipe, ils vont devoir faire attention à leur entourage. Que ce soit leur rapport aux médias, aux femmes, aux familles, aux agents… Ils vont susciter de la convoitise et des mecs vont vouloir leur arranger des soirées, de la protection… C’est un petit milieu. Ils sont comme les rappeurs, les ex-rock stars, ce sont des peoples.

Concernant les droits télés, ça peut virer au far-west. Ça ne concernera pas que le grand banditisme. Plus d’argent = plus de revenus = plus de salaires = plus de commissions. Ça va attirer des mecs comme Gilbert Sau (ndlr : ex-agent condamné dans le cadre des transferts de l’OM, époque 2000), ou des voyous qui vont se mettre derrière des agents de passage, des margoulins, des petits coquins… Alors là, attention à la gestion dans les clubs, notamment pour les clubs qui n’ont pas l’habitude de traiter avec des grosses sommes et des agents multiples…

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Crédit photo: BERTRAND LANGLOIS / AFP 

Je mène un combat vain contre le corporatisme et les magouilles dans le football français

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