[Enquête] Violences contre les arbitres : l’homme en noir comme défouloir. 

L’assistance vidéo et la féminisation de la fonction étaient les thèmes centraux des dernières journées de l’arbitrage qui se sont clôturées en milieu de semaine. Nous aussi, nous avons décidé de faire nos journées de l’arbitrage. Le thème est un peu plus lourd, nous le concevons, mais pose tout aussi bien les problématiques actuelles de l’arbitrage. Couvert par la sphère professionnelle et la tonne de mesures récentes qui l’a révolutionné, l’arbitrage amateur, lui, souffre. Au sens propre, malheureusement, avec près d’une centaine d’agressions à l’encontre d’arbitres amateurs signalés chaque week-end en France. Une violence qui se normalise, se durcit et brise bien plus que des carrières parfois.

« Eh ! Faut siffler monsieur l’arbitre ! Il y a Sept à Huit ! ». Pas faux. On est dimanche, il est 16h30, on caille assez sévèrement et la nuit commence à tomber tout doucement au-dessus de ce petit village de Moselle. On se trouve précisément en plein cœur de la vallée de la Fensch, ancien bastion minier et sidérurgique de la région, là où il y a moins de chevaux et de condors qu’au Colorado, mais où ça fait quand même autant de morts. Ici, presque toutes les industries ont fermé. Parmi ces survivantes de la tertiarisation de notre économie, il y a notamment une cokerie d’Arcelor-Mittal. Quelques jours avant ma visite, l’Inspection du travail alertait le groupe sidérurgique sur l’exposition passive et non-protégée de ses salariés à des produits cancérogènes. Cette usine on l’aperçoit, noyée dans les nuages gris et pendant mosellan, lorsque l’on se pose contre la main courante du stade municipal. C’est ici, où l’on a une certaine idée de ce qu’est la violence, coincée entre une ville au maire Front National et une bourgade souffrante encore de la mise en sommeil de ses mythiques hauts fourneaux, que l’on a accompagné Jonathan, arbitre de 29 ans, à un match de première division de District. Les locaux, onzièmes, accueillent les leaders du classement, « pas là pour rigoler » selon l’un des arbitres assistants. « Je les connais. Ils veulent monter et le club a des sacrés moyens. Les joueurs touchent des primes de victoires. Ils ne vont pas venir ici pour rigoler, c’est sûr. Ça va y aller. », enchaîne-t-il.

En effet, ça y a été. Surtout après avoir entamé le dernier quart d’heure. À ce moment-là, les locaux tiennent en échec 1-1 les visiteurs. Les fautes, les simulations et les réclamations s’enchaînent sur le terrain. Les insultes, les menaces et les cris pleuvent en dehors. « Signale pas hors-jeu sinon on te brûle » pour l’arbitre assistant et autres « con*ard » ou « blaireaux » pour Jonathan. Sur le terrain, le match s’envenime, sans jamais tomber dans la violence à l’égard de l’homme en noir. Ce dernier, après deux cartons jaunes et une exclusion temporaire, ira même à demander au coach visiteur de passer derrière la main courante après des contestations jugées trop véhémentes. La fin du match est finalement sifflée, dans le boucan, et ponctue la tirade moliéresque du fan d’Harry Roselmack. « Quand je te disais que certains matchs étaient compliqués » me glisse Jonathan, essoufflé et essuyant encore les cris de l’entraineur exclu, en sortant du terrain.

Carton Jaune

Des matchs compliqués à arbitrer, il y en a partout, tous les week-ends. Au Nord, au Sud, à l’Ouest et à l’Est. En ville, en banlieue, en campagne. U15, U18 ou séniors. Lors de la saison 2016-2017 (les chiffres de la saison passée ne sont pas encore sortis), c’est plus de 4800 cas d’agressions verbales ou physiques à l’encontre d’arbitres amateurs qui ont été recensés par l’Union Nationale des Arbitres de Football (UNAF). Quasiment une centaine par week-end. À côté de cela, pour le même exercice, l’Observatoire des comportements de la Fédération Française de Football affichait un bilan d’environ 4200 cas d’agressions. 600 cas de violences se seraient donc évaporés on ne sait où, on ne sait quand, mais on sait comment. Premier coup de sifflet, explications. Mis en place en 2006 par la fédération, cet outil informatique permet à –presque- chaque district et ligue de reporter les incidents survenus durant une rencontre organisée par ces derniers. Plusieurs nuances sont à apporter. Allons-y crescendo. Premièrement, certains districts et certaines ligues n’ont pas accès à cet Observatoire des comportements. Là encore, on ne sait guère trop pourquoi. Secondement, dans le cas d’un match qui a engendré plusieurs incidents, seul l’incident « le plus grave » est recensé. C’est-à-dire que si un arbitre, au cours du même match, se fait insulter par 21 joueurs et frapper par le 22ème, seul le coup du dernier sera pris en compte. On a poussé le bouchon un petit peu loin avec cet exemple, bien évidemment. Enfin, dernièrement, certains districts et certaines ligues ne joueraient pas totalement le jeu à fond et biaiseraient cette collecte de données. L’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales l’a d’ailleurs notifié en tirant les oreilles des différentes directoires départementales et régionales. Alors que la FFF, exemplaire sur ce sujet, rappelle régulièrement que tout incident doit obligatoirement être recensé. Certains dirigeants départementaux et régionaux n’hésitent pas à mettre la transparence hors-jeu.

« Actuellement, dans la Somme, il y a un président de commission de discipline qui est relativement proche des arbitres. C’est comme cela que je le connais. L’an dernier, il était convié à la Ligue comme tous les présidents des commissions de discipline pour une réunion où était invité quelqu’un du ministère afin de nous parler de l’Observatoire des comportements. Il a rappelé qu’il fallait signaler tous les cas d’agressions au niveau de la Fédération via cet outil. Tous les districts ont obligation de le faire. Le soir-même se tenait une commission de discipline. Le président de cette commission a fait son compte-rendu auprès du président du District qui lui a répondu qu’il était hors de question de faire remonter cet incident à la fédération. [..] La Fédé demande à tout voir, même le simple avertissement. Ils veulent tout savoir pour faire des stats correctes. […] C’est pour renvoyer une bonne image à la Fédération, renvoyer une image propre. Le président de District aime bien montrer que son district est propre, qu’il n’y a pas d’incidents », nous raconte Jean-Guy, ancien arbitre et désormais bénévole de l’UNAF, en charge des adhérents pour la Somme et les Hauts-De-France.

Sans en savoir plus sur la nature de l’incident en question nous avons contacté le District de la Somme. Aucune réponse. Avantage, jouez.

Jean-Guy a commencé l’arbitrage en 1986, déprimé du banc de touche mais enthousiasmé par la Coupe du monde au Mexique. « Je jouais dans le club où j’ai commencé l’arbitrage mais je bossais sur Paris, donc je ne pouvais pas m’entraîner la semaine. J’étais souvent remplaçant les week-ends. Je regrette d’avoir commencé si tard. C’est devenu une passion maintenant. ». Le désormais sexagénaire, qui a raccroché les crampons en raison de problèmes physiques, a lui aussi subi les foudres de la violence, au milieu des années 90.

« Ce match c’était plus ou moins un derby entre deux villages voisins mais sans aucun enjeu sportif. Les deux équipes étaient sûr de monter. À un moment, le capitaine de l’équipe locale fait une faute à l’approche de la surface. J’estime que cette faute mérite un avertissement et je lui mets donc cet avertissement. Le joueur essaye ensuite de m’impressionner en se moquant de ma petite taille. Le match continue et l’équipe visiteuse ouvre le score. Ce joueur-là n’arrêtait pas de plonger. Il se croyait à la piscine. Je savais bien que si je sifflais simulation contre lui, c’était rouge… En seconde mi-temps, ce même joueur marque un but et égalise. Il passe à côté de moi et me fait un doigt d’honneur. Là, moi, je sors le carton rouge direct. Dès que je sors le carton, il se précipite vers moi et me met un coup de tête. Sa tête m’effleure seulement le menton. Heureusement je n’ai pas été blessé. A cette époque-là, on n’avait pas comme consigne d’arrêter le match si un incident de la sorte se produisait. Le match a donc été jusqu’à son terme. »

Ce phénomène n’a évidemment rien de nouveau et rien de récent. La preuve se trouve juste au-dessus. D’ailleurs, officiellement, la violence à l’égard des arbitres n’augmente pas. Selon les chiffres de l’Observatoire du comportement, sur la saison 2016-2017, 41 % des violences ou des incivilités recensées sur les terrains de football français ont été commises à l’encontre d’arbitres. La même proportion que lors des saisons 2015-2016 et 2014-2015. Ajoutons à cela la Loi Lamour de 2006, confiant aux arbitres le statut de chargés d’une mission de service public et aggravant ainsi les peines de leurs agresseurs.

« Depuis cette loi, je serai tenté de dire qu’il y a une dissuasion plus forte même si nous restons malheureusement confrontés à des agressions régulières. Je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il y a beaucoup plus de violences qu’auparavant. On a une certaine stabilité. Il y a des hauts et des bas. Mais on ne se satisfera jamais d’un nombre dit comme pas très nombreux par rapport au nombre de match, alors que c’est toujours des choses beaucoup trop nombreuses. C’est là que notre discours diffère de la FFF. On considère qu’il y en a encore beaucoup trop », souligne Laurent Bollet, président de l’UNAF Bourgogne-Franche-Comté et membre du conseil national de l’UNAF.

Rajoutons néanmoins des pincettes aux pincettes. En plus des 600 incidents oubliés par l’Observatoire du comportement, de nombreux cas d’agressions verbales ne font guère l’objet de rapports. Habitués, apeurés, conscients de rapporter dans la semoule, certains arbitres décident de ne pas faire basculer les insultes à leur encontre du normal au condamnable. Alors que les sanctions prises à l’égard de joueurs victimes d’agressions physiques sur un arbitre sont exemplaires et saluées par tous, celles concernant les incivilités font grincer des dents.

« Les dirigeants membres des commissions de disciplines sont élus par les clubs. C’est les clubs qui votent pour les comités directeurs de districts, de ligues. À partir du moment où ils sont élus par les clubs, ils se retrouvent plus près des clubs. S’ils sanctionnent trop sévèrement les joueurs, ils sanctionnent de fait les clubs qui ont voté pour eux. Il y a un gros conflit d’intérêt au niveau des commissions. », nous confie Jean-Guy. Même tonalité pour Yannick, arbitre de 31 ans officiant depuis 2002 : « au niveau de la Fédération et des ligues ils sont intransigeants. Mais au niveau des districts, c’est plus compliqué. Ils sont plutôt du côté des joueurs et des clubs car ce sont avant tout des bénévoles et ça peut leur arriver de se ranger aux côtés des clubs auxquels ils appartiennent. Ils ne soutiennent pas assez les arbitres je trouve. ».

C’est d’ailleurs ce que déplore le monde arbitral. Alors que 86% des agressions touchant les arbitres sont d’ordre verbales, les mesures prisent à l’encontre de ces actes peinent à satisfaire. Trois matchs, quatre matchs et parfois rien pour ce qui représente quasiment 4/5ème du mal des hommes en noir. « Nous essayons à chaque fois que nous le pouvons de faire admettre les agressions verbales, qui sont pour la plupart des menaces de morts, dans le cadre de la Loi Lamour », souligne Laurent Bollet. Une banalisation de la violence verbale aux potentielles conséquences assez alarmantes, comme nous l’explique Esther Daubisse, psychologue clinicienne qui, du fait d’une initiative de l’UNAF 93, a pu accompagner de nombreux arbitres de Seine-Saint-Denis victimes d’agressions :

« La plupart du temps, on qualifie ces violences verbales comme des incivilités et pas vraiment comme des agressions. Mais en réalité, au niveau psychologique, une menace de mort, une insulte, une menace d’atteinte à votre physique, votre voiture ou votre maison a autant d’impacts qu’une agression physique. Ça utilise les mêmes mécanismes et cela provoque la même insécurité. […] La violence verbale est devenue une norme de base. ».

Maxime et Mathieu ont connu cette violence néo-normée. Eux aussi ont dû ajouter ces insultes comme nouveaux ingrédients à part entière dans la préparation de leurs matchs. Le premier, 25 ans, a commencé l’arbitrage à 12 ans, en région parisienne. « Il y a un truc qui vient naturellement. Le fait d’avoir des responsabilités, de prendre des décisions, de les prendre rapidement et de les assumer… C’est tout ce contexte qui m’a plu. J’ai arbitré jusqu’au niveau U18 nationaux au centre et U19 nationaux à la touche. J’ai aussi fait beaucoup de U19 niveau DH en région parisienne. […] J’ai vu passer tous les jeunes du PSG que tu vois en pro maintenant. ». Après huit ans sous la tunique noir, Maxime a décidé de ranger le sifflet et les cartons. « Je commençais à rentrer dans une case, je ne prenais plus de plaisir, j’ai fait mon temps. ». Il l’affirme et l’assume, les insultes et les contextes bouillants qu’il a pu connaître en Île-De-France n’ont que peu joué dans sa décision, même si il avoue « un peu de dégoût personnel sur ce monde-là… ».

« Je me souviens de matchs où tu te faisais insulter par des dirigeants. Il y a certains matchs ou tu ne reconnaissais pas le football que tu avais pu voir avant. Quand c’est un dirigeant de 35 ans qui fait cela à un gamin de 17 ans, tu te dis que ce n’est pas croyable, que ce n’est pas possible. […] Moi ce qui m’avait le plus choqué c’est quand ça venait des dirigeants. Quand le dirigeant de 35 ans vient insulter ta mère … certes tu as une carapace mais derrière évidemment que cela te blesse toujours. Quand c’est des personnes beaucoup plus âgées que toi et censées donner l’exemple qui font cela, tu te demandes vraiment où est-ce que tu es. Je n’ai jamais senti mon intégrité physique en danger. Mais j’ai de la chance là-dessus. Tu n’es pas protégé, tu es tout seul, livré à toi-même. », argumente le jeune ex-arbitre.

Mathieu aussi est un jeune retraité du sifflet. C’est lorsqu’il avait 15 ans, après avoir arrêté le foot en raison du syndrome d’Osgood-Schlatter, qu’il a commencé l’arbitrage. « J’étais en sport-étude. Ça m’a coupé. Je ne pouvais plus taper dans le ballon. Ça pouvait m’empêcher de faire du sport à vie. Pour rester dans le milieu du foot, j’ai opté pour l’arbitrage […] J’officiais en Picardie où j’arbitrais les catégories de jeunes, U15 et U18. J’arbitrais au plus haut niveau de District. ».

Comme Maxime, Mathieu a aussi arrêté l’arbitrage alors qu’il avait toute sa carrière devant lui. Comme Maxime, il confie qu’il n’a pas arrêté à cause des insultes ou de la pression. « Étant jeune c’est ma mère qui m’emmenait à mes matchs. À chaque fois elle restait sur le côté. Quand elle entendait toutes les insultes que je prenais, ouais elle avait peur. C’est surtout ma mère qui était inquiétée. Les matchs où j’ai été le plus insulté étaient mes tout premiers matchs, les matchs où j’apprenais le métier en quelque sorte. Un des deux coachs d’ailleurs m’avait insulté. Je ne m’inquiétais pas, je faisais abstraction, ça me passait au-dessus de la tête personnellement. » 

Deux hommes, deux régions, deux parcours et deux destins diamétralement opposés qui illustrent néanmoins le même symptôme. Actuellement, 30 % des arbitres arrêtent au bout de la première année. La moitié stoppe au bout de trois ans. « Il y a de moins en moins d’arbitres et de plus en plus d’arbitres agressés qui arrêtent. On pioche dans le réservoir départemental pour alimenter les ligues. Au niveau des ligues, eux, ils sont biens. Mais au niveau des districts, on peine de plus en plus à couvrir des matchs. Par exemple, cette année, dans la Somme, on couvre à peine la D5 alors qu’il y a 7 divisions… », souligne Jean-Guy.

En parallèle ou comme suite à ces agressions verbales, il existe donc aussi le cas des « malchanceux ». Parce que oui, ces arbitres victimes d’insultes ont tous utilisé le terme « chance ». D’ailleurs, entendre ces arbitres remercier leur bonne étoile de les avoir uniquement confronté à des insultes ou des menaces est sans doute ce qui m’a le plus marqué durant la conception de ce papier. Cela fait froid dans le dos, je l’avoue. Glaçant car j’ai entendu ce mot lors de chaque entretien réalisé avec ces arbitres « chanceux », donc. Effrayant car cette récurrence dans l’utilisation du terme « chance » fait réellement passer le cas contraire, celui des malchanceux, comme quelque chose de normal, de prévisible, de possible. Affolant quand, finalement, en décidant de regarder les chiffres, d’aller sur le terrain, de feuilleter les pages sports de nos quotidiens régionaux, on se rend compte que, oui, cette violence à l’égard des arbitres de football amateur s’est banalisée dans nos têtes, dans les leurs, et dans celles de ceux qui devraient la condamner. Le jeu peut reprendre.

Carton rouge

Ces malchanceux, lors de l’exercice 2016-2017, étaient environ 380. 380 cas d’arbitres agressés physiquement recensés par l’UNAF en une saison. Sept par week-end, un par Ligue tous les week-ends. Ceux qui ont été frappés, battus, roués de coups. Ceux qui ont désormais pris connaissance des limites d’un carton rouge. Ceux pour qui arbitrage et passion rime désormais avec angoisse et peur. Ceux qui ne rêveront plus jamais de football mais qui, au contraire, en cauchemarderont. Ceux qu’on ne devrait pas appeler « malchanceux », car dans leurs histoires tout dépend de la haine et non de la chance. Ceux qui ont accepté de témoigner pour mettre des noms, des âges, et des histoires sur ces « ceux ».

Raphael fait partie de ces « ceux ». L’Occitan de 26 ans a décidé de parler de son agression car « marre que l’on prenne les arbitres comme défouloir. ». Officiant depuis près de 10 ans en Haute-Garonne, celui qui a été le plus jeune arbitre a dirigé des séniors dans ce district, a connu l’arbitrage en récupérant le témoin tendu par son père. « Mon père était arbitre pendant plus de 15 ans. Je l’accompagnais à tous ses matchs. […] Après mes premiers matchs, j’ai été pris par la passion et j’ai décidé de continuer. ». Son père, c’est aussi celui qu’il a averti en premier après son agression. « Je l’ai eu au téléphone. Il voulait juste savoir qui était le joueur qui avait fait cela pour aller lui mettre une br*nlée. ».

C’est à dix minutes de la fin d’une rencontre de première division de district que Raphaël a été agressé. C’est après avoir exclu l’attaquant de l’équipe visiteuse que le bourreau de Raphaël fait son entrée. Il évolue sous les couleurs de l’équipe locale. Oui, cela ne répond à aucune miette de logique, et c’est bien-cela le problème.

« Alors que son équipe mène 2-1, il fait une faute basique. Je le rappelle à l’ordre en lui expliquant qu’il ne reste que dix minutes à jouer. On en reste là. L’un des joueurs adverses veut jouer le coup-franc rapidement mais le joueur fautif met le pied devant le ballon volontairement. J’arrête le jeu et je lui mets un carton jaune. En notant la minute et le numéro du joueur sur mon carton, il est arrivé vers moi et m’a poussé fortement. Je suis tombé au sol et je suis resté environ dix minutes par terre. Je n’ai pas perdu connaissance mais j’étais choqué. Après plusieurs minutes, j’ai appelé les deux capitaines pour leur expliquer que ce qui venait de se passer était extrêmement grave et que j’arrêtais le match. », nous conte Raphaël.

L’équipe de l’agresseur, elle, n’a pas été championne mais a quand même pu monter à l’échelon supérieur, au niveau régional. L’agresseur, lui, a été suspendu quatre ans de toutes pratiques liées au football. « Quelques jours après, je suis allé porter plainte pour violences sur personne chargée de missions de service public. […] L’UNAF Haute-Garonne m’a mis en relation avec leur avocate, spécialiste de ce type d’affaire. », nous explique Raphaël.
« Au niveau des violences tu es accompagné par l’UNAF. Heureusement qu’ils sont là. Ils t’expliquent quoi faire à chaque fois, les procédures à mettre en place. L’accompagnement de l’UNAF va jusqu’à te prendre un avocat pour te défendre en cas d’agressions. C’est rassurant. », commente Maxime, le jeune arbitre francilien.

« Je suis rentré chez moi, j’en ai parlé à ma copine, je voulais tout arrêter. J’en ai fait des matchs difficiles, mais là c’était trop. […] Mais dès le lendemain je voulais reprendre, je ne me suis pas laissé abattre. […] J’étais en arrêt de travail pendant six jours et j’ai repris l’arbitrage un mois après. Je bossais au district de football en plus. C’était assez compliqué… Certains dirigeant hauts-placés au sein du District ont essayé de me dissuader de maintenir ma plainte car le père du joueur est l’un des plus gros sponsors du District. »

On a voulu échanger avec le District de Haute-Garonne autour de la question de la sécurité de leurs arbitres. Aucune réponse. Avantage, jouez, là encore. Ce manque de soutien de la part de certains Districts, Dimitri l’a également ressenti après sa violente agression survenu en 2016. « Je ne me suis pas senti soutenu spécialement. Pas plus que cela quoi. J’ai eu des soutiens mais sans plus. Ce n’est pas ce que j’attendais. […] Derrière il n’y a aucun suivi… les arbitres on se retrouve lâchés dans la nature. S’il nous arrive quelque chose on est dépourvus… heureusement qu’il y a les associations comme l’AFAF ou l’UNAF. Il n’y a eu aucun suivi. […] Le district n’a même pas communiqué sur l’affaire. ». Dimitri a 32 ans. Il a décidé de devenir arbitre en même temps qu’il est devenu majeur. C’est après 11 ans d’arbitrage que sa carrière a pris une tout autre tournure et que sa vie a changée. Encore marqué, Dimitri a décidé de nous raconter son agression :

« C’était il y a trois ans, lors d’un match de coupe départementale. […] Je mets un carton jaune au capitaine de l’une des équipes en première mi-temps car il s’était énervé. À la mi-temps, le joueur demande à son entraîneur de le sortir. Le coach refuse. En deuxième mi-temps, après une faute que je siffle pour son équipe, il m’insulte de fils de p*te, d’enc*lé. De là, moi, je lui mets le rouge. Il rentre au vestiaire en enlevant son maillot et en s’énervant. Un quart d’heure après cet épisode, il y a une faute au niveau du banc de touche. Ça commence à s’envenimer, à s’insulter. L’un des remplaçants rentre sur le terrain, le père du joueur taclé rentre aussi pour en découdre. Envahissement de terrain. Du coup, j’arrête le match et je rentre aux vestiaires. Au moment de rentrer aux vestiaires, j’entends des « fils de p*tes, enc*lé, tout ce bordel c’est de ta faute ». Quand je me retourne je vois le joueur que j’avais expulsé avec le poing levé. Il est venu vers moi et m’a mis cinq ou six coups de poings. Il y a un autre joueur, je ne sais pas lequel, qui a essayé de nous séparer mais le joueur que j’avais exclu s’est accroché à mon maillot et l’a déchiré jusqu’au niveau du torse. »

Quelques mois après cet incident, Dimitri a décidé lui-même d’aller consulter un psychologue. « Je sentais que j’en avais besoin […] Je me demande toujours « pourquoi moi ? ». Je me pose trop de questions. Je ressens de la culpabilité. Pourquoi moi ? ».

« Dans ce cas de figure-là, c’est vos prises de décisions qui sont censées amener la violence. Vous devenez donc responsable de ce qui se passe sur le terrain. On va vous dire que c’est parce que vous avez pris la mauvaise décision que tout s’est enflammé. Cela renforce la symptomatologie et la difficulté de prendre du recul. […] C’est comme si la victime ressentait toute cette culpabilité que les autres ne ressentent pas. Une femme violée va se demander si sa jupe était trop longue, trop courte, elle va essayer de dégager quelque chose de l’ordre de sa responsabilité. C’est à peu près le même processus avec les arbitres. […] Nous, on va travailler une distanciation avec l’évènement. Ce n’est pas la personne qui a été agressée, c’est la fonction. Ça permet de se décoller parce que les deux sont fondus à ce moment-là. », nous explique Esther Daubisse.

Malheureusement, dissocier la fonction de l’homme est parfois impossible au vue des traumatismes que cela engendre. Dimitri a changé en tant qu’arbitre. Il n’arbitre plus que des matchs de jeunes en tant qu’arbitre central ou ne fait plus que la touche pour les matchs de séniors. Comme Raphaël. Mais ce dimanche de septembre 2016, ce n’est pas que la vie de Monsieur l’arbitre qui a basculé. C’est celle d’un père de famille, d’un employé, d’un homme.

« J’avais des contusions au niveau du dos mais c’est psychologiquement où j’ai été le plus touché. Depuis trois ans je vois un psychologue en plus d’avoir des cachets anti-stress à prendre tous les jours. De temps en temps ça m’arrive de faire encore des cauchemars. Je suis en burnout. Cela fais un an que je suis en arrêt de travail. Je suis en burnout total. Après c’est compliqué… Je n’aime pas trop en parler… C’est compliqué. On se pose beaucoup de questions… À ce moment-là en plus ma femme était enceinte et… à cause des problèmes que j’ai eu au dos j’ai eu des difficultés à prendre mon enfant dans les bras…. J’ai eu des difficultés pour porter mon bébé de quelques mois… Je le rejetais à cause de cette agression. C’est compliqué. Très compliqué. ».

Le joueur en question a été suspendu douze ans par son district. Au niveau pénal, la confrontation n’a eu lieu que durant le mois de juillet. Cette affaire n’est pas encore passée devant le tribunal. Ce fameux maillot noir de pouvoir se retrouve donc parfois transpercé. Cette tunique qui offre la possibilité de contrôler le jeu, de tempérer le spectacle et de maîtriser le temps ne se décolle jamais réellement de la peau. C’est une passion nous ont-il dit. Laver ce maillot, le plier et le ranger ne suffit pas à protéger son soi le plus intime, à préserver sa vie d’homme lambda. Cette fonction peut reprendre le dessus n’importe où, n’importe quand. Lorsque l’on dort et que l’on porte son enfant, comme Dimitri ou bien lorsque l’on va manger en famille, comme Yannick, arbitre assistant au plus haut niveau régional, dans les Hauts-De-France lui-aussi.

« Une fois j’ai arbitré un match de district en arbitre central, en U19. Dans le match je mets cinq jaunes et deux rouges dont un que je mets à la fin du match parce que le joueur en question m’envoie le ballon dessus volontairement dans le bas du dos. Je me retourne et je lui mets carton rouge. Le mec prend ensuite en commission trois ans de suspension. Six mois après, je fais un match de Coupe de France, absolument pas du tout au même endroit que la première fois. À la fin du match je m’arrête dans un fast-food pour commander à manger à moi, ma femme et mes enfants. Et là qui je vois ? Le joueur que j’avais exclus six mois auparavant. Quand je vais à ma voiture, je vois qu’il se met devant moi avec cinq personnes à bord et qu’ils avancent vers ma direction. Il sort de la voiture de son copain et frappe à mon carreau. Il me demande si je me rappelais de lui. Je lui dis que non alors que je m’en rappelais très bien. Ensuite, il me dit : « à cause de toi je peux plus jouer au football, j’ai pris trois ans de suspension ». On discute des circonstances etc… et il me dit : « si jamais j’ai toujours la même sanction, t’inquiètes pas on se retrouvera ». J’étais un peu choqué. Le lendemain j’ai été à la police pour porter plainte. On est passé au tribunal et il me doit encore des dommages et intérêts. Chaque fois, le dimanche matin, que j’allais marcher dehors avec ma femme et mes enfants, j’avais une petite appréhension de le recroiser, de le trouver-là. J’avais une petite peur. », nous raconte Yannick.

Yannick arbitre depuis près de quinze années. Des histoires, il en a des tonnes à raconter. Ce dernier se souvient aussi d’une rencontre de gamins qu’il avait arbitré en 2006, lorsque l’un des joueurs a envoyé un coup de boule à un adversaire. « Le gamin m’a dit qu’il avait fait cela parce qu’il avait vu Zidane le faire. ». Une anecdote qui fait sourire tout en illustrant un vrai souci. Les plus grands joueurs nous inspirent tous. Coups de génie, célébrations et comportements vis à vis des arbitres aussi, oui. Plus intéressant et sans doute plus juste que le simple « le joueur pro doit être exemplaire », qui reste évidemment totalement primordial, la question autour de la télévisualisation du foot fait débat également. Ralentis, gros plans, plans larges, palette 3D, la télévision nous donne à voir des images totalement biaisée et hors-contexte. Un danger pour l’arbitrage.
« Ces foudroyantes évolutions […] ont mis en avant les aspects les plus spectaculaires des matchs, leur transparence maximale, elles ont accentué le règne de l’émotion. […] La démultiplication des angles et des ralentis […] affaiblis d’autant la capacité de décider. […] Or, si l’incertitude du résultat est une des bases du sport de compétition et une des raisons de son succès, l’indécision, elle, signifie la mort de l’arbitrage. », écrivait Jacques Blociszewski, chercheur autour de la question de la télévisualisation des sports, en 2004.

Ainsi, les débats du type « péno ou pas ? », « hors-jeu, non ? » ou « main volontaire ? » envahissent nos plateaux télés. Les décisions arbitrales sont constamment remises en causes. Parfois avec finesse et parfois par Pierre Ménès. « On est le bouc émissaire. Quand je vois Pierre Ménès qui descend les arbitres… On critique sans savoir. On va toujours dire que c’est de la faute de l’arbitre. Des fois je regarde des matchs sans son. », avoue Yannick.

Le problème ne réside pas que là-dedans, évidemment. Les recettes des clubs et les subventions baissent d’années en d’années et le résultat est devenu nécessaire, obligatoire pour survivre. La pression augmente, la tension l’accompagne, les pétages de plombs suivent. « Aujourd’hui il y a une sorte de pression des résultats chez ces équipes de séniors qui n’existait pas avant. Le foot s’est développé et aujourd’hui tu as une pression sur les terrains même à des petits niveaux, comme en DH, où tu peux avoir des primes de résultats. Tu le ressens après dans le comportement des joueurs et des entraîneurs. », nous dit Maxime.

Pour la psychologue Esther Daubisse, cela relève « d’une problématique de société bien plus large. Il y a une déchéance vis-à-vis de tous ceux qui représentent la loi. Regardez avec la police, le Samu. L’arbitre qui vient représenter l’autorité est une cible facile. Puis le terrain de foot, comme dans d’autres sports, se transforme en défouloir. »

Alourdir les sanctions, appliquer la radiation à vie ? Démystifier la fonction d’arbitre, organiser des réunions entre arbitres, joueurs, entraîneurs ? Les cartes sont dans les mains des instances. Nous, nous déciderons simplement de rappeler cette phrase que l’on entend à chaque fois mais qui, tirée de la bouche de Dimitri, prend une tout autre ampleur :

« Sans nous, il n’y aurait pas de football. Tout simplement. »

 

Crédit photo: Ramil Sitdikov / Sputnik