[Interview] Émerse Faé : « Comme je dis toujours aux jeunes joueurs, le plus important c’est de jouer »

La CAN débute ce soir à vingt-deux heures. Pour cette occasion, nous avons interviewé l’ancien Niçois et international ivoirien Émerse Faé. Il nous a parlé football africain, Nicolas Pépé et OGC Nice.

Emerse à l’époque vous aviez dû choisir entre l’équipe de France et la Côte d’Ivoire, comment aviez-vous fait votre choix et pourquoi celui-ci ?

Quand j’étais en Equipe de France jeunes, il y avait beaucoup de concurrence. Il y avait déjà beaucoup de joueurs qui avaient confirmé en Ligue 1. Les portes pour l’équipe A étaient beaucoup plus difficiles d’accès par rapport à aujourd’hui et en parallèle, il y avait une sélection ivoirienne qui me faisait du pied tout en ayant une génération dorée vraiment intéressante et il y avait un projet qui me correspondait sur le long terme. Ce sont les deux raisons qui m’ont fait choisir la Côte d’Ivoire. En plus, mes deux parents sont Ivoiriens, il y avait donc le côté émotif qui rentrait en compte et qui m’a fait prendre cette décision.

On a parfois malheureusement l’impression que c’est lorsqu’ils se rendent compte qu’il n’y a plus de possibilités pour eux d’être en équipe de France que certains jeunes choisissent leur pays d’origine. Ce n’est pas un peu frustrant pour ces sélections-là ?

Frustrant, non. Car ces sélections récupèrent des jeunes qui ont eu une formation très poussée, avec un niveau international déjà très élevé. Donc c’est tout bénef car ces jeunes sont prêts à relever le défi du très très haut niveau. Cela peut être plus frustrant pour les sélections françaises car elles forment des joueurs depuis petits jusqu’au niveau professionnel et elles les perdent car il y a énormément de concurrence. Donc je ne pense pas qu’il faille parler de frustration car ce sont des choix qui sont faits logiquement et ces sélections africaines bénéficient d’une formation française très complète.

La Côte d’Ivoire dispose comme souvent d’une belle génération, quel regard portez-vous sur le travail d’Ibrahim Kamara jusque-là ?

C’est un coach qui a l’expérience du haut niveau car il a été pro. Il a aussi l’expérience des sélections nationales parce qu’il a été sélectionneur de toutes les équipes de jeunes avec la Côte d’Ivoire. Il a gagné des titres, participé à des compétitions internationales. C’est un coach qui a assimilé de l’expérience et qui se sentait prêt à prendre l’équipe A, ce qui pour moi est tout à fait logique au vu de son parcours. Il fait un travail dans la continuité de ce qu’il a fait avec les jeunes avec l’équipe A.

Avez- vous été surpris de ne pas voir Gervinho, auteur d’une bonne saison à Parme, dans cette liste-là ?

Oui, cela serait mentir de dire que je n’ai pas été surpris. Il a fait une très très bonne saison avec son club, il a porté son équipe vers le haut. Il lui a fait prendre beaucoup de points en début de saison, il lui a permis de se maintenir à la fin. C’est un joueur qui a énormément de qualités, qui a beaucoup d’expérience au niveau international car quand je jouais, il était déjà là. C’est vrai qu’il aurait pu faire énormément de bien à cette équipe nationale. Maintenant, quand on est entraîneur et que l’on n’est pas dans le quotidien d’une sélection, on ne peut pas tirer de conclusion car il y des éléments que l’on n’a pas.

Le coach Kamara a fait son choix et s’il a décidé de se passer des services de Gervinho, je pense qu’il a une raison. Mais il est vrai que les supporters auraient aimé le voir en équipe nationale.

Nicolas Pépé réalise une très belle saison avec le LOSC, que pensez-vous du joueur, de sa marge de progression et de ce qu’il peut apporter à la Côte d’Ivoire lors de cette compétition ?

Sa progression est vraiment impressionnante. Il a commencé à Angers où il n’était pas trop titulaire mais il avait un énorme potentiel. Il est parti à Lille avec une première partie de saison qui a aussi été compliquée. Avec Bielsa, il jouait en pointe puis sur un côté mais on sait qu’il préfère jouer sur un côté, notamment à droite mais il était souvent utilisé en pointe. Il lui a fallu six mois pour s’adapter puis les six derniers mois de sa première saison, il a complètement assimilé les exigences de la Ligue 1 et il a porté cette équipe lilloise pour aller décrocher le maintien sur les dernières journées. Et puis la saison suivante, il a tout simplement confirmé ce qu’il avait laissé entrevoir sur la fin de saison précédente. C’est une progression qui est constante et impressionnante.

C’est un joueur qui va énormément apporter à l’équipe nationale, qui individuellement est capable de faire des différences. Il est très décisif. Il est capable de marquer et de faire marquer des buts. D’un point de vue collectif, il est aussi très intéressant car il est capable de faire jouer son équipe.

Lui conseillez-vous de partir à l’étranger ou de rester en France, au PSG pourquoi pas ?

Non. Comme je dis toujours aux jeunes joueurs, le plus important c’est de jouer. Donc quel que soit le projet qu’il choisira… Il peut même rester à Lille, qui va participer à la Ligue des champions la saison prochaine. C’est un club qu’il connaît très bien. Que ce soit à Lille, à Paris ou à l’étranger, l’important c’est qu’il enchaîne les matchs et qu’il continue sa progression.

Quel est votre pronostic pour la Côte d’Ivoire lors de cette Can ?

La Côte d’Ivoire fait partie des favoris, c’est évident. Après, pour avoir analysé les autres prétendants au titre, il va y avoir de la concurrence. L’Algérie a une bonne équipe, le Maroc a une bonne équipe, le Nigéria revient fort, le Cameroun est tenant du titre, l’Egypte est très dure à jouer chez elle. C’est une compétition qui va avoir pas mal de grosses équipes mais la Côte d’Ivoire a largement les moyens d’aller chercher le titre et c’est ce que je leur souhaite.

On se souvient qu’en 2006 vous étiez du groupe qui avait échoué en finale face à l’Egypte. J’imagine que ça reste l’un des principaux regrets de votre carrière ?

Oui, toujours. Tu sais que quand tu perds en finale c’est toujours frustrant car tu perds sur la dernière marche. Tu n’es pas loin du titre. En plus, nous avions perdu aux tirs au but après avoir eu deux très grosses occasions qui nous auraient permis de mener au score et de l’emporter. Donc oui, c’est frustrant mais cela fait partie du jeu. Et comme je l’ai dit, l’Egypte est une équipe très forte qui est difficile à jouer quand elle est à la maison. Je pense que cela atténue la défaite quand vous jouez contre une très bonne équipe comme celle-ci. Mais perdre en finale, ce n’est pas évident, surtout après la compétition que l’on avait faite. Nous avions été bons, je pense que l’on méritait de l’emporter autant que l’Egypte donc c’est frustrant mais c’était une belle aventure. Nous n’étions pas passés loin de l’exploit, mais nous avons quand même vécu des belles choses au sein de la compétition.

Vous avez 44 sélections avec la Côte d’Ivoire pour 1 but, quel est votre meilleur souvenir avec le maillot des Éléphants ?

C’est ce parcours en Egypte. Parce que pour moi c’était la première CAN. Cela faisait un an, un an et demi que j’étais en sélection et je découvrais cette compétition internationale, ma première au niveau professionnel. Cela reste un bon souvenir car nous avions fait un bon parcours et j’avais fait une belle CAN.

Après, il y a aussi les qualifications pour la Coupe du monde en 2006 même si je n’étais pas présent sur le dernier match. J’étais à la maison devant ma télé, la Côte d’Ivoire venait de gagner. Je regardais le match du Cameroun et s’ils faisaient match nul, nous allions au mondial. Il y a eu ce penalty raté en fin de match (par Pierre Wome contre l’Egypte, ndlr). Pas mal d’émotions sur ce match, même si physiquement je n’étais pas au Soudan pour le dernier match des éliminatoires mais c’est vrai que cela reste un bon souvenir de faire partie de cette génération qui qualifie pour la première fois une nation à la Coupe du monde. C’est un moment que je n’oublierai jamais, qui était fort en émotion.

Que ce soit à la CAN avec le parcours que nous avions fait ou cette qualification en 2005 pour la Coupe du monde 2006, ce sont deux souvenirs qui sont forts.

Ce nouveau format de compétition en été et plus en hiver semble être une bonne chose, surtout pour les clubs qui pouvaient être affaiblis par le départ de certains joueurs en hiver. Quel est votre avis là-dessus ?

Je pense que c’est une bonne chose. Nous demandions déjà ce changement quand je jouais. Parce que d’un côté, cela pénalisait un peu les clubs. Ils payaient des joueurs pour jouer le titre ou le maintien et ceux-ci s’absentaient pendant un mois, un mois et demi et qu’ils continuaient à payer. Pour les joueurs aussi. Souvent, il y avait des joueurs qui grâce à la CAN et à des bonnes performances se relançaient et trouvaient des nouveaux challenges ailleurs. Mais on a aussi vu des joueurs qui partaient avec un statut de titulaire en club et qui perdaient leur place. Quand vous avez passé cinq ou six matchs à cause de la CAN et que vous revenez en club alors que l’équipe tourne bien, c’est difficile de vous refaire une place dans le onze titulaire. Donc pour les clubs et les joueurs, ce format avec une compétition en janvier n’arrangeait personne car cela faisait manquer trop de matchs et cela mettait dans des conditions difficiles.

C’est très bien que l’on se soit enfin alignés par rapport aux autres compétitions internationales et que l’on puisse jouer en juin pour revenir après trois semaines de vacances dans nos clubs avec un championnat qui débute à peine.

De nombreux joueurs africains font de plus en plus le bonheur des grands clubs européens comme Salah, Mane ou encore Aubameyang. Mais le footballeur africain est-il vraiment reconnu à sa juste valeur ?

Oui. C’est vrai qu’il y a une époque où les grands clubs avaient un peu de mal à s’engager avec des joueurs africains avec ce que l’on a évoqué. Le fait de partir un mois et demi. Souvent pour les clubs anglais notamment. En décembre, il y a le Boxing Day, c’est une période très importante pour eux car on peut gagner ou perdre des points. Quand vous posez la question pour prendre un joueur qui va s’absenter un mois et demi, c’est sûr que quand vous comparez à des joueurs qui seront là toute la saison la balance ne va pas pencher du bon côté pour ces joueurs africains qui s’absentent. Mais le football africain a évolué. Aujourd’hui, nous avons des joueurs qui sont physiquement développés. Ils l’ont toujours été mais ils ont progressé tactiquement et techniquement et ils sont devenus autant compétitif que les joueurs européens ou sud-américains.

Vous êtes coach des U19 de l’OGC Nice. Comment ça se passe depuis votre arrivée ?

C’est bien. J’avais fait quatre saisons avec les U17 et j’arrivais à un moment où j’avais un peu envie de voir autre chose, de passer à une catégorie avec des joueurs un peu plus matures pour faire un travail plus tourné vers le niveau professionnel. J’ai eu la chance d’avoir la gestion des U19 de l’OGC Nice avec une génération que je connaissais déjà. La saison s’est bien passée, les joueurs ont progressé et même si je suis un peu frustré car je pense que l’on aurait pu faire un peu mieux, dans l’ensemble cela reste une saison positive.

Pouvez-vous évoquer l’opportunité que le Gym vous a donnée pour intégrer le centre en tant qu’entraîneur ?

Quand j’ai arrêté ma carrière en 2012, je me posais énormément de questions. Le président Rivère et Julien Fournier m’ont tout de suite rassuré à l’époque. Ils m’ont dit que je pouvais prendre le temps d’encaisser un peu la déception de la fin de carrière et que la porte du club me serait toujours ouverte. Ils m’ont dit que quand je saurais ce que je voudrais faire de mon avenir je le leur ferais savoir et ils me donneraient un poste en fonction de ce que je souhaite. C’est comme ça que j’ai saisi cette opportunité d’exercer en tant qu’éducateur. C’est vrai qu’au début, je ne savais pas si cela allait me plaire, je ne savais pas trop ce que j’allais faire de ma reconversion. Je savais que je voulais rester dans le football mais je ne savais pas dans quel poste. Le fait d’avoir eu deux ans pour voir si cela allait me plaire ou pas m’a permis de me rendre compte que c’était ce que je voulais et de continuer dans cette voie-là.

Patrick Vieira est arrivé l’été dernier et a fait commencer pas mal de jeunes cette saison. Pouvez-vous nous raconter un peu votre relation ?

Le coach est très ouvert au centre de formation. Nous avons des réunions au quotidien, il vient souvent voir les entrainements avec son staff. Il nous demande toujours notre avis quand il a besoin de joueurs. S’il a besoin d’un défenseur, il ne va pas venir choisir lui-même. Il va nous demander quel est celui qui mérite le plus et qui mérite d’être vu par le staff des pros, ce qui facilite notre travail au quotidien avec les jeunes. Il n’a pas peur de lancer des jeunes pour valoriser le travail que nous faisons chaque jour. C’est une très bonne chose que la passerelle entre le staff pro et le centre de formation soit solide car cela nous permet d’avoir des arguments quand on parle aux jeunes. Si on leur demande de travailler, ils auront une chance d’être vus par le staff des pros donc ils sont beaucoup plus à l’écoute et ils savent qu’en faisant des bonnes performances, ils auront des chances d’aller en A. Je pense que c’est important dans un club d’avoir une bonne passerelle entre le staff pro et le centre de formation.

Photo crédits : ISSOUF SANOGO / AFP

Nissart, Scouser. Xabi Alonso est l'essence même de la classe sur le terrain comme en dehors.