Jeu de dupes autour du Mondial 2022

Alors qu’elle devait se prononcer sur l’élargissement de la Coupe du monde 2022 le 5 juin, la Fifa a annoncé abandonner ce processus le 22 mai. Une décision purement géopolitique.

La Coupe du monde 2022 ne cesse de faire couler de l’encre. Dernier événement en date : la garde à vue de Michel Platini le 18 juin pour l’attribution de cette compétition. Si 16 des 24 votants de l’équipe sont aujourd’hui radiés, suspendus ou inquiétés par une enquête, les manigances n’ont pas cessé. Après le scandale des conditions de travail des ouvriers sur les chantiers des stades, la Fifa avait annoncé vouloir élargir l’édition à 48 équipes. Ce format, déjà programmé pour 2026, est loin de faire l’unanimité. Petit à petit, l’idée d’avancer cet agrandissement à 2022 avait vu le jour. Mais le 22 mai, l’organisation a officiellement abandonné cette tentative d’élargissement.

Pourtant, l’instance mondiale avait approuvé « l’étude de faisabilité de l’élargissement à 48 équipes » en mars dernier à Miami. Elle indiquait qu’une Coupe du monde à 48 était envisageable dès 2022. À une condition : que son organisation soit partagée avec un autre pays. Une annonce qui déplaisait fortement au Qatar. S’il avait évoqué une Coupe du monde régionale en 2010, le pays rentier n’avait plus aucune envie de partager la compétition ces derniers temps. « Organiser ce Mondial est inespéré pour le Qatar. Il n’a rien à voir avec les précédents pays hôtes. » développe Jean-Baptiste Guégan, auteur du livre Géopolitique du sport et enseignant en géopolitique du sport.

Des infrastructures mises en cause

Mais force est de constater que le Qatar n’aurait pas pu accueillir autant d’équipes seul. En 2026, 16 matchs supplémentaires (80 au lieu de 64) sont prévus par rapport au format actuel. Pour autant, l’événement est toujours étalé sur 28 jours. Avec ces augmentations, le ou les pays hôtes doivent proposer 10 à 12 stades. Jusqu’à présent, l’organisateur de la compétition n’avait besoin que de huit enceintes. En tentant d’ouvrir cette Coupe du monde à 48 équipes dès 2022, la Fifa a donc essayé de trouver de nouveaux sites. Certaines villes qataries avaient été proposées lors de la remise du dossier, mais faute d’habitants et de terrains constructibles, aucune n’avait été retenue par l’organisation dirigée par Gianni Infantino. Quant aux autres stades du pays, ils n’ont pas la capacité minimale (40 000 places) pour accueillir une rencontre du Mondial. Au-delà de la problématique des stades, il y aurait aussi eu un besoin supplémentaire de camps de base pour les équipes et les arbitres. Chose que le Qatar ne peut pas proposer. Dans son rapport, la Fifa définit cinq pays, choisis selon des critères de proximité, qui auraient pu co-organiser cette Coupe du monde avec le Qatar : l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Emirats Arabes Unis, le Koweït et Oman.

La péninsule arabique sujette à de nombreuses tensions

Avec son annonce fin mai, la Fifa s’est retrouvée dans une impasse. Une situation qui semble logique aux vues des relations qu’entretient le Qatar avec ses voisins. Ces dernières sont loin d’être au beau fixe. Depuis juin 2017, une coalition menée par l’Arabie Saoudite organise un blocus économique et diplomatique contre le pays. Dans cette coalition figurent aussi les Emirats Arabes Unis et Bahreïn. Ainsi, l’embargo empêche la libre-circulation des personnes entre les deux pays et l’Arabie Saoudite a rompu tous ses liens avec Doha. Toute co-organisation était donc d’ores et déjà impossible entre le Qatar et ces trois pays.

Restait donc le Koweït et Oman, deux pays qui ont gardé des bonnes relations avec le Qatar. Le sultanat d’Oman aide Doha à contourner le blocus, quand le Koweït jouait un rôle de médiateur dans le Golfe. Ils ne semblent donc pas être effrayés par la perspective d’une réponse saoudienne, mais ont tout de même refusé d’accueillir le Mondial 2022. Car la problématique des stades subsiste. Les deux pays possèdent des enceintes avec moins de 40 000 places, le minimum syndical pour accueillir une rencontre de la Coupe du monde. « Le Koweït et Oman n’ont pas les infrastructures requises pour co-organiser cet événement, mais ils ont surtout d’autres priorités. Investir autant, seulement trois ans avant le début de la Coupe du monde, ne serait pas bénéfique pour eux » analyse James Dorsey, auteur de l’ouvrage The Turbulent World of Middle East Soccer. « Le sultanat d’Oman développe un tourisme haut de gamme. Ils n’ont aucun intérêt à faire venir des supporters anglais ou russes sur leur territoire. » précise Jean-Baptiste Guégan, enseignant en géopolitique du sport.

« La Fifa veut se présenter comme l’ONU du football »

Au vu du contexte dans la péninsule arabique, cette tentative d’élargissement était donc vouée à l’échec. Mais alors comment la Fifa et Gianni Infantino ont-t-ils pu croire qu’une co-organisation était possible ? Ou du moins, y-ont-ils cru un jour ? Même si la tâche paraissait impossible, la Fifa avait tout à gagner en tentant cet élargissement. Sur le plan économique d’abord : un Mondial regroupant 48 sélections implique une augmentation des diffuseurs, des sponsors ; et donc des revenus. Ainsi, le passage de 32 à 48 équipes aurait pu rapporter jusqu’à 400 millions de dollars supplémentaires à l’instance mondiale.

Vient ensuite son poids à l’international. En accélérant la mise en place de l’élargissement de la Coupe du monde, l’organisation a tenté de jouer le rôle de médiateur dans la péninsule arabique. « La Fifa veut se présenter comme l’ONU du football. Mais l’ONU est régie par une charte de bonne conduite. La Fifa par un bilan comptable. » explique Jean-Baptiste Guégan. Derrière cette positon de médiateur, la Fifa entretient des relations plus informelles avec différents pays, comme la Russie, mais aussi l’Arabie Saoudite. Depuis le début de son mandat, Gianni Infantino a effectué de nombreux voyages pour voir le prince héritier saoudien : Mohammed ben Salmane.

Un rapprochement bénéfique pour les deux parties. La Fifa et son président s’assurent des bonnes relations avec les pays de la région alliés aux Saoudiens. Pour ces derniers, le sport fait partie du projet Vision 2030, lancé en 2016 et qui vise à faire sortir le pays de sa rente pétrolière. Ainsi, la Coupe du monde 2022 au Qatar est perçue comme une défaite. Riyad a donc tenté de mettre des bâtons dans les roues de son voisin. Le blocus en est le plus bel exemple. « L’un de ses objectifs était de retarder les travaux pour la Coupe du monde », explique James Dorsey. Jean-Baptiste Guégan enchaîne : « L’Arabie Saoudite a tenté de mettre le Qatar en difficulté par rapport à ses responsabilités et ses engagements internationaux, dont la Coupe du monde fait partie. Doha a réussi à contourner ce blocus, mais il doit tout de même payer plus cher pour la construction des stades. » Après cette tentative infructueuse, l’Arabie Saoudite voyait d’un bon œil l’idée de la co-organisation : « Gianni Infantino a tenté de mettre en place cette co-organisation car il savait que cela pouvait lui permettre d’avoir des bonnes relations avec les Saoudiens et leurs alliés. En fait, la Fifa a tendu un piège au Qatar avec cette co-organisation. Doha ne pouvait pas refuser cette idée, on l’aurait accusé de vouloir bloquer le développement du football. » détaille l’enseignant en géopolitique du sport.

Crédit photo: JEWEL SAMAD / AFP