[Entretien] Thibaud Leplat, penser, connaitre et aimer le football (3/3)

Thibaud Leplat est un professeur de philosophie, écrivain et ancien journaliste sportif (il a notamment travaillé pour So Foot, El País ou Eurosport). Nous lui avons proposé un entretien à l’occasion de la sortie de son essai “La Magie du football, pour une philosophie du beau jeu ». Cet essai lui permet d’inscrire ses précédents travaux sur le football dans une pensée qui cherche à se défaire de la dictature du résultat pour remettre le jeu au centre des débats. Ce qui devait être un entretien sur son livre s’est très vite transformé en un riche et passionnant échange dans lequel on parle de jeu, d’Histoire, d’amour et de liberté. Il est rare de pouvoir échanger avec quelqu’un qui pense le football aussi précisément et intensément, alors on écoute. Du fait de sa longueur, cet entretien sera divisé en trois parties. En voici la troisième et dernière.

U10 : Quelle doit être la part du résultat et de la victoire dans un match de foot ? Un format si rare et si attendu comme une coupe du monde ne nous force-t-il pas en un sens à être plus indulgent sur le fond par rapport à d’autres compétitions plus récurrentes ?

TL : La question du résultat ne doit pas du tout être détournée ou repoussée. Simplement ce que je refuse de faire c’est de la séparer de la question du jeu. On ne peut pas séparer le jeu du résultat, ça n’a aucun sens. Personne ne joue pour perdre. Même si demain tu joues aux échecs contre Kasparov tu vas essayer de gagner. Il y a toujours un instant où on se considère d’égal à égal, un consentement originaire qui rend possible le duel. C’est l’essence du sport. Mais on confond le but du jeu – marquer un but de plus que l’adversaire – et le sens du jeu. Le sens du football ce n’est pas de marquer un but de plus que l’adversaire, la preuve, quand on marque un but le jeu s’arrête. Non, on joue au foot tout simplement pour jouer au foot. Quand on est avec ses potes, même on si prend une valise, on joue. Et quand tu es une équipe professionnelle, tu joues parce qu’il y a des gens qui viennent te voir. Jouer uniquement pour gagner est une vision très incomplète du sens du football« La gagne » est présente dans l’engagement du jeu mais « la gagne » toute seule éradique complètement la construction culturelldu football. Or, le processus de création, l’attention prêtée à la forme c’est exactement ce qui différencie le jeu de la guerre ou du travail. On travaille pour gagner de l’argent. Le jeu, lui, est gratuit. Le sport est complètement vain, c’est du gaspillage d’énergie, qui ne sert à rien d’autre qu’à « se dépenser », « s’éclater ». C’est une attention renouvelée à la « forme » dans tous les sens du terme. Exactement comme l’art qui n’a – en tout cas a priori – aucune autre visée que lui-même. Evidemment dans le cadre du professionnalisme on peut dire « il faut payer les joueurs, le stade… ». Dans ce cas-là ré-intervient la controverse : est-ce que le but du jeu c’est de gagner un match ou de faire venir des gens au stade ? Je pense qu’on ne peut pas séparer l’un de l’autre. Quand tu regardes dans l’histoire du football et même actuellement, les équipes qui gagnent de l’argent et qui sont les plus rentables sont les équipes qui jouent le mieux: Barcelone, l’Ajax… À ce titre, je reviens dessus, l’Ajax de 2018-2019 a permis de faire voler en éclats tous les poncifs sur la gestion de ce sport. On a bien vu que ce n’était pas antithétique d’avoir des jeunes et de bien jouer, d’avoir des jeunes et d’avoir des résultats, de vendre la moitié de ton équipe mais de continuer dans la même idée de jeu… tout a volé en éclats. Quand on regarde les catégories inférieures en Espagne c’est la même chose depuis quinze ans. La sélection fonctionne par générations, par idées, par profils, et pas du tout sur des qualités individuelles. C’est le jeu collectif qui donne du sens aux qualités individuellesLes Espagnols savent très bien éduquer, faire progresser les profils comme Ben Arfa ou Samir Nasri. En France on en est incapables. Pour masquer notre incapacité à générer un engagement collectif on évoque alors volontiers le problème disciplinaire en rejetant la faute sur des gamins qui ont eu le tort de remettre en question la hiérarchie. C’est une illusion. Les problèmes disciplinaires ne sont pas la cause mais plutôt la conséquence du fait qu’on n’ait pas réussi à convaincre ces gamins, à les faire progresserEn France, la qualité technique est presque devenue un problème parce qu’elle vient démentir les idées inculquées de force, de puissance, d’impact. C’est d’ailleurs intéressant ce qu’a dit André Villas-Boas à son arrivéà l’OM. Il a rappelé un fait que certains ne cessent de rappeler depuis plusieurs années : la France est restée hermétique à toutes les évolutions techniques, tactiques qui se sont faites autour d’elles depuis au moins 15 ans. Cest passé assez inaperçu mais ce n’est pas rien de dire celaLe problème c’est que lorsque tu gagnes la coupe du monde, c’est-à-dire une compétition dont le niveau tactique général est assez faible mais qui revêt une importance politique aussi capitale, c’est difficile de changer les choses.

U10 : « Mélancolie », « destin », « oubli », « frustration », « tristesse », « désir »… ces mots sont de toi, dans le livre, pour parler de notre relation au football. On retrouve vraiment le vocabulaire de la relation amoureuse. Ta réflexion se termine d’ailleurs sur cette phrase : « un match de football est un désir organisé par des frontières spatiales (les lignes du terrain) et temporelles (les deux mi-temps) ».

TL : C’est en effet la conclusion d’une réflexion longue. L’être humain est un être de désirs. Ce n’est pas moi qui le dis mais Spinoza et toute une tradition de philosophes. Le désir, c’est-à-dire vouloir plus que ce qu’on peut avoir. C’est aussi un synonyme de l’intelligence, de la perfectibilité. Mais la particularité du désir humain c’est qu’il est inatteignable, ou alors uniquement de manière très provisoire. Et ce, précisément parce qu’il ne s’arrête jamais. Parfois il se soulage quelques instants, mais très vite il redémarre. Et c’est exactement le propre d’un match de football, c’est la raison pour laquelle on continue à le regarder malgré les déceptions, les désillusions et les frustrations. Si on est lucide, le football, c’est un peu toujours la même chose. C’est exactement ce que disent ceux qui n’y connaissent rien : après tout le football c’est vingt-deux joueurs qui courent derrière un ballon. Comme le rap ou la musique classique, quand on ne fait pas l’effort de s’y intéresser, c’est toujours la même chose. Par contre si tu commences à chercher, tu vas voir les nuances et être capable de t’enthousiasmer sur quelque chose que tu n’aurais même pas relevé avant. C’est là que tu vas apprécier un contrôle orienté de Frenkie De Jong. Si tu ne sais pas ce qu’est un contrôle orientéce qu’est une sortie de balle à la Volpiana, tu ne peux pas t’enthousiasmer. C’est pour cela qu’il faut d’abord connaître le football pour pouvoir l’aimer. Tu pourras ensuite l’aimer davantage. Mais tu ne pourras l’aimer que de manière évanescente. Uniquement quand il va apparaître. Une belle action, c’est le football qui apparaît tout à coup. C’est ce qu’on dit quand on dit « ça, c’est du football ». Le beau jeu, en ce sens, tient quasiment du miracle. Ce n’est pas quelque chose nécessairement de plastiquement beau. Non, le « beau jeu » c’est ce quelque chose qui apparaît et tout à coup va réaliser un désir mais de manière provisoire. Ce que je relève dans mon livre c’est le paradoxe de la condition de l’amateur de football : il passe beaucoup plus de temps à être déçu, à attendre, qu’à être satisfait. Exactement comme l’amoureux.

C’est Roland Barthes qui dit « je suis amoureux parce que j’attends » (Les fragments d’un discours amoureux, 1977, NDLR). C’est l’attente qui définit l’amour parce que l’attente c’est le désir. Etymologiquement, le désir en latin c’est la desideratio. La sideratio c’est le fait de regarder une étoile, et la desideratio c’est le fait d’arrêter de regarder une étoile. Le désir c’est une nostalgie de l’étoile qu’on ne peut pas atteindre. Ce qui en fait quelque chose de très beau. Ça fait Victor Hugo en littérature, et l’Ajax en football. On essaie d’organiser le football pour que quelque chose apparaisse. Parfois elle n’apparait pas, tu t’emmerdes, tu es frustré, parfois même jaloux. Et parfois elle apparaît et il y a des miracles comme Real Madrid-Ajax (1-4 au match retour des 8èmes de finale de la dernière Champions League, NDLR). Ce qui fait que l’état général de l’amateur de football est bien, pour parler comme Freud, un état mélancolique, c’est parce qu’il alterne entre des phases dépressives et des phases maniaques, c’est-à-dire des phases de tristesse, de dépression et des phases extatiques d’explosionLa condition du supporter, c’est d’être déçu. Je t’aime même si tu gagnes.

U10: Tu parles de mélancolie, certes. Mais quel serait le propre de la mélancolie footballistique ?

Une seule question : Comment se fait-il, tout à coup, qu’on ait décidé de pas prendre le ballon avec les mains ? Pourquoi tout à coup des hommes ont décidé de ne pas utiliser l’outil qui fait, selon Aristote, notre caractéristique anthropologique principale, qui fait qu’on peut construire des outils, bâtir des murs, des ponts, se saluer et converser : la main ? Pour moi cette décision originaire qui fonde le football c’est une allégorie de la liberté humaine : se donner à soi-même ses propres obligationsDu coup, on va ensuite se fixer des règles pour s’entendre, une stratégieEt, pour rendre les choses encore plus difficiles, on va mettre en face de nous une équipe entière qui fera la même chose et viendra nous disputer la possession d’un même objet: le ballonSi tu regardes bien, pour comprendre l’intelligence collective à l’œuvre, ce qui est miraculeux dans les matchs de foot, c’est qu’aucun joueur ne rentre dans aucun joueur, comme dans les nuées d’oiseau chères à Juanma Lillo. Parce qu’on a organisé un duel selon des règles qu’on s’impose à soi-même, on est parvenu provisoirement à lutter contre le chaos. Et le football c’est aussi cela, un jeu avec le chaos. Quand tu as compris ça, tu as compris Bielsa, Guardiola… tu as compris les types qui ont la plus grande postérité à l’heure actuelle. Quand tu as compris ça, tu comprends qu’il y a des équipes qu’on n’oublie pas. Et à côté de ces hommesil y a l’équipe de France 2018 qui n’aura aucune postérité sportiveque personne ne va vouloir imiter, ou en tout cas pour les bonnes raisons. La France est crainte, mais elle n’est pas aimée. En gagnant de cette façon, ellea semé la frustration autour d’elle. La presse étrangère – faut-il le rappeler? – a été assassine sur cette équipe. Si on lit la même presse sur l’Allemagne 2014 ou l’Espagne 2010, ça n’a rien à voir.

U10 : On approche de la mise à l’épreuve ultime de l’amateur du football face à la réalité : la coupe du monde au Qatar qui approche, avec tout ce qu’il y a autour, tous les scandales. Et pourtant, combien réussiront à réellement refuser de la regarder? Doit-on refuser de la regarder ?

TL : C‘est la question irrésolue par les rédacteurs de Mediapart, par certains sociologues et par un certain nombre de discours critiques sur le football. Ces mêmes gens vont tout de même regarder les matchs de la prochaine coupe du monde. Et c’est à mon avis ça le point de départ qui rend la chose intéressante. En dépit de tout ce qu’on raconte, on continue à regarder. Un peu comme le cinéma, où on peut se dire qu’untel n’a pas payé ses impôts, a divorcé de sa quatrième femme, cela ne nous empêchera pas d’admirer l’œuvre produite. L’oeuvre en elle-même est autonome. Ce qui s’y passe est indépendant du contexte dans lequel cela se passe. Et la coupe du monde fait figure de « match de tous les matchs ». C’est pour cela que dans un cadre avec une telle pression liée au résultat, revendiquer une certaine conception du football, qui soit une conception ouverte, est à mon avis d’autant plus admirable. On pourrait même discuter sur l’objectif de vouloir gagner la coupe du monde, qui n’a aucun sens en soi. Il y a des compétitions internationales tous les deux ans et même tous les ans maintenant avec la Nations Cup. Un jour on gagne, un autre on perd. L’essentiel est bien évidemment ailleurs. Gagner ne donne pas raison. Quand tu as gagné, tu as gagné. Point. Pour donner raison à quelqu’un il faudrait reprendre minute par minute tout ce qui s’est passé dans un match, toute la chaîne de causalités qui a permis d’obtenir telle ou telle chose. Et encore on constaterait qu’il y a beaucoup de hasard, beaucoup d’imprévu dans un match de football. À ce titre, la coupe du monde fait vraiment figure de monde à part, qui est lié pour beaucoup à l’enfance, à la répétition, au rituel où on compte les années qui passent. Ce que je constate sur les évolutions récentes, c’est que la qualité de jeu diminue à mesure qu’on a voulu ouvrir la coupe du monde, notamment aux petites équipes. Le fait d’avoir des équipes à niveaux très divers a tendance à rassembler tout le monde sur un même modèle de jeu. C’est-à-dire ne pas prendre de risque, défendre pour peut-être réussir à emmerder un grand. Et le grand lui-même va faire la même chose par peur de perdre ce match-là. À la dernière coupe du monde, tout le monde jouait de la même façon. Deux lignes de quatre, beaucoup de contres… On attend les coups de pied arrêtés, un coup franc. Ce qui, en un certain sens, est la négation absolue du « beau jeu ». Ce que je vais dire est totalement hétérodoxe, mais le fait d’ouvrir les compétitions aux petites équipes a tendance à créer un nivellement du jeu par le bas. Les grands ont peur de perdre contre les petits, et les petits se disent que si ils commencent à jouer au ballon ils n’obtiendront rien, donc ils bloquent tout. En face de cela il y a l’évolution de la Ligue des Champions qui a l’effet totalement inverse. On évolue vers une ligue fermée réservée aux grandes équipes. Et qu’est-ce qui s’y passe ? Le contraire, c’est-à-dire que les styles de jeu varient énormément. Le risque sportif se déplace : il n’est plus uniquement dans le résultat, il est aussi dans le fait qu’il faut vendre les droits télé, il faut faire venir les gens au stade, il faut rentabiliser les transferts, donc il faut attirer de l’audience, bref, il faut séduire. On se retrouve avec des styles de jeu très différents, des entraineurs très charismatiques, une vraie recherche au niveau du jeu. Ce qu’il n’y a pas du tout en coupe du monde. La Ligue des Champions est maintenant la meilleure compétition à regarder. Tu as tous les ans des entraineurs comme Klopp, Pochettino, Guardiola, Ten Hag etc. Il y a un processus global de progression du jeu par la recherche. Chacun essaie de surprendre son adversaire, et on revient à l’essence de ce qu’est la stratégie : quand tu joues à armes égales, comment t’y prendre pour l’emporter, pour créer un avantage à ton profit. Ce qui stimule la stratégie c’est bien l’égalité. Lorsqu’on n’est pas à armes égales, il n’y a aucun intérêt à se différencier. Si l’on n’envisage donc le football que comme un rapport de force, il n’a pas d’intérêt autre qu’un combat de boxe entre un poids lourd et un poids mouche. C’est une idée hétérodoxe parce qu’on a tendance à dire « vive les petites équipes, à bas le football business », mais, si l’on regarde sérieusement l’évolution tactique c’est l’évolution inverse. Le jeu a plus tendance à se développer dans le cadre de ligues fermées que dans des compétitions plus ouvertes. À mon avis, plus on va ouvrir des compétitions, plus on va assister à des compétitions comme la dernière coupe du monde, et donc à terme perdre des spectateurs. La posture idéologique qui consiste à dire « à bas les ligues fermées, vive le beau jeu » ne fonctionne pas. « Démocratiser » une coupe du monde, la rendre accessible à tous est une idée séduisante politiquement mais sportivement un peu simpliste. Les coupes du monde plus anciennes étaient le rendez-vous des grandes équipes, des coupes du monde à douze ou vingt dans lesquelles il n’y avait que des grandes nations. C’était la crème de la crème donc il fallait forcément se différencier des autres et innover.

Photo crédits : Marco BERTORELLO / AFP