COUPS DE FRANCE, ÉPISODE IV : PAU FC – FC GIRONDINS DE BORDEAUX

La Coupe de France. Le théâtre des rêves et de l’irrationnel. Le berceau des plus beaux exploits. Calais, Carquefou, Quevilly, Les Herbiers. La Coupe de France, c’est aussi la Coupe de la France. La plus lumineuse des vitrines pour ces patelins ordinairement de l’ombre. Cette année, à qui le tour ? C’est la mission qu’on s’est fixée pour chaque week-end de coupe : dénicher LES petits poucet de cette édition 2019-2020 et vous les faire découvrir, à notre sauce.

Tentative numéro 1 (réussie) : quand Epinal fit chuter Sochaux

Tentative numéro 2 (toujours réussie) : Hombourg-Haut bourreau d’Auxerre.

Tentative numéro 3 (échouée) : Reims Sainte-Anne s’incline contre Montpellier.

Tentative numéro 4 (réussie) : Pau FC (N) – FC Girondins de Bordeaux (L1). Jeudi 16 janvier, 20h55, Stade du Hameau, Pau (64). 16e de finale de Coupe de France.

Jusque-là, notre périple hivernal nous avait contraint à nous cailler les miches dans le Grand-Est. Alors pour ce prochain tour, nous avions envie de nous réchauffer un peu dans une partie de l’Hexagone qui dit « chocolatine » : direction le Sud-Ouest et son soleil de plomb. Ce 16e de finale nous amène au Royaume de Navarre, en terre béarnaise, « une principauté isolée » selon son ennemi basque.

Le club sur lequel nous avons misé pour cet épisode se trouve dans une ville où le football est relégué au second voire troisième rang dans la hiérarchie sportive. Une ville connue pour son château, sa vue imprenable sur la chaîne des Pyrénées et ses bars qui n’ont rien à envier à nos amis bretons. Une ville où l’affluence est parfois digne d’un décor de western, capable de faire passer Roubaix pour une métropole branchée. Une ville où le maire est impliqué dans une affaire d’emplois fictifs présumés (François Bayrou et non Fillon, même si ça aurait pu aussi marcher). LA ville du roi Henri IV pour les fâchés avec l’histoire qui nous lisent… Bienvenue à Pau !

Vu le château, pas étonnant que le duc Adrien Rabiot ait joué ici.

Les bipèdes n’ont qu’à bien se tenir

Ici, au pays de l’ovalie et de la balle orange, le ballon rond se fait une place (avec 9 clubs, le football compte le plus de licenciés tous sports confondus). Dans l’ombre de la Section Paloise et de l’Elan Béarnais, le Pau FC, fondé en 1959, monte en puissance. La cité royale le sait : ce fabuleux 16e de finale est l’occasion rêvée de mettre un coup de projecteur sur le football. Et quoi de mieux qu’un derby aquitain pour rassembler une ville autour d’un même sport ? Le Pau FC reçoit le club phare de la région : les Girondins de Bordeaux.

« Certains Palois ne savent même pas qu’il y a du football dans leur ville, j’espère que grâce à ce match, la donne va changer », s’enthousiasme Christian, abonné au club depuis 34 ans. Un sentiment partagé par Pascal, sympathisant du Pau FC depuis 1999 : « Si Pau montre une belle image et que l’on réussit à arracher une victoire, je pense que l’on pourra attirer de nouveaux supporters. » Il faut dire que cela faisait 22 ans que les footeux de la cité béarnaise étaient sevrés d’affiches de prestige. La dernière remontant au 27 février 1998 et la fameuse réception du Paris Saint-Germain en 8e de finale de Coupe de France. Ce soir-là, le Pau FC s’incline après prolongation, 1-0 sur un but de Rai, jugé pour la plupart hors-jeu. « Tout le monde l’a vu, sauf l’arbitre : je l’ai toujours en travers de la gorge », ironise Christian. 

La fin de cette disette est synonyme de renaissance. 22 ans après, le parfum exaltant de la Coupe de France s’apprête à refaire vibrer le Stade du Hameau (l’ancienne enceinte du Pau FC), l’antre de la Section Paloise, le club de rugby évoluant au plus haut niveau. Le nouveau stade, qui n’a toujours pas de nom (même si certains l’appellent « Nouste Camp », sans doute pour rappeler que le Pau FC, c’est le Barça), et ses 1 200 places n’a pas la capacité suffisante pour accueillir pareil événement. La date de la rencontre témoigne également de l’importance du rugby. Le match a dû être programmé le jeudi soir. La faute aux rugbymen qui reçoivent le samedi, sur ce même stade, Leicester en Coupe d’Europe. Peu importe, un terrain de Coupe de France reste un champ de patates comme un autre. Avec le Hameau, l’une des pires pelouses du Top 14, les joueurs sont servis. 

L’intégration de Rémi Oudin dans sa nouvelle équipe se passe bien.

Malgré les deux divisions qui séparent les acteurs du jour, le petit Poucet a des raisons d’y croire. D’un côté parce que les Girondins, comme à leurs habitudes depuis 2010, sont à la dérive en championnat. Et ce ne serait pas la première fois que le club au scapulaire se ferait sortir par plus faible que lui comme le prouve la récente élimination à Granville (CFA) en 32e de finale, il y a deux ans. De l’autre, car les Palois, actuels 4ème du championnat de National et auteurs d’un superbe début de saison, n’ont jamais été aussi proches d’une montée historique en Ligue 2. 

Mais c’est bien là tout le dilemme béarnais : peut-on créer l’exploit et passer au tour suivant sans y laisser de plumes, préjudiciables pour la suite du championnat ? « La priorité reste le National. » Tel était le mantra ainsi dit et répété dans la presse par l’entraîneur Bruno Irles, ancien joueur de l’AS Monaco et habitué du petit écran sur Canal+. 

STUP-EFIANTS ET JAUNE 

N’en déplaise au technicien, les supporters pousseront leurs joueurs jusqu’au bout. La preuve, plus de 15 000 places ont été vendues. Ce soir, le stade sera plein à craquer, au grand bonheur des Supporters de la Tribune Ultra Paloise (STUP). Ce groupe ultra, créé il y a maintenant 4 ans, est né d’un constat, ou plutôt d’une lassitude : « alors que le Pau FC était en quatrième division, on s’est dit qu’il fallait s’y intéresser de plus près car nous en avions un peu marre de voir toujours les mêmes équipes à très haut niveau », explique Tom, un membre actif du groupe. 

Les anciens ont peu à peu laissé leurs places aux jeunes, qui en ont alors profité pour se structurer et monter l’association. Aujourd’hui, la STUP et sa trentaine de membres n’ont pas à rougir face aux « 16e homme » et « Green Fire », leurs homologues du rugby et du basket, beaucoup plus nombreux. « Nous sommes un des groupes qui donnent le plus de voix par rapport aux autres associations de supporters du championnat, même si nous sommes parfois 5 ou 6 lors des matchs à l’extérieur. » À leur décharge, le Pau FC est le club le plus délocalisé de National. « Notre plus court déplacement est à 4h30 de route. » Comme quoi, les clichés locaux précédemment énoncés ne sont pas totalement faux.

Inévitablement, avec ce 16e de finale qui les attend, l’engouement n’a jamais été aussi fort pour les ultras. « Nous ne pouvions pas espérer mieux. Nous avons beau être une terre de rugby, je pense qu’il y a autant d’aficionados de football, si ce n’est plus. J’ai célébré le tirage comme un tirage de Coupe du Monde, je n’avais jamais ressenti cela. Je préfère une finale de Coupe de France perdue, qu’une montée en Ligue 2 », s’exalte l’ultra jaune et bleu. Romain, son ami, n’est pas du même avis : « Nous sommes l’avant-dernier plus petit budget du championnat, c’est déjà une anomalie que nous jouions les premiers rôles. Quel que soit le résultat, cela promet une belle fête. » La troisième mi-temps s’annonce déjà belle. 

LE MATCH : Pau, Le Hameau, te amo 

Les présentations faites, place au récit de ce match tant attendu. Il est 20h quand la STUP, qui a déjà commencé l’apéro depuis deux heures sur le parking, décide de rejoindre le public qui se bouscule au portillon. Fumigène en main, répétition générale pour les ultras. Ils auront fort à faire contre des Ultramarines (ultras bordelais), qui se sont déplacés en masse.

Petit à petit, les gradins se remplissent. À quelques minutes du coup d’envoi, le terrain est déjà enfumé par les premiers craquages de fumigènes bordelais. La STUP, logée dans la tribune d’en face, répond en déployant un tifo géant aux couleurs du club, tandis que les 22 protagonistes débarquent sur la pelouse de Top 14. Comme annoncé avant le match, le tacticien béarnais a fait tourner (six titulaires habituels ne sont pas alignés dont Guendouz et Gueye, premier match pour Zahary). Sans surprise, ce sont les Bordelais qui se créent les premières occasions. Néanmoins, ce sont les locaux qui débloquent le compteur dès la 23e minute. Grâce à un coup franc excentré, Moustapha Name, qui guettait aux abords de la surface un second ballon, ouvre le score d’une frappe rasante. Ce n’est pas un essai ou une transformation, mais la température grimpe d’un cran. Les ultras rallient les autres supporters de la Tribune Nord. Les plus sceptiques d’entre eux commencent à y croire. 

Le fumigène du KOP palois est très vite intercepté par la sécurité visiblement renforcée par une préfecture peu habituée aux ambiances du football populaire. Le public, pourtant familier des tampons, cathédrales et plaquages hauts, estime l’arbitre trop laxiste et s’égosille à chaque contact sur le terrain. La réaction girondine est opportuniste. Maja surgit au premier poteau et contre du gauche le dégagement du défenseur qui lobe le portier palois décontenancé (Bertrand). Mais, deux minutes plus tard, les Jaune et Bleu reprennent l’avantage. Au bout d’une contre-attaque folle, Jarju désarçonne la défense bordelaise en s’appuyant sur Cheikh Sabaly (non, ce n’est pas un joueur des Girondins), lequel parvient à lui remettre. Seul face à Poussin, il concrétise l’action. Les supporters exultent. Les « ils sont où les Bordelais ? » scandés par la STUP sont repris à l’unisson par le Hameau. Plus de doutes, ce soir, David va regarder Goliath dans les yeux. Le score est de 2-1 à la pause.

À la reprise, les Girondins poussent et dominent avec une première tête de Benito bien stoppée, un centre de Cafu qui trouve le poteau puis Hwang la transversale. Oui, la chance sourit aux Béarnais. Mais ajoutez à cela du réalisme, de l’esprit d’équipe, de la hargne, avec un Maxime Poundje dans toute sa splendeur, accompagné d’un motomariniste (Cafu) dans le camp adverse, et vous en faites un cocktail des grands soirs. 

Les Girondins dans la sauce béarnaise

Les Girondins reprennent espoir après un splendide coup franc signé De Préville à 10min du temps réglementaire. Bertrand ne peut rien faire. 2-2. Les prolongations laissent le public dans l’expectative. Les premières crampes apparaissent pour les pensionnaires de National. Alors que l’on se dirige vers une séance de tirs au but et que les Palois ne s’étaient plus procuré d’occasion depuis une bonne heure, le miracle se produit. Zahary est laissé complètement seul au second poteau. Sa tête passe sous la barre de Poussin. Le joueur prêté par Caen croit avoir libéré le Hameau quand le but est refusé dans la foulée pour hors-jeu. La foule debout et révoltée n’a pas le temps de se calmer qu’un nouveau ballon est déjà dans les filets. La désillusion n’aura duré qu’une poignée de secondes. D’un éclair de génie, Gueye a profité de l’offrande laissée par la passe en retrait mal appuyée d’Aït Bennasser pour tirer du droit et tromper Poussin. Cette fois, c’est la bonne : 3-2. Le Pau FC repasse devant. L’ambiance est intenable, insoutenable, irrespirable. À bout de souffle, le coup de sifflet final sonne comme une délivrance. La pelouse est prise d’assaut par les supporters. Le Hameau enlace ses héros. Certains viennent chambrer les Utramarines pendant que le speaker joue au médiateur : « Quittez la pelouse, vous gâchez la fête, c’est tout ce que vous faites. » En vain.

C’est donc ça la WWIII ?

La STUP, elle, reste en tribune jusqu’à ce que tout rentre dans l’ordre. Un quart d’heure plus tard, la foule finit par être évacuée et les Jaune et Bleu reviennent fêter la victoire avec les leurs. La Ligue 2 est oubliée, les esprits sont ailleurs. Les Béarnais ont sorti un club de Ligue 1. Le Hameau a chaviré. Les rugbymen peuvent aller se rhabiller. Ce soir, à Pau, c’est le football qui a triomphé. La devise du club n’a plus lieu d’être. « Vaincre ou sourire » : pourquoi choisir quand on peut faire les deux ?

Couverture crédits : Yahoo sport
Images et vidéos : crédits : Maxime Mullot/Ultimo Diez