Le beurre dans les épinards, le sel dans les pâtes, la vinaigrette dans la salade, voilà comment l’on ne pourrait pas définir Toni Kroos. Car oui, l’allemand signifie bien plus que cela au Real Madrid. Véritable chef d’orchestre, Toni Kroos est pourtant victime de son profil qui ne saute pas aux yeux du tout-venant. Il est en effet sous-estimé dans une époque où les statistiques visuellement impactantes se font la part belle dans la distribution des premiers rôles du star system.

Pourtant adoubé par ses pairs, Toni Kroos peine à glaner la reconnaissance qu’il mérite auprès du grand public. « Joueur de baballe» pour certains, ses détracteurs ne manquent jamais de souligner la platitude supposée de son activité sur le terrain. Réputé lisse, il est rare de voir le stratège allemand s’illustrer avec un retour défensif à l’arrachée, un slalom «messiesque » ou une prise de judo qui brise l’épaule de l’attaquant adverse. C’est vrai, Toni Kroos ne répond pas non plus aux canons du joueur moderne capable de répéter les courses de 80 mètres à haute intensité si chères au jeu de transition. Pourtant, Toni n’a pas eu besoin de tout ça pour marquer de sa maestria un Real Madrid qui a fait l’Histoire.

Toni chef d’orchestre

« Les matches de Madrid vont toujours au rythme de Kroos. Il est l’un des joueurs les plus importants de l’équipe car il gère le ballon et le rythme auquel nous jouons. Si Toni veut que nous ralentissions, nous ralentissons. S’il veut que nous allions plus vite, nous allons plus vite. On joue en fonction de Kroos. »

Ces mots sont signés Casemiro durant le documentaire hommage à Toni Kroos, sorti l’année passée. Ils illustrent à la perfection le rôle du stratège allemand au sein du collectif madrilène. Toni dicte, au besoin, les fulgurances et les ralentissements des phases de jeu madrilènes.

Plus intéressant que de le dire, il convient de détailler avec quelle habilité il commande ses troupes. Capable d’évoluer en tant que milieu offensif axial ou excentré, il est redescendu progressivement dans un rôle de milieu relayeur voire défensif à l’occasion. Une polyvalence qui lui permet d’être régulier sur le plan technique aux abords des deux surfaces, défensive et offensive. Il peut donc à la fois être efficace dans le jeu de position où, par sa qualité de passe et de placement, il est capable de trouver le décalage. Dans le jeu de transition, son excellente lecture du jeu lui permet de compenser son manque de vitesse et ainsi de se trouver au bon endroit au bon moment pour servir ses coéquipiers les plus véloces.

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Une vista qui lui permet de penser la suite de l’action avant de recevoir le cuir. Toni Kroos, par cela, est relativement imperméable à la pression adverse, qu’il déjoue souvent grâce à un habile dribble de dégagement. Une excellence technique et tactique qui a permis lui de ne pas attendre la percée des Verts aux municipales pour tendre vers le zéro déchet. Zinédine Zidane illustre, par cet aspect,  l’importance de l’ex-bavarois au sein du documentaire qui lui est consacré :

« J’adore regarder Toni s’entraîner. Ce sont des entraînements exceptionnels. Je ne dis pas ça comme ça. Je ne l’ai jamais vu perdre un ballon. Enfin, peut-être une fois. Son jeu est toujours élégant et efficace. Il n’est jamais dans un mauvais jour. »

Une déclaration d’amour confirmée par les faits, puisque c’est le joueur le plus utilisé de l’ère ZZ avec 160 apparitions… devant Sergio Ramos.

La balle lui colle au pied certes, mais Toni Kroos excelle aussi dans son utilisation. Il possède la remarquable qualité de prolonger le déplacement de ses coéquipiers par l’intermédiaire d’une transversale ou d’une passe à mi-distance dans le sens du jeu. Les admirateurs de David Silva apprécieront. À la passe, il est capable d’alterner jeu court, à mi-distance et jeu long avec un succès terrifiant : il n’a pas bouclé une seule de ses dix dernières saisons avec un taux de réussite inférieur à 90%. Un total stratosphérique, surtout quand on sait que cette saison, c’est le joueur le plus précis des cinq grands championnats lorsqu’il tente de trouver un coéquipier dans le dernier tiers du terrain : 90.3%. Joueur de baballe ?

Leader de l’ombre

Quand on parle du très haut niveau, on parle mécaniquement du mental nécessaire pour s’y établir et triompher. Pourtant, Toni Kroos traîne l’image d’un joueur lisse, pas forcément celui dont on attend que jaillisse la solution dans les moments difficiles. Il ne correspond pas aux stéréotypes du joueur allemand teigneux tel que le grand public peut se l’imaginer. Plutôt dans la soie, Toni Kroos ne s’est jamais fait expulser au cours d’un match. Pep Guardiola explique à merveille, dans son documentaire, le décalage entre l’impression visuelle qu’il dégage et la réalité :

« Toni est un joueur très intelligent, très cérébral, très calme. Bien souvent, lorsque les choses vont mal, on tient pour responsable les joueurs qui semblent plus froids ou plus techniques. Mais ce sont pourtant les joueurs les plus courageux. Et les joueurs qui crient le plus sont ceux qui se cachent le plus quand les choses deviennent compliquées. Toni est tout le contraire, dans les moments les plus difficiles, il est le plus courageux de tous. »

Évidemment, les leaders charismatiques sont cruciaux au très haut niveau. La starification du football moderne a d’ailleurs mis l’accent sur ces derniers, reléguant au second plan les leaders techniques. Un pressing déjoué par un dribble de dégagement, une transversale qui crée le décalage ou une interception sont autant de signaux positifs qui contribuent à rassurer et faire remonter un bloc équipe. Des micro-événements qui font parfois la différence dans la décision d’un match. Toni Kroos fait indéniablement partie de cette race de joueur, dont la régularité technique et émotionnelle permettent ce genre de basculement. Mathias Sammer conforte d’ailleurs cette idée, toujours dans le documentaire hommage au milieu madrilène :

« Kroos est un chef d’orchestre, l’homme qui donne l’équilibre. Kroos est celui qui dit dans le match : gardons notre calme, préparons le temps fort, mais vous devez me donner le temps de vous y emmener. »

Vers une retraite anticipée ?

Le natif de Greifswald est un homme occupé en dehors des terrains. Père investi dans un foyer composé de trois bambins, il concède aisément que leur éducation prend une part importante de son emploi du temps. Il est aussi à la tête de sa propre fondation, la Fondation Toni Kroos, qui désire venir en aide aux enfants handicapés, malades ou autistes. Des activités qui démontrent que sa vie ne tourne pas exclusivement autour des terrains.

Dans un entretien récemment accordé à GQ, il constate que « le monde dans lequel nous vivons n’est pas normal ». Une déclaration qui, dans son contexte, est relative à la gestion de la crise du coronavirus dans les hospices allemands pour enfants, où les effectifs furent réduits malgré les besoins. Il ne faut pas aller chercher bien loin pour penser que Toni Kroos possède un regard d’ensemble plutôt acerbe sur la société actuelle. Nul doute que son palmarès très bien garni et la déraison du milieu du football professionnel ont commencé à entamer son envie de s’éterniser en tant que joueur.

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Il assure d’ailleurs, au micro d’ARD-Sendung, qu’il n’est pas le genre de joueur qui traînera sa carcasse sur les terrains jusqu’à 40 ans :

« À 29 ans, j’ai prolongé de quatre ans et l’idée était de rester jusqu’à la fin. Et dans ma tête c’était aussi mon dernier contrat. Du moins, de longue durée. »

Doté d’un profil qui ne se base pas sur l’explosivité et la répétition des efforts à haute intensité, on peut imaginer qu’il rendrait des services à n’importe quelle équipe pendant encore quelques années. Une chose apparaît probable, c’est qu’on ne se rendra compte de l’immense trace laissée par le génie allemand qu’une fois qu’il aura raccroché les crampons.

Crédit photo : Pressinphoto/Icon Sport

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