Fernanguesh x Pogback : featuring frisson au Théâtre des Rêves

Depuis que la Premier League a appuyé sur Restart, l’invincibilité des Red Devils ne trouve plus le bouton pause. Le recrutement de Bruno Fernandes a réveillé l’esprit diabolique de Manchester et le retour de blessure de Pogba a prolongé l’insomnie. Les deux compères lustrent le collectif de la bande à Solskjaer et donnent de belles formes aux succès de MU. Analyse technico-tactique d’une collab’ qui ambiance la reine d’Angleterre et qui lorgne sur la plus belle des scènes d’Europe.

L’un s’est pointé fin janvier à Carrington, moyennant 55M d’euros. L’autre a remontré le bout de ses dabs quatre mois plus tard, moyennant certains frais d’hospitalisation. Une opération à la cheville et un méchant virus séparaient Bruno Fernandes et Paul Pogba. L’attente a laissé fleurir fantasmes et doutes chez les fans de Manchester United. Mais sans celui qui n’avait plus vu un poteau de corner depuis le 26 décembre, Bruno Fernandes a traîné son flow en solo, drivant un géant endormi sur ses frêles épaules. Depuis son arrivée, MU n’a plus connu la défaite. Bruno a fait chauffer la salle, déployant le tapis rouge pour le retour de Pogba contre Tottenham. Pour que le Français signe avec lui ce feat qui promet.

2 poètes enfin réunis, place au MC United

En débarquant du Sporting, Fernandes venait combler un manque au poste de numéro 10 du 4-2-3-1 de Solskjaer. Dans une équipe manquant d’ambitions offensives, et contrainte de rattraper le temps perdu suite au pire départ du club depuis la création de la PL (après 8 matches). Pour Pogba, la donne était différente. À l’occasion de son retour, le numéro 6 devait lui s’intégrer dans une équipe invaincue depuis 11 matches. Certains questionnaient sa capacité à mettre son ego de côté quand d’autres pointaient le potentiel manque d’équilibre défensif dont Man U souffrirait en alignant le duo franco-portugais.

Sur le site du club, Darren Fletcher était optimiste, à condition que chacun expérimente le cocktail eau-vin : « Tu dois être capable de sacrifier ce que tu fais de mieux pour aider quelqu’un d’autre à exceller, ce qui aide l’équipe à gagner. » Sages paroles, mais les seules choses que Paul a consenti à sacrifier, ce sont ses superflues arabesques. Si Pogba reste capable de confisquer sa dignité à l’entière défense de Sheffield, il le fait de façon efficace. Sans transformer le terrain en zone de freestyle.

Il faut dire qu’il n’a pas intérêt à énerver son ami ibérique. Fernandes a un tempérament de mâle Alpha. Ce n’est pas pour déplaire à Paul : le Portugais assume une partie du leadership. Désormais, le Français subit moins cette pression qui le liquéfiait. La lumière est partagée, et les critiques sifflent moins aux oreilles du Frenchy.

Fernanguesh dicte le tempo, Pog’ fait les backs

Surtout, la création du jeu n’incombe plus seulement aux tentacules de la Pieuvre. Fernandes sent et anime le jeu dans le dernier tiers adverse. Avec 5 buts et 4 assists depuis le Restart, il est LE joueur décisif de Manchester. Dans un rôle plus patient, Pogba permet de lier la défense à la ligne d’attaque et trouve des solutions vers l’avant, en priorité vers le Portugais. Le Français est meilleur que son acolyte pour organiser le jeu depuis une position basse. Il est celui qui, en moyenne, envoie le plus de passes à destination des 30 derniers mètres (8.37) et dans la surface (2.5), selon FBref. Son but et sa passe décisive ne reflètent pas toute l’importance qu’a la Pioche lors des actions décisives.

Pas question pour chacun de venir empiéter sur le temps de parole de l’autre donc. L’ancien du Sporting tire la quasi-totalité des coups de pieds arrêtés, Pogba lui a même offert un penalty, le scalp de Dier lui ayant suffi. Il faut dire que si le Portugais a parfois du mal à faire briller sur corner, il a inscrit un beau coup franc et 3 penalties – et en a provoqué 3.

Leur relation de proximité est rendue possible par cette capacité de Pogba à conserver le cuir, attirer les joueurs pour ensuite décaler Fernandes. Il n’est d’ailleurs pas rare que Bruno lui remette en retrait. Pogba est alors face aux lignes adverses et peut jouer au contrôleur aérien. Entre ouvertures dans la surface ou orientation à l’opposée.

Aussi, à l’orée des 16 mètres, l’heure est au dilemme pour chaque défenseur. Le 6 et le 18 ont chacun la qualité de frappe pour marquer de loin. Aston Villa en a fait l’expérience (0-3). Sur corner Bruno a trouvé Paul en retrait. Paul a trouvé les filets. Contre Brighton (0-3), c’est Pogba, en position de frappe, qui avait décalé un Fernandes chirurgical. Face aux Red Devils, il faut désigner son bourreau. Comme si le visage de Booba avait le choix entre le poing de Damso ou les phalanges de Kaaris.

Mais le mal de crâne ne s’arrête pas là. Faut-il supprimer l’espace interligne au Portugais et laisser l’opportunité à Pogba d’avancer librement, ou l’inverse ?

Une traction franco-portugaise sous label OGS

L’arrivée de Fernandes ayant considérablement augmenté le potentiel de MU sur attaque placée, Solskjaer a imaginé un système qui tend vers le 3-2-5 à partir de son 4-2-3-1. Tout part de Matic et de sa qualité de relance sous pression. Le Serbe vient se greffer au côté des deux centraux et libèrent les latéraux qui vont écarter le jeu plus haut. Wan-Bissaka et Shaw sont bien plus concernés en phase offensive et proposent des solutions et des idées, malgré leurs qualités techniques assez sommaires.

Ainsi, les deux Anglais vont majoritairement influencer le jeu sous deux aspects. Premièrement, Greenwood et Rashford, positionnés sur les ailes en faux pied, vont se ré-axer vers leur demi-espace respectif. Le premier ouvre le couloir droit à Wan-Bissaka pour dédoubler. Idem pour Rashford et Shaw à gauche. Deuxièmement, les latéraux et milieux défensifs adverses sont poussés à reculer. Non seulement car l’arrière excentré doit gérer deux joueurs, mais aussi car Greenwood et Rashford – à l’instar de Martial – vont courir dans le dos de la défense.

Pogba et Fernandes n’ont plus qu’à se délecter des espaces au cœur du jeu et peuvent faire remonter le cuir. Régulièrement, le Portugais, Martial et les deux ailiers recentrés font circuler la balle en carré, devant la surface. Jusqu’à trouver la faille ou pour ressortir vers Pogba et Matic qui peuvent piquer le ballon au-dessus de la dernière ligne ou écarteler la défense grâce aux latéraux.

Fernandes et l’effet papillon

Quand cette formation se révèle trop statique, Bruno est le détonateur. Grâce à un appel interligne, son agilité au dribble, sa science de l’évitement, il est à l’origine du changement de rythme qui va mener son équipe à tirer au but. Interprète de l’espace, il occupe l’entière largeur du terrain et demande sans arrêt le cuir. Sa spéciale ? Venir entre les lignes, être servi et au choix : dévier en une touche vers la pointe, ou effacer n’importe qui grâce à ses contrôles orientés fulgurants.

La position du Portugais influence le reste. Si les lignes se resserrent, il est capable d’aller décrocher plus bas, dans le couloir gauche par exemple. Un battement d’aile plus tard et Pogba s’est déjà projeté sans ballon vers la surface, alors que Greenwood ou Rashford sera venu prendre la place du numéro 10 afin de récolter le fruit de la relance de Manchester. Martial et Rashford permutent aussi et mènent les transitions. Greenwood est plutôt en bout de chaîne, où il laisse parler ses imprévisibles pieds ambidextres.

Malgré tout, chaque tentative n’aboutit pas. Mais comme le dit Solskjaer, Fernandes « est assez courageux pour faire des erreurs ». S’il peut jeter pas mal de déchets dans le dos des défenseurs et ne réussit que 76% de ses transmissions, il réussit 2.3 passes clés par rencontre. Preuves de son besoin d’être créatif, d’aller chercher des zones où l’adversaire sera en difficulté.

Pas encore disque de diamant

En plus de cimenter le jeu, le Portugais n’est pas en reste pour lancer le contre-effort. Sa personnalité insuffle un esprit guerrier à l’équipe. Martial récupère beaucoup de ballons exploitables et on a même vu Pogba les fesses par terre ! OGS a également son mercenaire serbe sous le coude. Matic complète le double-pivot et est essentiel pour asphyxier l’adversaire. Légèrement reculé, il est le vaccin appliqué aux contre-attaques en cas de perte de balle. Dès qu’il récupère, il s’empresse de relocaliser la pression sur le bloc opposé en jouant de l’avant.

Heureusement, car si United n’a encaissé que 5 buts lors des 6 derniers matches, la sérénité n’est pas du voyage quand le bloc est bas. Maguire se fait respecter au duel mais entraide et communication manquent cruellement à sa défense. Personne ne désire couvrir personne et De Gea n’est pas du genre à confiner ses filets.

Et alors que Matic et Pogba transmettent beaucoup de sérénité au moment de relancer, ils pêchent par excès de confiance. Matic a été capable de catapulter le cuir sur le bras de Bailly, offrant un peno à Bournemouth. Pogba ne sent pas toujours le souffle du pressing (Southampton) et il n’est pas du genre à rattraper ses conneries. D’ailleurs, Manchester a été en difficulté lorsque le pressing est bien exécuté en face. Villa (pendant 20 minutes) et Southampton ont joué cette carte.

Mais le jeu long de Maguire ou les profils de Pogba et Matic ont convaincu Solskjaer de prendre des risques à la relance. Quand il est coincé dans un essaim d’opposants et qu’il ne se sent pas pousser des ailes, le numéro 6 est propre et joue en remise. Et lorsque le plan fonctionne, MU efface la première ligne de pressing et place l’avenir de la progression en Pogboom. Lui fait parler sa puissance ou sa technique afin de driver l’équipe vers le but.

Collab’ longue durée ou simple one shot ?

Sans son duo Manchester ne jure que par la transition et le pressing est moins efficace. La formation anglaise recule inlassablement. Le pressing lancé en 4-2-4 laisse trop d’espace entre la première et la seconde ligne quand McTominay est aligné.

Actuellement le manque de profondeur de banc est la principale faiblesse de Man U. OGS a aligné le même 4-2-3-1 lors des 5 derniers matches. Une stabilité jamais vue depuis 93 chez les Devils. Une jolie dynamique s’est ainsi installée cependant, les 5 victoires et 2 nuls post-restart restent à relativiser. Depuis la reprise, le calendrier a été favorable. United a gagné face à des formations contre qui il perdait des points en début de saison. Il s’agira de réitérer ces performances contre les gros. Pogba et Fernandes se testeront face à Chelsea en FA Cup et finiront bien par affronter du lourd en Ligue Europa. En championnat, l’équipe au diablotin a son destin entre ses doigts crochus. Le Top 4 lui sera ouvert à condition de faire le job contre Leicester, lors de l’ultime journée.

Le Théâtre des Rêves pense Ligue des champions. Jusqu’ici Solskjaer a eu le flair et la diplomatie pour intégrer Pogba, Fernandes et une marée de jeunes. La Pioche sublime une équipe qui gagnait sans lui. Il fait rimer 3 points et beau jeu. Mais Pogba et Rashford étaient blessés avant la trêve. La régularité ne colle pas encore à leur peau. Ils devront tenir la cadence.

La Pieuvre, qui était sur le départ, a désormais de bonnes raisons de rester. Le coronavirus a allégé le porte-feuille de ses prétendants et Fernandes lui a fait une cour avantageuse. Le numéro 6 a lancé un cri d’amour au quatuor offensif de MU. Expliquant qu’il se régale de les « regarder jouer » et qu’ils lui « font aimer le football à chaque match. »

La Pioche et le maçon forme une alliance bankable, inscrit dans l’air du temps. Que ce soit sur YouTube ou à Old Trafford, Manchester United va avoir de belles images et des maillots à vendre. Sportivement, Paul Pogba a affiché ses ambitions, l’Angleterre est prévenue. Si [insérer un joueur de l’équipe de France de 2016] et Eder ne devraient pas partir en vacances ensemble, c’est bien un flirt franco-portugais qui fait voyager MU. Le mariage n’est pas encore consumé mais la lune de miel pourrait partir en tour d’Europe, option coupe de champagne aux grandes oreilles.

Credit photo : Pa Images / Icon Sport

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