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Le jour s’estompe peu à peu en ce 4 juillet 1954 à Berne, et la pluie se calme petit à petit. Certains pleurent, restent interdits et ne cachent pas leur déception pendant que d’autres sautent de joie et s’enlacent. Différentes réactions se lisent sur les visages, toutes les émotions s’y confondent. Mais ce que l’on entend le plus, ce que l’on retient le plus, c’est une voix. Oui une voix, celle d’Herbert Zimmermann qui ne peut contenir son bonheur, pour la simple et bonne raison que l’Allemagne de l’Ouest vient de marquer un but précieux dans l’antre du Wankdorf Stadion. Des phrases simples, limpides mais restées intactes dans les mémoires tant l’action à laquelle elles s’associent est symbolique. « Aus, aus, aus! Das Spiel ist aus! Deutschland ist Weltmeister! * ».

Oui. Neuf ans après la fin du second conflit mondial qui a laissé une cicatrice béante dans le cœur des Allemands, ce peuple qui se reconstruit lentement peut enfin s’extasier et laisser la joie l’enivrer.

Cette finale de Coupe du monde entre la Hongrie et l’Allemagne de l’Ouest fait partie de ces rencontres que l’on ne peut oublier puisque leur importance va au-delà du sport. Ce match mais surtout cette victoire marque un renouveau pour un pays divisé et affaibli. Pour ceux qui ont pour habitude de considérer le football comme un simple sport, vide de sens, qui n’apporte strictement rien, cet événement prouve le contraire. Cette génération de joueurs dirigée par Sepp Herberger et venant de Kaiserlautern, Cologne ou Hambourg n’était pas forcément destinée à remporter le premier des 4 titres mondiaux de cette nation. Rien ne laissait penser que c’était possible. Mais n’est-ce pas justement la définition du miracle ?

Sepp Herberger, l’homme sans qui rien n’était possible. (Source : DFB.de)

 

Si l’on va se concentrer sur l’Allemagne, il ne faut pas omettre le perdant qui arborait pourtant l’étiquette de favori. Comment est-ce possible ne pas remporter la reine des compétitions internationales lorsque l’on domine le football et que l’on a pour habitude d’écraser ses adversaires ? Comment est-ce possible de ne pas venir à bout d’une équipe que l’on a pourtant humiliée sur le score de 8 à 3 quelques semaines auparavant ?

Des dizaines de questions nous viennent à l’esprit, mais beaucoup restent sans réponse. Encore une fois, la raison a décidé de lâcher l’affaire et de laisser les choses se faire. Et c’est ainsi que l’une des plus grandes équipes de tous les temps, une génération dorée emmenée par un certain Ferenc Puskas, s’est inclinée. D’ailleurs, cette défaite est la seule entre 1950 et 1954. Sur cinquante parties jouées, une seule n’a pas eu une issue positive, et malheureusement, c’était le match le plus important de tous. Le match qui aurait pu placer cette équipe encore un peu plus haut au panthéon du football mondial. Mais il ne reste finalement que des regrets et de la déception pour cette sélection qui a réinventé le football à sa manière, pour en faire une véritable symphonie qui était -presque- toujours jouée sans fausse note.

 

Une rencontre pas comme les autres

C’est bien connu, un match de football ne s’arrête pas après dix minutes de jeu. Tant que l’homme en noir n’a pas porté le sifflet à sa bouche, rien n’est certain et tout peut encore arriver, puisque « la balle est ronde et une partie dure 90 minutes » comme le disait si bien le sélectionneur allemand. Cette phrase représente bien cette finale. Effectivement, après seulement huit petites minutes, les Magyares menaient déjà 2 à 0 grâce à Puskas puis Czibor. A ce moment-là, on a certainement dû se dire que le scénario du dernier match entre les deux équipes allait se rejouer. En tout cas c’est ce que le score laissait présager. Mais c’était sans compter sur les frères Walter, Helmut Rahn, Toni Turek, Jupp Posipal et autres Max Morlock qui ne se sont pas laissés abattre par ce début cataclysmique.

Si les hommes en rouge avaient pris le large rapidement, les Allemands n’ont pas mis longtemps avant de recoller au score. C’est ainsi qu’après seulement 20 minutes de jeu et un but de Rahn puis Morlock, on observait un retour à la case départ. Tout était à refaire pour l’un, tout était encore possible pour l’autre.

 

Les deux capitaines, Fritz Walter et Ferenc Puskás. (Source : fifa.com)

 

Chaque match de légende a ses anecdotes et faits marquants. Ce qui contribue à renforcer son poids dans l’histoire, ainsi que dans les mémoires. Justement, évoquons la pluie, a priori le plus normal des phénomènes naturels. Ce jour-là, la pluie était plus que ça. La faute, ou peut-être pas, à Fritz Walter. En effet, le pilier de la sélection allemande avait attrapé la malaria pendant la guerre ce qui l’avait rendu extrêmement sensible à la chaleur. Et c’est là que l’eau tient l’un des rôles principaux dans cette finale, car selon la légende, le sélectionneur aurait dit à son capitaine « Fritz, c’est un temps [idéal] pour vous ». Le joueur aurait ensuite répondu « Chef, je n’ai absolument rien contre », ce qui coule de source lorsque l’on n’aime pas la chaleur.  Si un jour de fortes pluies, on vous parle de ce Fritz Walter, vous aurez enfin l’explication.

Si la pluie n’a pas cessé, le match lui s’est arrêté après les 45 premières minutes. Et au retour des vestiaires, le score était toujours le même. Un score qui n’arrange personne, un score qui ne mène à rien si ce n’est à voir cette rencontre se prolonger. Ce 2 à 2 obtenu après seulement 20 minutes de jeu embêtait tout le monde finalement. Tant et si bien que les Magyares n’ont pas attendu pour lancer les premières offensives contre les buts allemands, ce qui a poussé Posipal et Kohlmeyer à se sacrifier afin d’éviter d’encaisser un nouveau but. Le danger régnait constamment dans la surface, mais si l’Allemagne pliait, elle ne rompait pas. Avec de la chance, du courage et de la dévotion, elle résistait aux coups de butoir du géant qu’elle avait face à elle.

C’est dans les dernières minutes du match que tout a basculé. Comme souvent me direz-vous, non ? La fin du match, le moment où la fraîcheur tout comme la lucidité commencent à faire défaut, un véritable instant crucial en somme. 84e minute. 6 minutes avant la fin du temps réglementaire. Ce qui personne ne pensait pensable se produit.

Schäfer nach innen geflankt… Kopfball… Abgewehrt. Aus dem Hintergrund müßte Rahn schießen… Rahn schießt! Tor Tor Tor Tor!*“. Silence. Le temps s’arrête, est-ce réel ? “Tor für Deutschland! Drei zu zwei führt Deutschland ! Halten Sie mich für verrückt, halten Sie mich für übergeschnappt!*”. Les mots de Zimmermann retentissent sur les ondes. Au diable la préparation réalisée la veille pour commenter ce match, le cœur l’emporte et c’est ainsi que la légende s’écrit. Ce qu’il vient de se passer est réel, rien n’est fictif ou inventé. L’Allemagne est parvenue à renverser le géant hongrois pourtant décrit comme incoercible. Et c’est un joueur, pourtant destiné à être remplaçant, qui a réalisé cet exploit.

 

Helmut Rahn libère l’Allemagne. (Source : DFB.de)

 

Quelques secondes plus tard, avant même que tout le monde n’ait repris ses esprits, le ballon de cuir se trouve déjà de l’autre côté du terrain, dans les cages adverses. Ferenc Puskás a égalisé. Pourtant le score ne change pas, et l’Allemagne reste devant, la faute à un hors-jeu. Mauvaise décision pour les uns, soulagement pour les autres. Pour la énième fois, tout oppose les 2 équipes. Et aujourd’hui encore, ce choix de l’arbitre anglais et de son assistant reste discuté puisqu’apparemment ce but était valable. Mais de toute manière, il est bien trop tard pour changer quoi que ce soit. Ce qui est fait est fait.

Les dernières minutes de cette partie passent comme des heures, tous les citoyens de la République fédérale d’Allemagne retiennent leur souffle. La vie est comme suspendue en attendant le coup de sifflet final. Ce coup de sifflet qui va offrir à l’Allemagne son premier titre mondial. Un dernier arrêt décisif de Toni Turek face à Zoltan Cizbor. Et voilà. Herbet Zimmerman peut exulter, l’Allemagne est championne du monde et l’impossible s’est produit.

La joie se répand comme une traînée de poudre, à tel point que tous les maux du pays s’évaporent le temps d’un instant. Comme une renaissance, les Allemands se sentent allemands de nouveau. Ils n’ont pas gagné cette Coupe du monde mais nous l’avons gagnée, disait Horst Eckel au Spiegel à propos des citoyens. L’unité fait un retour fracassant, imprévu, et apporte avec elle le sentiment d’appartenir à une nation, d’avoir à nouveau une identité. La notion de miracle, pour toujours associée à ce match à Berne, prend alors tout son sens.

 

Fritz Walter et Horst Eckel, portés en triomphe. (Source : Ruhrnachrichten.de)

 

En célébrant ce titre sur le terrain, personne ne se doutait de l’accueil qui allait être réservé à ces champions. Mais une fois la frontière traversée, ils ont compris l’importance de cette victoire. Leur train pouvait à peine bouger tant il y avait de monde sur les voies pour fêter le retour de cette équipe devenu légendaire. Autour de ces joueurs paradant de ville en ville, tout le monde voulait montrer à quel point la victoire les rendait heureux. Un journal munichois écrit d’ailleurs qu’ “aucun roi n’avait reçu un accueil aussi mouvementé“. La beauté du sport et son pouvoir sur les hommes a été, ici, mise au premier plan.

 

Les dessous d’une rencontre qui fait parler

Pour certains, l’Allemagne a gagné parce qu’elle a eu de la chance, pour d’autres elle a tout simplement été meilleure que la Hongrie en faisant le match de sa vie et enfin pour les derniers, elle a été aidée. Mais comment ?

Peut-être parce que les Allemands affrontaient une équipe, au sein de laquelle Ferenc Puskás était diminué depuis sa blessure à la cheville contractée lors du premier match contre ces mêmes Allemands, suite à un tacle de Werner Liebrich. Ou alors grâce à une aide pas forcément naturelle comme l’a d’abord clamé Puskás dans une interview pour France Football où il déclare suspecter les champions du monde de s’être dopés. Et le fait que plusieurs joueurs, dont Rahn et les frères Walter, aient attrapé la jaunisse environ deux mois après la finale semble aller dans ce sens. Le dernier buteur de la finale dira plus tard que cette infection était bel et bien due à une seringue infectée, mais que cette dernière avait été utilisée pour des injections de vitamines et de glucose.

Cette déclaration du joueur de Rot-Weiss Essen finira toutefois par être mise à mal. Et c’est une enquête de l’Université Humbolt de Berlin et de l’université de Münster qui s’en chargera. Ces recherches vont révéler qu’il ne s’agissait pas de vitamines mais de methamphetamine Pervitin, plus communément appelée “Panzer chocolate” car les soldats en prenaient durant la Seconde guerre mondiale afin de conserver leur lucidité le plus longtemps possible. Mais encore une fois, ce qui est fait est fait, comment revenir en arrière et changer cela étant donné que l’information a été révélée des années après ce match ? La question se pose, et pour la énième fois, la réponse est difficile à trouver.

 

La voix devenue légende lors de la Coupe du monde 1954. (Source : ARD.de)

 

Dire que le dopage est une bonne chose serait de la malhonnêteté, pourtant ne peut-on pas placer cet élément au second plan tant ce triomphe a été important dans l’histoire de l’Allemagne en général ? Sans lui, le retour au premier plan de cette nation aurait-il été le même ? L’identité du pays aurait-elle été retrouvée ? Il est difficile de le dire. En outre, si ce premier titre de champion du monde et les mots d’Herbert Zimmermann resteront gravés à tout jamais dans la pierre c’est uniquement pour cette raison. Puisque, comme évoqué plus haut, ce but salvateur d’Helmut Rahn a libéré un peuple qui était perdu après la révélation des crimes commis par le régime nazi notamment.

Au delà de la politique, l’histoire footballistique de l’Allemagne n’aurait probablement pas été la même sans cette victoire symbolique. La Bundesliga est arrivée officiellement, et comme on la connaît aujourd’hui, 9 années après cette Coupe du monde. Franz Beckenbauer, qui était un enfant au moment de cette victoire, n’aurait donc sûrement pas eu le même destin, au même titre que les autres géants allemands. Les répercussions de cette victoire se comptent par dizaines, et si l’Allemagne peut se targuer d’avoir quatre titres mondiaux, elle peut dire merci aux hommes qui ont écrit l’histoire ce 4 juillet à Berne.

Dès l’ores le dopage passe pratiquement au second plan. Bien que ce titre soit terni, ce n’est certainement pas ce que l’on retient. Aujourd’hui lorsque l’on parle du Miracle de Berne, ce n’est pas cela qui nous vient directement à l’esprit, mais l’importance de cette victoire pour les Allemands.

Il faisait le temps de Fritz Walter à Berne. Le tir d’Helmut Rahn a crucifié la Hongrie. Les mots d’Herbert Zimmermann ne cessent de résonner dans les têtes, et comme un miracle, l’Allemagne est championne du monde. Pour le plus grand bonheur d’une nation qui peut enfin reprendre sa marche en avant.

1: Fini ! Fini ! Fini ! Le match est fini ! L’Allemagne est championne du monde !

2 : Schäfer fait un centre… Tête… C’est repoussé. Rahn devrait tirer de loin… Rahn tire ! But But But But !

3 : But pour l’Allemagne ! 3 à 2 pour l’Allemagne ! Dites-moi que je suis fou, dites-moi que je suis malade !