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« Aime le Rayo, hais le racisme ». Ce slogan, il est inscrit partout sur les murs de l’Estadio de Vallecas. L’antre du Rayo Vallecano, au sud-est de Madrid, est connu pour être un bastion de la lutte antiraciste et antifasciste. La réputation du club découle d’ailleurs plus des actions sociales qu’il a pu mener, des causes défendues par ses supporters, que de ses performances sportives. Relégué en deuxième division espagnole la saison dernière, le Rayo a vécu des jours meilleurs. Le niveau affiché sur le terrain n’est cependant pas le principal problème des fanatiques de Vallecas récemment. Comme ils se plaisent à le chanter à chaque rencontre depuis le mois d’août « No importa la división », ils seront toujours là, comme ils l’étaient en troisième division au milieu des années 2000.

Le problème, ces temps-ci, c’est que la direction du club a pris un virage pour le moins inattendu. Malgré une apparence toujours sympathique de club de quartier, comme en témoigne le maillot arc-en-ciel censé défendre les droits de la communauté LGTB, la vérité est beaucoup moins reluisante. Le président Martin Presa multiplie les prises de décisions farfelues, à l’instar de l’ouverture d’une franchise en deuxième division américaine de soccer, le « Rayo Oklahoma ». Quand on sait que recruter un joueur représente un effort financier titanesque pour les banlieusards madrilènes, cette lubie apparaît plus comme une hérésie que comme un investissement sur le long terme. Le club américain est d’ailleurs en faillite depuis peu, preuve de l’incohérence totale du projet.

La gestion sportive du club n’en est pas pour autant meilleure au sud-est de la capitale espagnole. Le club, après avoir enchanté la Liga de son football chatoyant, prôné par Paco Jémez, vit un véritable enfer. Une descente à la dernière journée en mai 2016, et une bien triste 16ème place qui laisse actuellement envisager le pire.

La dernière provocation en date du président Presa pourrait bien être la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il s’agit du recrutement, avorté, de Roman Zozulya, footballeur ukrainien évoluant au Betis Seville. Le prêt de six mois était acté avec le club andalou, le contrat signé, et le joueur fraîchement débarqué en territoire vallecano. Le problème, c’est que dans les bagages du joueur se trouvait une réputation pas franchement en harmonie avec les valeurs du quartier et de ses habitants. En effet, lors de son arrivée à Séville, le joueur arborait une veste où figuraient un blason pouvant porter à confusion sur ses opinions politiques, et des inscriptions en ukrainien. Le joueur, accusé de tendances néonazies, a tenu à démentir immédiatement. Cependant, l’histoire ne s’arrête pas là. Les preuves s’accumulent, et sont connues de tous ceux qui s’intéressent au sujet : Roman Zozulya est néo-nazi. Lorsqu’il évoluait au FK Dnipro, il était de notoriété publique qu’il aidait le bataillon Azov à recruter des membres. Il s’agit d’une organisation paramilitaire dont les accointances néo-nazies n’ont jamais été dissimulées. Son soutien était également financier envers le groupe, preuve d’un engagement solide.

Alors forcément, quand un tel personnage débarque en terre antifa, la réaction est cinglante. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre, et très vite, des tags plus qu’hostiles apparaissent dans le stade, une banderole est déployée à l’entraînement et un groupe d’une petite vingtaine d’ultras investit le centre pour s’entretenir avec les joueurs et le staff. Le 31 janvier, la « Plataforma ADRV », un regroupement de la quasi-totalité des groupes de supporters du club, publie un communiqué exprimant son rejet vis-à-vis de l’ukrainien.

Aussitôt, la presse espagnole s’empare de l’affaire et en fait ses gros titres, avec en ligne de mire le groupe Ultra qui occupe le virage du stade : les Bukaneros. Les « Pirates » sont présentés comme les seuls à s’opposer à la direction de manière intolérante, devenant la cible privilégiée de la fachosphère. Marca va jusqu’à titrer « Zozulya et l’autodestruction du Rayo », rejetant plus la faute sur les supporters rayistas que sur la direction du club. Le joueur s’exprime dans un communiqué, afin d’expliquer sa position, mais le mal est fait : Vallecas ne veut pas de lui, et n’en voudra jamais. L’affaire prend alors des proportions colossales. En conférence de presse, Joaquin, véritable idole au Betis, exprime au nom de tout l’effectif une solidarité sans faille envers leur futur ex-coéquipier venu de l’Est. Juan Ignacio Zoido, ministre de l’intérieur, est allé jusqu’à s’exprimer sur le sujet, visiblement sans en connaître les tenants et aboutissants : « Ça me fait de la peine qu’il ne puisse pas honorer son contrat à cause de quelques radicaux ».

Le problème dans cette manière de présenter la situation, c’est qu’elle est réellement incomplète. C’est tout un quartier qui s’est opposé à l’arrivée d’un intrus au sein de la famille. « Petit dans le sportif, grand dans les valeurs » : le slogan est souvent brandi par les Rayistas, et une nouvelle fois, il a été mis en application. Cependant, l’affaire n’est pas finie. Effectivement, Javier Tebas, le président décrié de la Ligue de Football Professionnel espagnole, compte attaquer en justice les Bukaneros présents au centre d’entraînement le jour de l’arrivée de Zozulya. Quand on connaît le passé franquiste assumé de Tebas, on comprend mieux sa propension à défendre un tel personnage.

Mais c’est un quartier plus uni que jamais qu’il lui faudra affronter. Uni contre le racisme, le nazisme, le fascisme, et uni contre Presa, le président de son Rayo. Le 5 février, lors de Rayo-Almeria, le stade s’est paré de mouchoirs blancs en demandant la démission de Martin Presa. Le 7, c’est la presse espagnole toute entière qui est décrédibilisée par une banderole, brandie en plein match en plein virage à Munich. Le kop du Bayern s’adresse à la planète football avec ces mots : « Throw Nazis out of football ! Zozulya vete ya ! » (« Dégagez les nazis du football ! Zozulya va-t’en ! »).

Certes, la politique et le football n’ont pas vocation à être à ce point entremêlés. Mais les valeurs mises en avant par les supporters du Rayo Vallecano sont ce qui fait leur identité : celle d’un club, d’un quartier pas comme les autres. Y renoncer reviendrait à se laisser abattre par tout ce qu’ils combattent au quotidien et plus que tout le dimanche au stade. Avec cette victoire, ils ont trouvé une unité qu’ils avaient quelque peu perdue depuis que le club est aux mains de Presa. Ce quartier ne se rend jamais, il l’a prouvé une fois de plus.