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Il existe des histoires d’amour plus belles que d’autres, que l’on jalouse. Ancrées dans l’histoire, elles nous font comprendre qu’elles ne mourront jamais. Puisqu’il vit, l’amour nous rend vivant, et nous fait autant vibrer que douter. Dans le sport, c’est aussi le cas. L’essence du football est l’émotion qui en découle. L’amour est le plus grand des vainqueurs. Dans nos échecs, il se transforme en catastrophe. Pourtant, nous ne le savons pas encore, mais la première défaite est ce qui consolide notre vécu. Les années passent et la passion reste la même ; la morale, quant à elle, éclate au grand jour. Nous remarquons à quel point toutes nos blessures se sont pansées et nous ont permis de faire de nous ce que nous sommes aujourd’hui.

Parfois, nous avons tellement attendu qu’une situation se réalise que notre patience s’est transformée en rêve. À Madrid, c’est paradoxal, mais nous avons longtemps échoué face à nos plus grands rêves. Le Real avait perdu de sa superbe, lui dans l’ombre de son ennemi catalan. Ce sera finalement toute l’expérience engrangée dans les défaites antérieures qui permettront de remettre Madrid à la place qu’il mérite. Malédictions sur malédictions, le Real Madrid ne connaissait plus l’enivrement que procure la Ligue des Champions. Ce parfum qui nous propulse sur le toit du monde et au summum du bonheur. Jusqu’à cette sulfureuse Décima, nous refaisant croire à l’amour. Enfin. Depuis, Madrid est de nouveau royal. Il n’est plus sur terre, il est dans les étoiles. Entre bilan et voyage interstellaire, retour sur une saison déjà historique.

La Undécima, l’inespérée

 

C’était le 28 mai 2016, il y a un peu plus d’un an. Au terme d’un match douloureux psychologiquement parlant, le Real Madrid ira chercher sa Undécima. Une énième C1 miraculeuse, tant l’équipe madridista est revenue des abysses. Nous pourrions parler du tirage au sort plutôt simple et d’un facteur chance existant à coup sûr que l’on ne niera pas. Mais derrière la mauvaise foi ambiante, il convient plutôt de s’attarder sur un renouveau général. Ce sacre européen prouvera à tout le monde que Zinédine Zidane est un formidable meneur d’hommes, gérant parfaitement l’un des vestiaires les plus compliqués grâce à un respect mutuel. Comment cela peut-il suffire à faire gagner une Ligue des Champions ? Personne ne sait encore. Une irrationalité qui démontre à quel point le football est une science infuse, surtout quand cela concerne Zizou. Un mélange de facteurs que certains aimeraient réduire pour décrédibiliser le travail du coach français. Outre tous les aspects rationnels, Zidane gagne car il est fait pour ça. Grâce à son aura et sa sérénité, l’ancien meneur de jeu impose un respect et une cohésion.

Il aurait été trop tôt pour juger l’aventure merengue de Zinédine Zidane. Six mois sont bien trop courts pour donner un avis tranché sur la question. Cette C1 fut un trophée sauvant une saison morose qui avait si mal commencé avec Rafa Benitez. Elle est la récompense des efforts de toute une équipe pour remettre le club sur les bons rails. La saison avait démarré par le licenciement de Carlo Ancelotti pour Rafael Benitez, ou comment avancer d’un pas pour reculer de deux. En gagnant la C1 dès son arrivée, Zizou est devenu le maître du vestiaire madrilène. Il devait, pour sa seconde saison, conquérir le jeu.

Une montée en puissance

 

Les six premiers mois du Real Madrid furent compliqués. La machine madridista ne s’était pas encore mise en route, elle n’avait pas encore passé la troisième. Le club blanc établira le record du nombre de matchs sans perdre (40) qui prendra finalement fin à Sanchez-Pizjuan. En Liga, les victoires seront la plupart du temps compliquées et acquises en toute fin de match. On ne compte plus les buts marqués à partir de la 80ème minute de jeu, témoignant d’une difficulté offensive mais aussi d’un caractère surpassant tout obstacle.

C’est à partir des 1/4 de finale de la Ligue des Champions que le Real Madrid commencera à monter en puissance. Collectivement, techniquement et physiquement, c’est toute l’équipe de Zinédine Zidane qui en sort transformée. Grâce à sa super gestion de l’équipe, le coach français donnera sa confiance à l’ensemble de son effectif et leur permettra d’être concernés tout le long de la saison. En faisant souffler les uns, ce sont les autres qui brillent, et c’est toute l’équipe en sort gagnante. Durant la saison, les médias se sont amusés à mettre l’équipe A et l’équipe B – preuve de l’incroyable force merengue – en concurrence, mais ils ont eu faux. À Madrid, sous Zidane, il n’existe pas des joueurs, il existe une équipe. Et cela fait un bien fou de le dire.

La double confrontation face au Bayern Munich sera cruciale dans la saison madridista. Face à un adversaire de taille, le Real Madrid retrouve un classique européen dont il garde un formidable souvenir datant de 2014. En Allemagne, l’équipe de Zizou souffrira en première période, mais se verra toute heureuse d’égaliser après notamment un penalty manqué d’Arturo Vidal. Réduite à 10, l’équipe de Carlo Ancelotti sera incapable d’exister et se fera dominer outrageusement. Le Real gagnera finalement (1-2) à l’extérieur grâce à un doublé de Cristiano Ronaldo, regrettant néanmoins ses nombreuses actions manquées. Lors du retour, les deux équipes se rendent coup pour coup, et ce sera finalement Sergio Ramos qui fragilisera la confiance madrilène, en marquant contre son camp, après un but précieux de Cristiano Ronaldo.

Là où certains veulent nous faire croire que la qualification du Real n’est absolument pas méritée, permettez-nous de nuancer ces propos. À cette période du match, Madrid commencera à douter, mais comme souvent dans cette saison, c’est sa sérénité dans les temps faibles qui ne la fera pas rompre. Ce Real-Bayern aurait pu être la finale de la C1 tant les deux équipes ont été au rendez-vous, rencontre finalement gâchée par un arbitre catastrophique. En effet, l’arbitrage entachera la qualification d’un Real qui ne l’aura pas volée, et plombera le match du Bayern Munich qui ne méritait pas cela.

Néanmoins, le Real Madrid a frappé fort grâce à cette qualification, dont notamment un homme : Cristiano Ronaldo. Avec seulement deux buts après les huitièmes de finale, l’international portugais faisait jusqu’ici une saison terne. À l’image de son équipe, il s’est métamorphosé et a retrouvé son niveau. Nous aurons toujours de l’amertume en revoyant l’ancien Cristiano Ronaldo jouer, mais nous devons accepter son évolution. Surtout quand il le prouve sur le terrain. Il mettra un doublé à l’Allianz Arena puis un triplé au Santiago Bernabeu, propulsant son équipe en 1/2 finale de la C1. Ce sera encore lui qui qualifiera son équipe face à l’Atlético de Madrid, grâce à un triplé, bien aidé par un collectif madridista bien plus huilé et au-dessus d’une triste équipe de l’Atleti.

Le Real Madrid fut changé, tant collectivement qu’individuellement. Les cadres (Keylor Navas, Luka Modric, Cristiano Ronaldo en partie) ont trouvé une bonne forme physique et un très bon niveau. Bien suppléés par des latéraux essentiels dans le système de Zidane, les joueurs ont aussi pu compter sur un banc formidable (Isco, Morata, Nacho ou encore Asensio). Collectivement, le Real s’est montré juste de par son équilibre et son pragmatisme. Le football de Zidane, bien qu’il soit influencé par Marcelo Bielsa ou Pep Guardiola, a une réelle touche italienne. Nous avons ainsi droit à un Real pragmatique, attaquant souvent à cinq, qui perd peu car il mise sur tout ce qui fait le football. Aussi bien le football sur le plan technique, tactique, dans le sens du détail (et l’incroyable réussite sur coups de pied arrêtés) que sur l’aspect psychologique.

Finalement, en 1/2 retour, l’Atleti verra Karim Benzema marquer de son empreinte la Ligue des Champions, grâce à un enchaînement venu d’ailleurs. La magie de Karim, auteur d’une saison irrégulière, qualifiera le Real Madrid pour une seconde finale consécutive. Et pour l’envie de croire à un back-to-back historique, consolidant les liens amoureux entre Madrid et celle qu’il aime depuis toujours.

Dans la légende

 

Après une Liga acquise en terre andalouse lors de la dernière journée, le Real devait faire face à son histoire. Le championnat était l’objectif principal, tant la promise fuyait son Roi depuis longtemps. La 33ème enfin en poche, c’est toute une pression négative qui s’en va des cœurs blancs. Il aurait été oppressant de jouer une finale de C1 sachant que l’on avait perdu le championnat. Mais à Madrid, nous ne pouvons pas nous contenter d’un seul titre. Nous voulons toujours plus, il est totalement inenvisageable de ne se contenter que de peu, quand on peut avoir plus encore. Le Real court derrière ses rêves sans jamais s’arrêter, et ce depuis sa création. Alors, quand tout ne se passe pas comme prévu, c’est tout un peuple qui en sort traumatisé. Il y a ceux qui sont pessimistes pour ne pas être déçus, et ceux qui y croient tellement qu’ils frôlent l’arrogance.

Mais « le sportif rêve son rêve, le champion le vit », comme nous disons. Tout était écrit pour que cette soirée soit historique, pour le Real Madrid comme pour la Juventus. Maudite depuis une vingtaine d’années, la Vecchia Signora court derrière celle qui la fuit inlassablement. Face à une équipe cohérente, tant sportivement qu’économiquement, le Real devait faire face à sa bestia negra. Revancharde de la finale perdue en 1998, la Juve voulait enfin glaner sa C1, notamment pour son capitaine Gianluigi Buffon.

Harcelés par une équipe italienne bien en place, les merengues vivront un premier quart d’heure peu évident. La Juventus pressera haut et sera très agressive à la récupération du ballon. Keylor Navas, bien plus solide et en confiance qu’auparavant, confirme son retour en forme grâce à de belles parades. Mais comme l’a dit Karim Benzema après la 1/2 retour de C1, la sérénité de Zinédine Zidane sur le banc de touche est contagieuse. Cette saison, le Real Madrid n’a jamais paniqué quand il était en danger, et ce sera lui qui ouvrira le score sur son premier tir, grâce à Cristiano Ronaldo. Mario Mandzukic douchera les madrilènes d’un exceptionnel retourné acrobatique, concluant une super action des noir et blanc. À la pause, les deux équipes se départagent sur le score de 1-1 et offrent une finale européenne de très haut niveau.

Pourtant, au retour des vestiaires, la domination du Real Madrid sera territoriale. Comme si Madrid ne jouait plus sur terre, mais tutoyait les étoiles. D’humeur céleste, l’équipe de Zizou dominera outrageusement celle d’Allegri. Plus en confiance techniquement, plus haut et plus agressif dans les duels, le Real récitera une partition. La Juventus s’est écroulée sans que personne ne comprenne pourquoi. La Vieille Dame perdra toute sa force mentale, physique et sera annihilée par le collectif merengue. « Le foot, c’est comme la boxe déclarera Dani Alves après le match. C’est très psychologique, vous ne pouvez pas montrer une seule faiblesse à votre adversaire. Ni leur laisser le ballon, surtout face à une équipe de la qualité du Real Madrid, sinon ils vous puniront ». Carlos Casemiro marquera avec de la chance, grâce à un ballon dévié par Sami Khedira. Suivi quelques minutes plus tard par Cristiano Ronaldo profitant d’un génial travail de Luka Modric. Ce sera finalement Marco Asensio qui clôturera la magnifique soirée des violets grâce à un formidable service de Marcelo. Celui qui a marqué le premier but de la saison marquera aussi le dernier. Pour fêter ce but ponctuant sa superbe année, il ira dans les tribunes rejoindre le public madrilène, symbolisant l’unité madridista.

Le Real Madrid mérite sa victoire en seconde période. Ils ont montré de la classe et ont eu l’attitude qu’il faut avoir pour jouer ce genre de match.» Buffon pour la BBC

Madrid arrivera à marquer quatre buts en 90 minutes à une équipe qui n’en avait encaissé que 3 en C1 cette saison. Un réel exploit. Une finale de la plus belle des compétitions en club rendue facile grâce à toute l’expérience et la qualité collective. Une équipe se forgeant un caractère grâce à son vécu qui lui a fait connaître l’amertume de la défaite avant l’ivresse de la gloire. Une génération de champions, définitivement sur le toit du monde et ancrée dans la légende. Pour la première fois depuis le nouveau format, la Ligue des Champions s’endormira deux années de suite chez le même club. Ce club irrationnel, qui a fait de la C1 la femme de ses rêves, et qui lui rend magnifiquement bien. Dans la capitale où l’on banalise l’extraordinaire, le Real a fait de la Champions un rêve devenu réalité. Ce n’est plus du football, c’est une histoire d’amour entre une équipe à l’histoire éternelle et celle qui lui a permis de rentrer dans la légende. Un récit où le Real Madrid et la Ligue des Champions sont les personnages principaux, et où l’amour en est la morale.

« Zidane est touché par la grâce. C’est l’un des hommes les plus simples et les plus humbles que j’ai connus. Il n’utilise pas le je, mais le nous. » expliquait son ancien partenaire Paolo Montero. Peut-être qu’au delà de ses innombrables qualités, la plus grande force de Zizou est son humilité. Cette timidité chez cet homme glaçant son sang, la sérénité chez le champion renversant notre monde, la froideur de son calme contrastant avec la chaleur bouillant à l’intérieur de son corps. De par son charisme et sa prestance, ZZ impose un respect naturel. Un homme qui nous a appris comment il a combattu ses peurs, et les nôtres aussi. Une légende ravivant une flamme qui ne s’était jamais vraiment éteinte.

Il existe un proverbe africain disant que « là où on s’aime, il ne fait jamais nuit ». C’est vrai. Car l’amour devient une lumière qui éclaire nos cœurs et les rassemblent. Il y a bien eu cette soirée d’été 2006, où l’on nous a privés de notre plus grand rêve. Celui de voir notre héros partir comme un roi, de le voir glaner une dernière Coupe du Monde qu’il aurait tant méritée. Mais nos plus grandes légendes échouent aussi, pour que l’on se rappelle qu’elles ne sont finalement que des hommes. Mais des hommes touchés par une lumière peu commune, une bénédiction dans leur art. Briller seul, dans une totale obscurité, ne l’a jamais intéressé. Le rêve de Zinédine Zidane, c’est de partager sa lumière pour faire briller tout son peuple. Et il le fait depuis tellement de temps qu’il n’est plus un simple acteur du sport, il est une partie du football à lui tout seul. « Zidane, c’est le football, et le football, c’est beaucoup Zidane » dira d’ailleurs Christophe Josse en fin de match, résumant parfaitement le mythe vivant qu’il est.

Zizou a une bonne étoile, mais pas que. Une vie de champion, fruit d’un talent inné et d’un amour pour le travail. D’une vision misant tout sur le collectif, plutôt que sur l’individualité. Une victoire du nous sur le je. Cette étoile brillera pour l’éternité, même après sa mort. Elle brillera tant que le football vivra, car la plus grande force de Zidane, c’est qu’il fédère. Il est plus qu’une simple star, il est un héros. Un héros qui a mis sa bonne étoile au service du peuple, l’éclairant pour toujours. Une âme de champion en somme. Lors de la seconde période face à la Juventus, le Real Madrid n’avait jamais vu les astres d’aussi près. Ce fut incontestablement l’une des meilleures prestations des merengues depuis bien longtemps. Madrid n’est plus sur le toit du monde mais caresse les étoiles, voguant dans la plénitude. Pourquoi le Real a-t-il atteint le bonheur ? Pour avoir gagné une C1 ? Non, pour être à la hauteur de l’héritage laissé par Santiago Bernabeu. Ce club faisant de l’ombre à la concurrence et s’accaparant le triomphe. Enfin. Le temps d’un instant, le Real Madrid n’a plus les pieds sur terre mais la tête dans les nuages. Pour réussir un tel exploit, les madrilènes ont bâti une équipe de champions. Une équipe de stars entraînée par l’une des plus rayonnantes que le football ait vu naître. Le contexte a changé, mais le romantisme s’empare encore de nos âmes, et ce pour l’éternité : viva la madre que te parió Zidane.

Credits: EFE / AFP