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Huit ans après avoir popularisé la fameuse expression, Fred Hermel va peut-être pouvoir la ressortir. En pleine crise institutionnelle, le FC Barcelone de Bartomeu semble plus que jamais à bout de souffle.

Samedi 18 juillet 2015 : surfant sur la vague du triplé réalisé un mois plus tôt, Josep Maria Bartomeu, président « par interim » du Barça, est reconduit à la majorité par les socios du club. Un scenario pourtant difficilement imaginable quelques semaines auparavant : en janvier, le vestiaire du Barça, dépassé par le Real en championnat, éclate à la suite d’une défaite contre la Real Sociedad. Extrêmement fragilisé, Luis Enrique échappe de peu au licenciement, ce qui n’est pas le cas de Zubizarreta, et l’élection du nouveau président est avancée d’un an, pour se dérouler à la fin de la saison. L’avènement de la MSN, concrétisée par trois titres, redonne finalement un semblant de crédibilité à la direction.

La perte de l’identité « Més que un club »

Entre 2009 et 2011, le FC Barcelone connaît son apogée : sportivement le club et son modèle sont au plus haut. Le Barça est marqué par une forte identité catalane : en plus de son Barcelonais pure souche sur le banc, l’équipe championne d’Europe en 2011 aligne pas moins de huit joueurs formés par la Masia dans son onze. Parmi ces huit joueurs, sept champions du monde 2010 (auxquels on peut également ajouter David Villa), et un petit Argentin de 23 ans, déjà double Ballon d’or et en route vers son troisième sacre consécutif. Sous l’impulsion du jeu prôné par le maître spirituel du club Johann Cruyff, les Blaugranas écrivent l’une des plus belles pages de l’histoire de ce sport.

En dehors du terrain, les Catalans enchaînent également les actions qui marquent l’exception de leur modèle : alors que tous les plus grands clubs du monde s’offrent des contrats juteux avec des sponsors maillots, le Barça arbore quant à lui le logo d’Unicef, à qui il verse deux millions d’euros par an.

Le départ de Joan Laporta, président emblématique des années victorieuses du Barça, va marquer un premier coup d’arrêt de la méthode « més que un club ». Peu après son élection à la tête du club, Sandro Rosell annonce l’arrivée d’un sponsor maillot (Qatar Foundation), une première dans l’histoire du club. Une nouvelle ère s’ouvre : la Masia est peu à peu délaissée pour faire place à des recrues « phares » : Fabregas, Alexis, Neymar… Le recrutement de ce dernier aura d’ailleurs la peau de Rosell, qui démissionne en 2014 après l’ouverture d’une enquête sur les conditions de son arrivée. Après avoir fait de son exception un modèle de réussite, le FC Barcelone est devenu un club normal.

La perte de l’identité de jeu

Quand on parle du FC Barcelone, on pense naturellement à son modèle de jeu, qui a inspiré tant d’équipes ces dernières saisons, et à la Masia. Son centre de formation, à l’origine de ses plus grandes réussites, a pourtant perdu son influence au fil des saisons. S’il est évidemment très peu probable de revoir un jour une équipe former une génération comme celle des Puyol, Piqué, Busquets, Xavi, Iniesta et Messi, cette perte de confiance en son modèle est une des raisons du mécontentement des supporters.

Sur ce point, le club s’est en quelque sorte « Madridisé ». Face à la lutte féroce entre les deux clubs rivaux, le Barça a ainsi privilégié le recrutement de « produits finis », au détriment du développement de ses jeunes, dont certains, comme Deulofeu ou Denis Suarez, ont été vendus avec une option de rachat, afin d’éviter de passer à côté en cas de forte progresssion… Une méthode réalisée par le Real, notamment sur les cas Carvajal et Morata.

Mais ce modèle, en plus de ne pas avoir forcément fait ses preuves dans le cas barcelonais, est également à l’origine de mauvais résultats financiers. Alex Grimaldo, à qui Luis Enrique n’a jamais donné sa chance, fait aujourd’hui les beaux jours du Benfica, et le Barça a dû dépenser 17M€ pour recruter Lucas Digne. Thiago Alcantara, considéré comme le digne successeur de Xavi, a profité de son faible temps de jeu pour activer une clause de son contrat et rejoindre Pep Guardiola au Bayern : 3 ans plus tard il est le meneur de jeu du champion d’Allemagne, et le Barça, malgré plus de 80 millions investis dans son milieu de terrain, n’a toujours pas trouvé le remplaçant de son numéro six. Aujourd’hui, c’est Sergi Samper, que certains voyaient comme le remplaçant de Busquets, qui fait les frais de l’arrivée de Paulinho pour 40M€…

Le départ de Xavi, première fin de cycle

Dans ce contexte, le Barça a ainsi petit à petit perdu de sa splendeur. Les garants du style de jeu catalan, vieillissants, ont commencé à quitter le club. Si certains, comme Victor Valdés, ont été correctement remplacés, d’autres départs ont laissé un grand vide, comme ceux de Dani Alves mais surtout de Xavi. Malgré l’âge avancé et l’évidence de leurs départs, le club catalan n’a jamais daigné anticiper ceux-ci, et leur trouver un remplaçant.

Depuis le départ de leur contrôleur, les Blaugranas ont perdu la maîtrise qui les caractérisait, au profit d’un jeu plus vertical. Un jeu qui a favorisé l’avènement de la MSN, en permettant à Neymar de se faire une place de choix dans le collectif catalan, Messi compensant tant bien que mal le manque causé par le départ de Xavi, tout en assurant son rôle de leader d’attaque.

Mais le départ du Brésilien a changé la donne. Les deux matchs de Supercoupe d’Espagne ont livré quelques indications. Sans la maîtrise de son milieu catalan ni la verticalité apportée par son ailier brésilien, le Barça a peiné à trouver la solution face à la défense madrilène, et n’a pas non plus réussi à stabiliser son équilibre défensif. Alors, quand s’est ajouté le forfait d’Iniesta lors du match retour, c’est toute l’équipe qui a sombré. Le capitaine barcelonais,  33 ans, en fin de contrat à la fin de la saison, n’a lui non plus aucun successeur désigné…

À l’issue du match aller dimanche, Sergio Busquets a déclaré que l’équipe avait besoin de renforts, non pas pour remplacer les joueurs partis mais parce qu’il y avait un grand besoin de renouvellement. Le Barça espère toujours Coutinho et Dembele. Pour le Brésilien, l’opération s’annonce très compliquée. S’il a fait savoir à sa direction qu’il souhaitait partir, le  board de Liverpool a fermé la porte à son départ. Pour le Français, la balle est dans le camp du Barça. Dortmund a fixé son prix : si les Blaugranas cèdent et offrent les 150M€, l’ancien rennais signera. Sinon, il restera au BVB.

En attendant, l’arrivée d’un nouveau milieu a été officialisée. Alors que Xavi venait publiquement d’encenser Jean-Michaël Seri, disant de lui qu’il avait « l’ADN Barça », c’est vers Paulinho que les dirigeants se sont tournés. Un joueur qui en plus d’avoir connu une première expérience en Europe désastreuse avant de s’exiler en Chine, est considéré par son sélectionneur comme ayant un style de jeu vertical, à l’opposé du jeu habituellement prôné par les Catalans. Un transfert qui marque une nouvelle tendance, et qui a du mal à passer chez les supporters. L’arrivée de l’Ivoirien, elle, n’est pas encore totalement écartée, et les dirigeants savent qu’il faudra au moins dépenser 40 millions, le prix de sa clause.

La direction fragilisée

Depuis son élection en 2015, Bartomeu et son équipe enchaînent les décisions contestées. Il y a d’abord eu le départ de Dani Alves, libre, qui n’a depuis pas manqué de taper sur la direction à chaque fois qu’il en a eu l’occasion. Il y a également eu les ventes de jeunes issus de la Masia, remplacés par des joueurs plus chers sans réellement apporter de plus-value sportive à l’équipe. Une stratégie catastrophique qui était jusqu’alors sauvée par la conservation de la suprématie nationale.

Cependant, pendant que le Barça a commencé à s’enfoncer, le Real a intelligemment reconstruit son équipe. Isco en 2013, Asensio en 2015, Ceballos en 2017 : trois joueurs possédant « l’ADN Barça » que les Blaugranas ont laissé filer sous leur nez, sans même broncher. Pire : en 2014, Barcelone avait la possibilité de recruter Asensio à Majorque pour trois fois rien. Zubizarreta avait alors décidé de décliner la proposition pour recruter Douglas, que le Barça traîne actuellement comme un boulet. Aujourd’hui, ces trois joueurs pourraient prétendre à une place de titulaire dans l’équipe d’Ernesto Valverde. Ils font désormais les beaux jours du Real Madrid, et ont fait payer assez durement les erreurs stratégiques catalanes la semaine dernière.

Cet été, la position de Bartomeu s’est d’autant plus fragilisée. Après la perte du titre et le départ de Luis Enrique, la direction se devait d’apporter une réponse ambitieuse pour démarrer ce nouveau cycle. Le mois de juin avait alors bien démarré : à l’arrivée de Valverde s’ajoutait l’annonce de la prolongation de Messi, et Verratti avait été convaincu de rejoindre le club. Deux mois plus tard, Verratti négocie pour prolonger son contrat à Paris, et Messi, qui devait signer le sien début juillet, n’a toujours pas sorti son stylo.

Le départ inattendu de Neymar fut donc la goutte d’eau qui a fait déborder le vase du côté de la Catalogne. Après la publication des premières rumeurs sur son transfert, Jordi Mestre, le vice-président barcelonais, affirmait que l’ailier brésilien « resterait à 200% ». Tout au long de cette saga, la junta directiva s’est d’abord voilé la face, avant de difficilement accepter son échec, ne manquant pas de se ridiculiser et de se décrédibiliser au passage.

Fracture avec les joueurs et les supporters

Sur la défensive, les dirigeants catalans ne semblent aujourd’hui plus du tout en phase avec les joueurs. Dimanche après la défaite au Camp Nou face au Real, Pep Segura, le manager general catalan, affirmait que « l’erreur de Piqué avait conditionné la rencontre ». En conférence de presse, Sergio Busquets répliquait en défendant son coéquipier : « Je ne suis pas d’accord. C’était de la malchance, nous avons perdu car nous avons fait des erreurs. On ne perd pas un match à cause d’une seule erreur. Ce n’est pas la meilleure façon de s’exprimer après une défaite, et encore moins en pointant du doigt un joueur à l’intérieur du club. »

À l’issue du match retour, c’est Gerard Piqué lui-même qui s’est exprimé. « Nous ne sommes pas dans notre meilleure période. Je ne parle pas seulement de l’équipe mais du club en général. On dirait que l’on va tous dans des directions différentes. Nous devons rester unis et tirer dans le même sens. » Il n’a pas non plus manqué de signifier que c’était la première fois en neuf ans, depuis son retour au club, qu’il s’était senti inférieur au Real.

Les relations entre la junta directiva et les supporters sont tout aussi froides, voire plus, qu’avec les joueurs. En début de semaine dernière, les fans du club se sont tous réunis sur Twitter derrière le hashtag #BartomeuDimiteYa. Une vague de mécontentement mondiale qui a forcé le club à réagir. Il a d’abord démenti une information selon laquelle le transfert de Paulinho servait les intérêts personnels de Bartomeu, dont l’entreprise ferait affaire en Asie avec le groupe qui détient le club de Ganghzou.

Le Barça, par la voix de son porte-parole Josep Vives, a ensuite réagi à la campagne visant la démission se Bartomeu. « Ceux qui demandent la démission de Bartomeu ne viennent pas de Catalogne ni d’Espagne ou d’Europe mais d’en dehors du continent ». Une déclaration qui, en plus d’être fausse, puisque la plupart des tweets émanaient de Catalogne, fait offense au passé et au prestige d’un club créé par un Suisse, élevé au plus haut niveau par un Néerlandais et dont le meilleur joueur de l’histoire est Argentin.

Face à une situation qui semble se tendre de plus en plus, le FC Barcelone démarrait sa saison ce dimanche, à domicile face au Betis. Au contexte sportif déjà bien compliqué, entre doutes et les blessures de Suarez, Iniesta et Piqué, était venu s’ajouter un contexte extra-sportif dramatique, après les tragiques événements qui ont touché la ville et sa région en fin de semaine. Cela n’a pas empêché les hommes de Valverde de s’imposer sans difficulté (2-0), grâce à Deulofeu et Sergi Roberto. De quoi retrouver un peu de sérénité avant d’aborder, en coulisses, une des semaines les plus importantes de la saison catalane.

Bartomeu devra, lui, faire face à une pression de plus en plus forte. Ces deux prochaines semaines risquent d’être extrêmement chargées et le mercato barcelonais sera scruté de très près. S’il ne démissionne pas, il pourrait tout de même être évincé : Augusti Benedito, candidat aux élections en 2015, a lancé en juin dernier une motion de censure, expliquant alors que le Barça « traversait sa pire crise institutionnelle depuis 50 ans ». Pour mener à bien son objectif, il doit cependant attendre de s’assurer le soutien d’au moins 15% des socios (environ 16.500 personnes), ce qui retarde l’échéance. Le président catalan passera-t-il l’hiver ? À ce rythme, rien n’est sûr.